HomeActualitéNos révolutions, un peu comme les séismes : à l’improviste

Nos révolutions, un peu comme les séismes : à l’improviste

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Généralement, les révolutions surviennent sans fanfares ni trompettes.  Elles surviennent, point barre, comme dirait l’autre.  Certes, on peut anticiper et projeter un peu leur survenance, en procédant à certains calculs prévisionnels et à certains exercices de mise en place pour ce faire.  Elles sont, néanmoins, toujours précédées de signes avant-coureurs, un peu comme des nuages sombres dans le ciel qui annoncent l’imminence d’un orage ou d’un sinistre quelconque.  Mais c’est tout.  Certaines fois, il tonne, il vente mais ne pleut pas.  Pas même une goutte ou si peu que l’air en devient suffocant après coup, « car rien n’est plus accablant que les orages manqués », comme on l’apprenait à la petite école.   La « révolution », contre le gouvernement d’Ariel Henry, annoncée pour le 7 février dernier, a connu un peu le même sort.   Un pétard mouillé!

Tel avait été aussi le cas en novembre 1985.  Vous vous souvenez?  La révolution était annoncée, et la mobilisation s’organisait, s’amplifiait.  À chaque jour, l’on s’attendait à un décrochage imminent qui ne survenait toujours pas.  Au 31 janvier 1986, la rumeur persistante voulait que le gouvernement de Jean-Claude Duvalier fût renversé et que le dictateur avait décampé sans demander son reste.  Erreur!  Il devait circuler, le jour même, dans les rues de la capitale, avec sa femme au volant de son bolide présidentiel, à la rue des Miracles, comme pour narguer ses détracteurs et leur faire une ultime nique, en leur disant :  « (mwen) la pi rèd, pi rèd ke yon ke makak ».  Son départ, finalement, eut lieu, 7 jours plus tard.  C’était le délai requis pour ramollir ce qui restait de dur dans l’anatomie du macaque auquel faisait référence ce personnage.  On le savait, on le sentait, c’était palpable que ce régime arrivait à son terme.  Mais dans quel délai?  Nul ne pouvait le dire avec certitude.

Il en fut de même en 1991.  On sentait gronder, monter, une force souterraine qui menaçait, chaque jour davantage, le premier gouvernement de Jean-Bertrand Aristide, encore chambranlant sur ses assises populaires.  Personne n’aurait parié qu’il terminerait son mandat de cinq ans, ni non plus qu’il allât être interrompu aussi abruptement au 29 septembre 1991, par un coup d’État aussi sanglant, gracieuseté des militaires des FADH de l’époque qui avaient repris du service depuis le départ du régime des Duvalier.  Ces derniers, le père puis le fils, les avaient bien tenus en laisse et refrénés leurs propensions à fomenter des coups d’État à tout bout de champ.  Plusieurs dizaines de morts et des milliers de blessés, rapportaient nos journaux à l’époque, tel fut le bilan sommaire des premières journées de répression des FADH pour éradiquer cette digression, cette parenthèse inopinée, selon certains donneurs d’ordres étrangers, d’une démocratie naissante en Haïti.  Et cela ne fut que l’amorce de la répression qui allait s’abattre sur le pays pendant les 3 prochaines années, jusqu’au retour à l’ordre constitutionnel, le 15 octobre 1994, avec l’aide des  baïonnettes des Marines américains.   Dans l’intervalle, quelques milliers de nos compatriotes y auront hypothéqué leurs biens, leur santé et même perdu la vie.

En 2004, ce fut encore pareil.  Le Groupe des 184, en tête de liste, supporté par le chef rebelle, Guy Philippe, armé et abrité par nos voisins Dominicains, entre autres, devait entreprendre une opposition féroce contre le 2e gouvernement du président Jean-Bertrand Aristide.  L’issue de cette lutte sans merci qui devait tourner en fiasco les célébrations du 200ième anniversaire de notre indépendance nationale, ne laissait plus aucun doute.  Toutefois, personne ne s’attendait à assister à la tombée des rideaux au dernier jour de février 2004.  La surprise ne fut pas totale, néanmoins.  On sentait venir cet épilogue, sans toutefois pouvoir lui mettre une date précise, à l’avance, sur le calendrier.

On nous avait fait miroiter la possibilité que le président Jovenel Moïse puisse connaître le même sort moins funeste que ses prédécesseurs, éjectés du pouvoir avant leur terme.  Au 7 février 2021, après des mois, voire des années à lutter contre une opposition farouche pour se maintenir au pouvoir, d’aucuns avaient cru que cette date fatidique marquerait la fin de son mandat, et que, tout comme son parrain politique, il s’en remettrait aux bons offices de ses opposants pour assumer la transition.  Eh Bien, non!  Il demeurera ferme au poste, contre vents et marées, jusqu’à en être emporté vers l’au-delà dans un déferlement inattendu de conspirations de sa garde plus ou moins rapprochée, paraît-il, qui mit en danger la vie de sa famille, notamment de ses enfants, la chair de sa chair.  Au moment de produire ce texte, les derniers chapitres de cette sordide affaire ne sont pas encore rédigés, et l’on ne sera pas à une surprise près, lorsqu’on les lira.  Toutefois, le 7 février 2021 fut, à tous égards, un autre pétard mouillé.  Le feu d’artifice annoncé par l’opposition n’eut pas lieu et se retourna même contre elle.  Ce jour-là, au petit matin, le président Jovenel Moïse fit arrêter un groupe de soi-disant opposants dont certains étaient en pyjama et en chemise de nuit, confortablement lovés dans les bras de Morphée.  Tu parles de conspirateurs, de dangereux révolutionnaires, s’apprêtant à prendre le pouvoir d’assaut!  Et, le même jour, le président qu’on espérait renverser allait profiter du carnaval national de Jacmel, pour se changer les esprits.  Elle était bien bonne, cette blague, n’est-ce pas?  Puis, tout d’un coup, survint son assassinat le 7 juillet 2021, juste cinq mois plus tard, comme un coup de tonnerre que des nuages laissaient un peu prévoir, assez indistinctement, cependant.         

Alors, le chou blanc de l’opposition, au 7 février 2024, n’est pas aussi étrange que l’on pourrait le croire.  C’est même ce qui arrive d’habitude, chaque fois que l’opposition annonce à l’avance ses cartes.  Au poker-menteur, il faut en convenir, elle n’est pas assez futée pour donner le change au neurochirurgien et à ses supporteurs.   Certes, 3 ou 5 membres du BSAP sont restés sur le carreau.  C’est bien dommage car chaque vie compte et ne mérite pas d’être sacrifiée pour rien ou si peu.  Paix à leur âme!  Quelques leaders politiques auront été gazés à profusion, lors de quelques manifestations de rues.  Cela a été scrupuleusement enregistré et largement diffusé sur les réseaux sociaux.  Pour certains, cela leur servira  de badge d’honneur, d’attestation de bravoure et de militance à faire valoir au moment opportun.  Certes, la tension, surtout à Port-au-Prince et dans les environs, avait augmenté d’un cran.  Mais, tout cela ne constitue que des préliminaires, des sparages, qui camouflent davantage des faiblesses des uns et qui testent les vraies forces des autres.  L’on sait maintenant que la PNH ne sera pas une alliée naturelle de la population si elle veut renverser ce gouvernement  à coups de manifestations non-stop, et que le BSAP, en dépit de ses postures guerrières et de ses bravades publicisées, n’est, tout compte fait, qu’une force de pacotille.  Mieux encore, le BSAP sait maintenant qu’il n’y aura pas de solidarité entre la PNH et lui et que, le cas échéant, celle-ci n’hésitera pas à ouvrir le feu sur ses membres qu’elle ne considère pas comme des frères et des sœurs d’armes.  Les camps, maintenant, sont mieux définis, et les lignes de séparation plus nettes et mieux tracées.  

Les vrais tests, si jamais il y en aura, viendront après.  L’on saura alors de quel bois se chauffent l’un et l’autre des protagonistes, et vers quel abîme, avec leur aveuglement et leur entêtement, ils sont déterminés à entraîner le pays tout entier.  C’était déjà une plaie de composer avec une insécurité par gangs armés interposés.  La crispation du BSAP et sa participation éventuelle à une rébellion armée et organisée, face à une PNH, également armée et organisée, entraînerait le pays vers une guerre civile dont on ne peut qu’appréhender les horreurs.  À cela, il faudra ajouter, le cas échéant, la participation à cette curée, de forces étrangères qui devront prendre faits et causes pour l’une ou l’autre des parties en présence.  Mais laquelle, exactement?  Là est le problème, car le gouvernement d’Ariel Henry ne peut prétendre détenir aucune légitimité légale ou constitutionnelle sur laquelle fonder une allégeance quelconque.  L’opposition non plus, à cet égard.  De sorte que la venue éventuelle d’une force étrangère quelconque, dans la situation actuelle, ne pourra que compliquer les choses au lieu de contribuer à résoudre le problème.  Le nœud Gordien est là.  Il faudra éventuellement le trancher et se résoudre à franchir le Rubicon, pour le meilleur ou pour le pire, au demeurant en infligeant, le moins possible, de dégâts ou de dommages collatéraux, à la population et à ce qui reste de structures encore viables au pays.

Les révolutions, les changements profonds dans une société, prennent du temps pour maturer et parvenir à une effective fruition.  On ne peut pas les bousculer pour en hâter l’issue.  C’est comme une grossesse qui doit arriver à son terme, en temps requis et non en temps voulu, pour que le bébé qui en naîtra ait toutes les chances de grandir en santé au lieu de n’être qu’un chétif avorton.  Et puis, tout comme cela prend des gens lucides pour mener une révolution, tout comme les sabres ne se font qu’avec de l’acier, chauffé au feu vif de la forge, puis trempé dans l’eau froide des convictions éprouvées, pour en tester la résistance aux rigueurs des combats à venir, des estocs à porter et des charges à parer.  Jamais ils ne sont faits à partir de la vase dont on connaît à l’avance la molle consistance, tout comme l’on connaît l’incapacité de certains vers luisants de notre société à pouvoir soutenir les rigueurs du temps et les chants des sirènes, pour en avoir donné la preuve et confessé à d’autres, leur fourberie et leur cupidité.

Les révolutions sont un peu comme nos séismes.  On sait que la pression s’accumule entre des plaques tectoniques et que, tôt ou tard, il va se passer quelque chose.  Cela va casser quelque part.  Mais où et quand précisément cela surviendra-t-il?  C’est une autre histoire.  Nul ne le sait vraiment.  Et, comme dirait l’ingénieur-géologue Claude Prépetit : se pare pou n pare!  Car, soyez-en certain, quelque chose va survenir en Haïti, et ce ne sera pas joli du tout, du moins, pas de prime abord.  Après, on ne sait pas non plus vers quoi tout cela débouchera.  Une chose est sûre, toutefois : ce qui se passe maintenant ne pourra pas durer encore très longtemps.  Même qu’il a duré trop longtemps déjà, et la cocotte-minute de la population ne tiendra pas la surpression indéfiniment, sans un exutoire organisé ou, à défaut, exploser sans aucun contrôle, dans un dérapage national sans aucun pilote aux commandes, à force de jouer au daredevil.  Alors, à bons entendeurs…

Pierre-Michel Augustin

le 13 février 2024

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