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Tout cela n’est que pour un temps…

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Il arrivera un moment où tout ceci sera derrière nous.  Quand exactement, je ne le sais pas.  D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y a grand monde à pouvoir se targuer de le savoir non plus.  Toutefois, ce qui est sûr, c’est que la situation actuelle finira par changer, d’une façon ou d’une autre,  pour le meilleur ou pour le pire, par la force des choses et des circonstances…  Mais elle changera car rien ne reste figé indéfiniment.  En attendant, le pays fonctionne à plusieurs vitesses, selon les zones où  l’on se trouve, selon la strate sociale à laquelle on appartient et selon les moyens dont on dispose.

Prenons, par exemple, le département du Sud-Est.  À Jacmel, et dans d’autres villes de ce département, c’est déjà le temps des masques et du mardi gras.  Les répétitions pré-carnavalesques se tiennent, comme si de rien n’était.  Enfin, presque comme si de rien n’était.  Le dimanche 21 janvier, on en était déjà au 3e dimanche de sortie des bandes et, sur l’avenue Baranquilla, autrefois rue des Cayes, c’était déjà le défilé des gens masqués, peinturlurés pour la plupart, accompagnés de la musique jouée à tue-tête sur des vuvuzelas.  Le cœur n’y était pas tout à fait mais on faisait comme si tout était au beau fixe.  Il y manquait la liesse des jours de mardi gras d’antan, me dit-on.  Mais on perpétuait la tradition, en espérant, sans doute, conjurer les mauvais sorts qui s’abattent sur le pays par vagues ininterrompues, depuis plus d’une décennie, les unes plus fortes que les autres.  On espère ainsi parvenir à noyer la misère.  On peut chanter son mal de vivre et la danser aussi, sur des chorégraphies suggestives, dans tous les sens du terme.  On me dit que c’est pareil ailleurs dans ce département, à Baînet ou à Marigot.  On n’en sait rien pour Thiotte ou pour Marbial.  Ce sont déjà d’autres univers, pourtant dans ce même département.  Quelques rara peut-être sont sortis, au son des vaccines que les vuvuzelas n’ont pas encore détrôné dans ces autres parcelles du pays.  Dans ce département, on fait comme si l’on vivait un peu en autarcie, car la route nationale numéro 2 reste infranchissable pour le commun des mortels au niveau des alentours de la Capitale.  Pour le moment, on y vit la liesse feinte du carnaval, pour celles et ceux qui le peuvent.  On verra après pour la suite des choses.  Il en sera peut-être encore temps.

À 288 kilomètres, plus au nord, au Cap-Haïtien, là aussi, il existe une oasis de tranquillité relative sur la terre agitée de la République d’Haïti.  Des avions y amènent quelques touristes d’outre-mer qui profitent des plages de la région, à Labadie, à Fort-Dauphin ou même jusqu’à la baie de Mancenille.  Je lis sur la Toile les récits enthousiastes du bonheur extatique éprouvé par quelques braves qui s’y étaient aventurés, qui dans un hôtel et qui d’autre dans un resort quelconque.  Un ami y était même allé, récemment, rendre un dernier hommage à une chère disparue, un membre de la famille qui avait passé l’arme à gauche.  Bien sûr, il y a bien eu quelques exactions ici et là dans ce département.   La vie y est tout aussi dure, au point même qu’un de ses résidents, à peine dans la trentaine, s’y était immolé, de désespérance sans doute, un cas aigu, s’il en est, du mal de vivre dans ce pays, où d’autres trouvent leur paradis rêvé, pour quelques jours.  Certes, le Boulevard du bord de mer de la ville du Cap, n’est plus aujourd’hui, ce qu’il était jadis.  Mais on peut encore s’y promener sans y risquer sa vie.  Rien à voir avec le boulevard du Bicentenaire à Port-au-Prince :  un vrai coupe-gorge, par les temps qui courent.  Mais l’aéroport international de la métropole du Nord reste une bouée, un cordon ombilical par lequel transitent encore quelques rares touristes aventuriers, amateurs d’émotions fortes et de thrillers, à coup sûr.  La vie s’y coule encore, presque comme si de rien n’était.  C’est un peu le même phénomène que j’avais vécu à la Jamaïque, il y a quelques années, en escapade pour un court séjour.  N’allez surtout pas à Kingston, m’avait-on averti.  À Montego Bay, attendez la navette et ne sortez pas des périmètres sécurisés…  Peut-être qu’il suffisait juste de suivre les consignes pour éviter les pièges d’une insécurité aveugle et rampante.  Toutefois, en cas de désordre généralisé, je n’en suis pas si sûr.

À Ouanaminthe, c’est le Nord-Est, encore un autre monde.  La population semble exprimer clairement qu’elle n’entend plus à rire et que le temps n’est pas à la bamboche carnavalesque.  Les stands de carnaval y auraient été incendiés.  La frontière avec la Dominicanie est juste à côté.  La vie est plus tranquille là-bas.  L’eau de la Rivière du Massacre y semble plus fraiche et la contrée plus verte.  Pas étonnant que les Ouanaminthais se demandent pourquoi ils sont si mal lotis et depuis si longtemps.  Ils sont maintenant fixés sur la complétion du canal qui déchaîne les passions d’un côté et de l’autre de la frontière.  Alors, en ce qui concerne les liesses carnavalesques, pour le Nord-Est, du moins pour Ouanaminthe, il faudra repasser. 

À Port-au-Prince, c’est un peu aussi à sécurité variable.  Pendant que les gens de Bizoton ou de Bel-Air s’enfuient de leur quartier pour se réfugier au Champ-de-Mars ou dans quelques écoles publiques dans  d’autres quartiers moins chauds, certains tiennent encore des ventes signatures de leur tout dernier bouquin.  D’autres réalisent des conférences de presse.  Les ministères célèbrent des journées internationales pour toutes sortes de bonnes causes.  Elles vont de la Journée internationale des Enfants, de l’Agriculture, de l’Alphabétisation, contre la Violence faite aux Femmes, pour l’Éducation, et j’en passe.  Il y a toujours foule, paraît-il, à chacune de ces occasions.  Tiens, le PAP-Jazz est programmé depuis longtemps.  Il se tiendra invariablement, du 25 au 28 janvier dans les hauteurs de Pétion-Ville, à l’hôtel Karibe.  Dans la programmation, je ne vois pas tellement des grands noms du Jazz international mais il y aura quand même quelques artistes étrangers, venus de Cuba, du Cameroun, de la France et du Mexique, en plus de quelques-uns de nos têtes d’affiche, vivant, pour la plupart, bien à l’abri, à l’étranger.  Vous pensez bien qu’on leur aura garanti une sécurité à l’épreuve des amateurs de kidnappings, des balles de nos pistoleros ou de la Révolution annoncée par Guy Philippe, et qu’ils se sont laissé tenter par l’aventure…  Car, entre-temps, tout le monde a dû apprendre que Douglas Pape, le fils du célèbre Dr William Pape, est détenu par des kidnappeurs depuis le 28 novembre 2023; que six religieuses des Sœurs de Ste-Anne qui se déplaçaient à Port-au-Prince ont été kidnappées depuis le 19 janvier; et la liste s’allonge…  Bref, l’insécurité ne fait pas relâche, à la Capitale.  Elle est tout simplement à intensité variable.  Toutefois, elle peut frapper partout : au Champ-de-Mars, comme à Bizoton.

C’est un peu la même chose ailleurs au pays, à Mirebalais comme aux Gonaïves, à Liancourt comme à Léogâne.  À Jérémie, le peuple serait déjà dans les rues et pas pour danser le carnaval, cette fois.  Il en aurait contre l’installation d’un nouveau cartel municipal, installé en catastrophe au commissariat de la ville, l’Hôtel de Ville ayant subi une tentative d’incendie par les manifestants.  Il y a de la foudre dans l’air au pays.  Tout le monde est sur ses gardes car nul ne sait vraiment où elle finira par toucher terre.  Tout dernièrement, le révolutionnaire Guy Philippe lui-même, bien qu’il parcoure le pays de long en large, un peu à sa guise, y prend bien garde.  Il avait dû renoncer à une tournée dans la Cité d’Anacaona, en raison de considération pour sa sécurité personnelle, semble-t-il.  Et je vous dirais plus : le premier ministre lui aussi, n’a pas voulu courir le risque de traverser la capitale pour se rendre à Titanyen où se trouve le monument érigé à la mémoire des victimes du séisme du 12 janvier 2010.  Il a préféré se tenir à carreau et leur rendre un hommage à la sauvette, au Palais National.  Sécurité oblige aussi, et ce même pour les pontes, les gwo zotobre.  Après tout, les membres du Core Group, les poteaux-mitans de ce  régime, ne s’y seraient pas prêtés de bonne grâce, si les lieux n’étaient pas assez sécurisés à leurs yeux.   Ils tiennent à leur sécurité personnelle comme à la prunelle de leurs yeux.  Et c’est tout naturel, n’est-ce pas?  

Je regarde fonctionner mes compatriotes et je me dis parfois que nous devons vivre tous, ou presque, dans des univers parallèles, avec des règles qui ne s’appliquent pas uniformément dans les uns comme dans les autres, ni à tout le monde de la même façon.  Nos criminels d’hier sont devenus nos héros d’aujourd’hui.  Ils le seront encore pendant combien de temps, avant de retomber dans l’oubli?   Nul ne le sait vraiment.  On n’entend plus parler de Toto, oui Toto, Emmanuel Constant, l’autre révolutionnaire, de ce qui fut le FRAPH, ci-devant « Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti, puis devenu Front pour l’Avancement et le Progrès Haïtien, (…) une organisation paramilitaire d’extrême droite, de type escadron de la mort ». (https://fr.wikipedia.org/wiki/FRAPH).  Arrêté, jugé, condamné, emprisonné à l’étranger, puis ramené au pays, lui aussi.  Qu’est-il devenu celui-là ?  Peut-être sera-t-il bombardé : « héros » de la future révolution en gestation et aura-t-il ainsi bien mérité la considération de la Nation entière?   Ou bien fera-t-il profil bas, comme tant d’autres anciens tortionnaires qui s’étaient métamorphosés en révolutionnaires, l’espace de quelques mutations politiques ou juste métaphysiques?  Se souvient-on encore du sergent Heubreux, du commandant Ravix Ramissainte, un autre leader révolutionnaire, ou de Louis-Jodel Chamblain?   Certains d’entre eux ne nous nuiront plus, et pour cause…  Grand bien nous fasse.  D’autres se tiendraient encore en réserve de la République.  On ne sait jamais.   Ils pourront toujours servir à quelque chose ou à une cause quelconque.  Et comme le veut le dicton :  tout tan yon nèg gen tèt, li toujo ka espere met  chapo, e menm yon koma.  Enfin, il y a celles et ceux qui sont encore en service actif ou qui reprennent du service, et des galons auprès de la population et de nos médias.  Ceux-là sont encore plus dangereux car ils ont goûté à la fois au chaud et au froid, ils ont vu à la fois l’envers et l’endroit du pouvoir.  Ils ont la mamelle par excellence dans leur collimateur et, une fois qu’ils s’y seront accrochés, on aura toutes les peines du monde pour les en extirper, tels des sangsues agrippées à leur victime.

Mais je vous parle de tout cela sans tenir compte d’une autre roulette russe.  Pour se rendre dans les oasis de paix et de tranquillité encore recherchées par certains, ceux-ci prennent des coucous volants pour éviter les embûches de la route infestée de bandits armés.  Mais nos zincs qui parcourent nos cieux sont tout, sauf sûrs.  Et vous pensez que cela portera à réfléchir?  Eh bien, non.  Parions que demain les vols de nos coucous continueront leur ballet périlleux.  Parions que jeudi il y aura la foule attendue au PAP-Jazz.  Parions que dimanche prochain, d’autres compatriotes s’envoleront pour aller profiter du carnaval à Jacmel ou ailleurs, là où la vie semble encore couler un peu plus tranquillement, sans trop d’embâcles ni trop de rapides.  

Entre temps, la date fatidique du 7 février s’approche à grandes enjambées.  Dans l’apparente indifférence des uns et des autres, un lendemain se construit pour le pays.  Il n’a ni forme, ni queue, ni tête,  mais il se construit quelque chose pour ce pays, et nous en saurons un peu plus, bientôt.  Il viendra certainement du dedans, de l’intérieur, même s’il sera impulsé, téléguidé de l’extérieur, comme d’habitude.  Si an dedan pa p vann, deyò pa p ka achte…   Les mandats d’amener, lancés ces derniers temps tous azimuts, marquent le début d’un cycle d’essorage, d’une tentative de lessive judiciaire, appliquée à nos élites politiques.  La machine est en cours et les choses s’accélèreront bientôt.  Celles et ceux qui en ont été avertis, l’auront compris, avant un tordage encore plus expressif qui ne leur laissera plus le temps de se mettre à couvert.  Certains auront reçu et compris le message, 5 sur 5.  D’autres font encore la sourde oreille.  On sait d’avance ce qui arrive d’habitude aux téméraires et aux plus têtus.  On les retrouve dans une chronique quelconque de malheurs annoncés ou dans la rubrique des pertes et profits.  Certains ne sont plus là pour en témoigner.  Une chose est sûre, c’est que, pour le meilleur ou pour le pire, quelque chose va bientôt changer au pays.  Quelle en sera l’issue?  À qui profitera-t-il?  Seul le temps nous le dira, espérons-le, bientôt.

Pierre-Michel Augustin

le 23 janvier 2024                 

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