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Le canal d’irrigation de la rivière Massacre, un dossier de discorde, exploité hors de proportion

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La presse locale, en Haïti et en République Dominicaine, également des journaux importants des pays de la région ont déjà suffisamment traité ce dossier pour qu’il ne soit plus nécessaire de répéter, de façon exhaustive, les informations qui y sont véhiculées. Qu’il nous suffise de rappeler les faits, tout simplement.

Au cours de 2013, on avait commencé à envisager la construction d’un canal d’irrigation pour arroser une partie des terres de la Plaine de Maribaroux dans la région frontalière de Ouanaminthe. Des canaux de ce genre existaient déjà depuis le temps de la colonie mais avaient été abandonnés au cours des ans. Le projet d’irrigation actuel consiste en l’érection d’un canal en dur, d’environ 1,5m3 sur une longueur d’environ 2,6 kilomètres. L’ex-Président Jovenel Moïse avait commencé à le réaliser, en 2018, et avait confié sa construction, à l’époque, à une firme d’ingénierie cubaine: DINVAI Construccionnes S.A. Toutefois, les travaux en cours devaient être abandonnés par le gouvernement haïtien du Président Jovenel Moïse qui capitula, en 2021, devant les pressions exercées par le gouvernement dominicain. Deux ans plus tard, les problèmes de sécheresse cyclique de la région n’étant pas résolus, la population locale de la Plaine de Maribaroux a résolu de reprendre et de terminer le travail, afin de ne plus dépendre d’une pluviométrie capricieuse, pour une utilisation optimale d’une partie de ces terres qui, non irriguées, sont plutôt arides et peu fertiles. Le canal doit arroser 3 000 hectares de parcelles agricoles mises en culture sur une superficie totale évaluée à 13 000 hectares, pour toute ladite plaine.

Dans les faits, le gouvernement dominicain dénonce une entreprise unilatérale de la partie haïtienne, de dérivation des eaux de la Rivière Massacre, mettant en danger l’utilisation en aval des planteurs dominicains de la région et des espèces qui en dépendent. Ceci est une fabulation grossière. Tout d’abord, la partie haïtienne avait entrepris des discussions avec la partie dominicaine, en 2018. Il aurait été établi, par des experts, que la prise d’eau que constituait un tel canal, en raison même de sa taille, ne pouvait pas physiquement prélever plus d’un tiers du débit moyen de ce cours d’eau, évalué à 5,34m3/seconde, selon une étude réalisée par les experts de l’armée américaine en 1999 (1), et qu’en conséquence, il ne pouvait pas non plus mettre en danger la survie des espèces qui y vivent, ni mettre en péril les prélèvements de la partie dominicaine en aval. En outre, une Déclaration commune, signée par les représentants des deux pays, le 27 mai 2021, atteste clairement que l’érection de ce canal d’irrigation n’était en aucune façon une décision unilatérale, sans qu’une partie n’en soit informée. Toutefois, il n’est pas clair que tel en fut le cas pour les 11 prises d’eau effectuées par la partie dominicaine, d’une ampleur nettement supérieure, chacune considérée séparément. Les gouvernements haïtiens, depuis l’époque du Président Sténio Vincent, sans doute traumatisés par le massacre de plus de 20 000 ressortissants haïtiens par l’armée dominicaine sur l’ordre exprès du Président Rafael Leonidas Trujillo, durant plus d’une semaine, du 2 ou 9 octobre 1937, ont été très circonspects sur ces dossiers transnationaux, de sorte que peu d’information sur ce sujet a circulé chez nous. Néanmoins, le gouvernement de Jovenel Moïse avait opté de baisser pavillon devant les protestations des Dominicains, plutôt que de tenter de défendre les intérêts légitimes des paysans de sa région natale, en utilisant les recours auxquels les traités et conventions signés par Haïti et la Dominicanie nous donnaient droit, comme porter le dossier devant une cour internationale pour un arbitrage impartial et neutre. Aujourd’hui, n’y tenant plus, et, devant l’insécurité alimentaire galopante dans la région et dans tout le pays, la population locale de la région de Ouanaminthe a résolu de prendre son destin en main et de compléter le travail laissé en friche par feu le Président Moïse et par ses héritiers politiques.

À la suite de ce nouveau développement, le gouvernement dominicain, désarçonné par la perspective de ne plus avoir affaire simplement avec un gouvernement haïtien frileux et servile, obéissant facilement au moindre de ses caprices mais de devoir compter aujourd’hui avec toute une population régionale debout et solidaire, sort alors le grand jeu de l’intimidation militaire. Il mobilise ses forces armées, ferme ses frontières, et menace, à mots à peine couverts, les ressortissants haïtiens sur son territoire. Ces mesures sont considérées comme des représailles qui seront maintenues en force, jusqu’à ce que les travaux de construction pour finaliser ce canal d’irrigation soient abandonnés, une 2e fois, par la partie haïtienne. Cela risque de prendre un peu de temps car la population, cette fois, semble bien déterminée à mener à terme sa construction et à profiter de cette eau fraîche qui ne semble profiter qu’à une seule des deux nations riveraines. La fermeture de la frontière assurément fera mal au pays, mais pas seulement à Haïti. La Dominicanie en pâtira aussi, et peut-être beaucoup plus que ne le pensent ses autorités. Dans tout ce branle-bas, le gouvernement déclare prendre note officiellement des dispositions du gouvernement dominicain. La Chancellerie haïtienne convoque l’ambassadeur dominicain en Haïti pour loger une protestation, pour demander la garantie de protection et de sécurité des ses ressortissants en Dominicanie et… pour recommander le dialogue comme seul moyen de résoudre le différend entre les deux pays. Ce nouveau front semble distraire tout le pays de ses autres déchirements, pour focusser son attention sur le caractère belliqueux et foncièrement hostile de son voisin. Luis Abinader est un de ces métèques, d’un nouveau genre, qui veut jouer là-bas, le rôle des plus nationalistes que les natifs de vieille souche de ce pays. Ce nouveau va-t-en-guerre dominicain a beau se défendre de vouloir la confrontation armée mais ses actes disent clairement le contraire. Il pense avoir beau jeu car, contre ses plus de 50 000 hommes et femmes de troupes, les 1 500 recrues du Commandant Lessage ne feront pas le poids, insuffisants ou incapables de se colleter même aux bandits en guenilles des Ti Lapli, Barbecue et consorts, tout comme d’ailleurs la Gendarmerie d’Haïti, bien plus nombreuse, en 1937, lors du massacre de Perejil. Les membres de cette force armée haïtienne n’avaient alors pas levé le petit doigt, pour s’opposer à ce massacre de leurs compatriotes. Abinader semble compter sur la panique du gouvernement haïtien pour une capitulation de la population pour forcer l’État haïtien à sévir contre sa population pour arrêter le chantier du canal.

Je ne suis pas très surpris de la réaction de solidarité grandissante de toute la population, en général, avec leurs compatriotes de la région de Ouanaminthe. Cette chicane que nous imposent les Dominicains pourrait bien parvenir à réaliser ce que bon nombre de missions étrangères n’ont pu faire, à date, à savoir: réunir la population et les forces vives du pays pour les mobiliser contre cette dernière avanie de trop des Dominicains. À force de faire de la surenchère, Abinader finira peut-être par se faire pendre à sa propre corde. Et les mauvaises nouvelles commencent déjà à lui parvenir, et de plusieurs sources. À la réunion du G77+ (aujourd’hui regroupant 134 pays) à la Havane, son coup d’éclat n’est pas passé inaperçu ni ne lui a valu des félicitations de ses homologues, médusés, à tout le moins, des proportions démesurées que prend ce différend, somme toute, mineur et très localisé. Il a bien essayé de présenter la position de son gouvernement sur ce dossier à cette assemblée, sans toutefois rallier aucun appui délirant à sa cause. De plus, plusieurs voix en provenance des Nations Unies se lèvent pour lui demander de revenir au dialogue comme mode de résolution de ce «différend». Pour un, des dérogations lui sont exigées pour le transit obligatoire des stocks de denrées humanitaires, placés inconsidérément par des agences de l’ONU en Dominicanie, afin d’aider les populations en Haïti. Allez comprendre cette logique à courte vue qui finit toujours par rattraper ses experts en tout. «Je suis extrêmement alarmé par la décision du gouvernement de la République dominicaine de fermer sa frontière terrestre, maritime et aérienne avec Haïti. J’exhorte le gouvernement à reconsidérer sa décision qui aura de graves conséquences sur les populations des deux côtés de la frontière…», dixit William O’Neil, expert désigné des Nations-Unies pour Haïti. Justin Trudeau, le Premier Ministre canadien, s’en va également à l’ONU et se propose de placer un mot ou deux sur le dossier d’Haïti. Des bonzes du State Department (notamment Brian A. Nichols, Secrétaire d’État adjoint, pour les Affaires hémisphériques) commenceraient à penser aussi que ce nouveau développement ne serait pas souhaitable et ne concourrait nullement à améliorer la situation globale dans la région, en général, mais en Haïti, tout particulièrement. Ils sont en train de réfléchir à la question et, éventuellement prendront des décisions en conséquence. Mais lesquelles? Allez savoir… Cela pourrait tout aussi bien être une possibilité de sanction pour l’une comme pour l’autre des parties. Et, dans l’état actuel d’Haïti, il y a très peu de contraintes de plus, à lui appliquer. Alors…

Sur le front interne, en République Dominicaine, on commence à s’apercevoir des limites politiques, économiques et sociales des mesures prises par Abinader et son gouvernement. Des partis politiques dominicains comme Fuerza del Pueblo, de l’ex-président Léonel Fernandez, pressenti pour être le candidat de ce parti pour la prochaine campagne présidentielle, donnent de la voix, mais ne sont pas à l’unisson avec leur Président actuel. L’ex-Chef d’État dominicain déclare, en présence des militaires: «il existe une forme d’incohérence dans la méthode du gouvernement dominicain. Nous devons voir quelle est la méthode la plus correcte pour résoudre ce problème. Un déploiement de troupes à la frontière: nous déclarons la guerre? La guerre à qui? À un groupe de personnes qui creusent un ouvrage pour l’usage et l’accès à l’eau ?» En outre, il ajoute que cela attirera l’attention du monde entier et fera la une des journaux. Mieux encore, d’un point de vue haïtien, M. Fernandez, cette outrecuidance dominicaine finira par nous réveiller de notre torpeur nationale et nous porter à nous occuper de nos affaires, en exigeant de la part de la République Dominicaine de respecter les mêmes accords qu’elle a enfreints au cours des ans, sans aucun état d’âme, et à commencer à lui en demander des comptes aussi, à notre tour. Quant au candidat pressenti du PRD (Parti Révolutionnaire Dominicain) à la présidence, Michel Vargas, il a ajouté que la fermeture «crée également un climat de tension et d’incertitude qui est mortel pour le tourisme et l’image de la République dominicaine en général». Il a appelé à la recherche d’une solution à la question du canal par le biais d’un dialogue au plus haut niveau. Avec tout cela, il y a aussi les marchés frontaliers dominicains qui sont fermés depuis le 15 septembre au petit matin, avec des cargaisons de produits périssables normalement écoulés sur les marchés frontaliers haïtiens: des œufs (près de 50 millions d’œufs par mois, exportés vers Haïti), des légumes, des fruits, de la viande fraîche. On verra bien combien de temps que cela prendra à Abinader, pour comprendre qu’à force de faire des moulinets verbaux et de prendre inconsidérément des décisions à l’emporte-pièce, il se pourrait qu’il s’inflige peut-être un problème économique, social et de main-d’œuvre dont la population frontalière de son pays n’avait pas vraiment besoin. À force de réprimer la population des travailleurs haïtiens qui s’échinent, à hauteur de 15%, selon certaines statistiques, dans les domaines de l’agriculture, de la construction, de l’hôtellerie donc accessoirement dans le tourisme, il se pourrait que ces gens finissent par comprendre qu’il valait peut-être mieux pour eux et pour leurs famille, leurs descendants, de s’astreindre à essayer de créer un chez eux plus acceptable dans leur pays, en s’appliquant à le faire, comme partout ailleurs, quitte à y perdre au change, à court terme, parce qu’en définitive: lakay, se lakay, comme le dit la chanson. Ils ont eu amplement le temps de comprendre que l’ostracisation, le racisme dont ils sont victimes aujourd’hui, a peu de chance de s’estomper avec le temps, car étant constamment alimenté au carburant d’une haine atavique, par un secteur significatif, quoique marginal, de cette société d’adoption.

Je suis raisonnablement confiant en la maturité politique de la population haïtienne, du moins sur ce dossier. Je n’ai pas entendu, à date, un seul appel aux armes du côté haïtien, du genre: Grenadiers à l’assaut. Je n’ai entendu que des appels à la solidarité avec la population de la région de Ouanaminthe, des appels au calme même venus de leaders qui nous ont habitués à des propos autrement plus radicaux. J’ai vu Jean-Charles Moïse appeler à la solidarité, à la paix et à l’amitié avec les voisins dominicains. Pour un peu, j’en aurais perdu mes lunettes, si j’en portais à cette occasion. Même Claude Joseph, l’ex-Chancelier et ex-Premier Ministre a. i., porté, lui aussi, sur les grandes envolées Don-Quichottesques, juste un brin, semble prendre son gaz égal, par les temps qui courent. Ariel Henry a d’autres chats à fouetter ou à ignorer, cela fait autant de lest à prendre du côté haïtien. Il y a donc de l’espoir pour voir le dossier se régler sans trop de casse. Tout dépendra du temps que cela prendra à Abinader pour se rendre compte qu’il a peut-être pris un pari hasardeux qui pourrait bien finir par conjuguer toutes les forces éparses contre lui. Les Dominicains pourraient bien finir par se persuader que cela ne vaut pas la peine de se mettre à dos un marché si facile et si attrayant, et que Abinader était peut-être une option intéressante dans la politique de leur pays mais que, tout compte fait, son enracinement est peut-être trop récent pour comprendre et s’approprier toutes les nuances et les subtilités politiques qui lient les deux peuples qui se partagent cette île, «les deux ailes de cet oiseau», comme l’a dit un autre, absolument essentielles pour que celui-ci maintienne son vol…

Pierre-Michel Augustin

le 19 septembre 2023 

  1. https://www.karibinfo.com/news/haiti-republique-dominicaine-comprendre-la-question-de-la-riviere-massacre-au-regard-du-droit-international/

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