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Violence des groupes armés et crise humanitaire en Haïti :
Essai d’analyse socio-historique de la capitale, Port-au-Prince

Jean Max Étienne*

Mise en contexte
Haïti, depuis plusieurs années, fait face à diverses formes de violence. Ces violences sont
culturelles, institutionnelles, politiques, psychologiques, sexuelles. Ces formes de
violence frappent surtout des groupes minoritaires, et sont l’apanage des gangs armés.
Elles consistent généralement dans l’usage de la force contre un acteur social, en vue
d’atteindre des objectifs (Gilles, 2005, p.3). En effet, les journaux de la capitale n’ont pas
cessé de dénoncer la violence des gangs dans les quartiers populaires. Ces dénonciations
font état de la passivité de l’État qui est incapable de garantir la sécurité des citoyens dans
les quartiers populaires à Port-au-Prince. Elles traduisent la politisation des postes,
l’irrespect des droits fondamentaux, car, lorsqu’un présumé criminel est arrêté, le système
est incapable, dans une certaine mesure, de mener un procès équitable. Ricardo Lambert,
dans son article publié dans Le Nouvelliste en 2019, intitulé: Le règne de la violence
désavoue les autorités en place, étale le niveau de la violence des gangs armés dans les
quartiers populaires à Port-au-Prince. Il explique que les autorités n’ont pas réussi à faire
baisser le niveau de violence dans le pays. Au contraire, durant la période de janvier 2019
à avril 2023, la capitale est marquée par le renforcement et la fédération des gangs armés
qui assassinent, violent, dérobent la population. Du même coup, ils forcent les habitants
des différents quartiers à fuir leurs maisons, et défient la police et la justice. Le résultat,
de ces formes de violences implantées par des groupes armés, a des conséquences
dévastatrices, au point d’aggraver la situation dans la capitale, sur le plan social,
économique et culture (l). Entre autres, elles créent des difficultés et des tensions sociales
et politiques qui augmentent les besoins humanitaires de la population en détresse, dans
la capitale.
Depuis plusieurs semaines, le pays a connu un mouvement de revendications
entachées par des scènes de violence: le « Bwa kale ». Paradoxalement, les brigades de
vigilance sont perçues comme les principaux responsables des actes de lynchage
enregistrés dans le pays, depuis plusieurs semaines. En ce sens, Jean-Michel Blais
explique que les brigades de vigilance représentent la seule façon pour certaines couches
de la population de faire valoir les droits des victimes et de la société en générale
(Olivier: 2020, 192). Cette violence constante reflète le rapport réalisé en collaboration
avec OCHA: violence dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince le 4 mai 2022. Les
chiffres, présentés dans ce rapport, montrent que les violences armées se sont intensifiées.
Entre le 24 avril et le 2 mai 2023, 39 personnes auraient été tuées, 68 blessées et 8 portées
disparues. Selon les estimations établies à partir de la DTM (Displacement Tracking
Matrix of the UNCHR), quelque 9000 personnes ont été contraintes de fuir leur domicile
et de se réfugier dans des camps de fortune. Aujourd’hui, tenant compte de ces situations
d’urgence en Haïti, spécifiquement dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, les
interventions des aides humanitaires sont devenues de plus en plus nécessaires pour
pallier les besoins de la population. La problématique humanitaire, à l’ère des conflits
armés, n’est pas seulement une question de distribution de nourritures et de vêtements à
des personnes victimes, mais aussi elle est une crise qui demande une approche
approfondie. Les ONG humanitaires sont limitées par la violence quotidienne et ont le

plus grand mal à maintenir leurs activités. Le directeur des opérations pour la solidarité
internationale (RFI : 23-05-2023) a constaté une dégradation exponentielle de la
satisfaction des besoins primaires de la population. Les conditions de vie de la population
dans la capitale se détériorent, en raison de la faim généralisée, de la fermeture des écoles
et des centres hospitaliers. Les femmes et les enfants sont menacés par l’absence de
nourriture et par l’éclosion des épidémies. Ces violences généralisées perturbent les
chaîne d’approvisionnement provenant du département du Sud, de la Grand’Anse et des
Nippes. Les besoins humanitaires n’ont jamais été aussi exacerbés, depuis le tremblement
de terre 2010 (PLAN INTERNATIONAL : 4 mai 2023). Partant de ce constat, quels sont
les mécanismes qui, lors des pratiques d’intervention des ONG humanitaires et de l’État
haïtien, devraient être mis en place pour résoudre cette crise humanitaire et sécuritaire
Bref histoire de la ville de Port-au-Prince
Port-au-Prince est caractérisée par la pauvreté et l’explosion démographique. Au départ,
la capitale devait accueillir 150 000 habitants. Elle en comptait pourtant 715 000 en 1980,
1 500 000 en 1988 et 2 274 000 en 1996. 1 500 000 vivent dans des bidonvilles, soit 22%
de l’espace urbain. (Hurbon, 2012). Depuis la création de La Saline, ce quartier a toujours
été l’un des plus misérables de la capitale. Dans ce quartier du littoral, construit sur des
terres humides, vivent encore, jusqu’à aujourd’hui, des individus très pauvres, dans des
conditions malsaines. Ainsi, la zone de Martissant, au cours des trente dernières années,
s’est rapidement transformée, sous l’effet de l’absence des politiques de planification
urbaine, en une section communale bidonvillisée de Port-au-Prince, alors qu’elle était
autrefois une zone résidentielle. En dépit des nombreux projets réalisés dans la zone, tant
par les institutions étatiques que par des organismes internationaux, elle figure parmi les
quartiers les plus précaires de Port-au-Prince (Olivier : 2020, p.92). Cette explosion
démographique provient, en partie, de la migration interne vers la capitale. La création
des nouveaux bidonvilles, comme Jérusalem, Canaan, qui n’ont jamais fait partie des
priorités des pouvoirs publics en Haïti, résulte du fait qu’aucune mesure concrète n’ait été
prise pour encadrer leur développement, malgré des nombreux travaux qui leur ont été
consacrés.
Violence des gangs dans les quartiers populaires: conséquences sur le
fonctionnement des hôpitaux, des petits marchés informels et du transport en
commun
La violence armée, dans l’histoire du pays, a été, pour les élites politiques haïtiennes, la
façon d’accéder au pouvoir. Car, après l’indépendance, la société haïtienne a été
complètement divisée par des conflits fratricides pour le pouvoir. Environ quarante-trois
chef d’État dont 5 ont été tués (la première victime fut Jean-Jacques Dessalines), quinze
destitués, quatre renversés, sept morts au pouvoir (Jovenel Moïse ) et 7 seulement ont
terminé leur mandat (Dumas : le nouvelliste 24 janvier 2011). Dans ce contexte
d’ambition et de cupidité des élites, de privatisation de la sphère publique, de corruption,
d’injustice et d’apolitisme des masses populaires, le sous-système politique n’a pas été en
mesure de se structurer, ni de gérer et d’orienter la Nation (D’Orvilliers Fritz : 2012,
p.85). L’absence d’une certaine gouvernabilité visionnaire et éclairée a laissé la place à
des groupes d’individus assoiffés de pouvoir, très souvent non organisés. Ainsi, ils ont pu
se soulever violemment contre l’État et contre la Nation. Donc, sans la prise en compte

de ce contexte historique, les perceptions de la situation actuelle du pays sont tronquées,
car, Haïti a non seulement été punie, elle a aussi été manipulée et exploitée. Par ailleurs,
il est impossible de parler de la situation sociale, économique et politique d’Haïti, sans
aborder la question des groupes armés dans les quartiers populaires à Port-au-Prince. Ils
sont si bien établis dans la société haïtienne que personne ne peut vraiment diriger une
entreprise, réaliser des projets de développement, des activités culturelles, sans, à un
moment, entrer en contact avec eux. En 1927, Thrasher va réaliser une enquête sur la
criminalité qui allait lui permettre de considérer les gangs comme une microsociété,
organisée spontanément, pour réguler les déviants. Il a appuyé son enquête sur la théorie
de la désorganisation sociale, pour expliquer le développement des gangs dans ce qu’il
appelle des espaces interstitiels de la société en milieu urbain (Olivier : 2020, 177). Il
décrit les gangs comme l’expression de l’affaiblissement du contrôle social, c’est-à-dire :
lorsque l’État faillit à sa mission de protéger les vies et les biens des citoyens, les gangs
armés vont facilement prendre sa place. À cet égard, ceux-ci ont utilisé toutes sortes de
violence: sexuelle, physique et autres, pour répandre la peur, pour punir, soumettre et
faire souffrir la population locale, dans le but ultime d’étendre leurs zones d’influences
sur l’étendue du territoire national et, en particulier, dans les quartiers populaires
marginalisés de la zone métropolitaine où des affrontements entre les gangs armés ont
récemment occasionné d’importantes pertes de vies humaines. Durant le premier
trimestre 2023, la violence des gangs armés a augmenté de 28%, le nombre de personnes
tuées, blessées et kidnappées, par rapport au trimestre précèdent (BINUH: Janvier-mars
2023, p.3). Ces actes se poursuivent et se multiplient à Cité-Soleil, à Martissant, à
Carrefour-Feuille, à Grand-Ravine, et entraînent chaque fois de nouveaux déplacements.
Les plus démunies de cette population vont passer la nuit sous des abris de fortune ou sur
une place publique. Cette situation récurrente a entraîné le disfonctionnement de certains
hôpitaux, les ambulances ne pouvant plus accéder à certains quartiers pour secourir les
blessés. De plus, des professionnels de la santé ont dû laisser le pays, à travers ledit
«Programme Biden», en raison de l’insécurité. Plus de 22% des médecins, formés à
l’Hôpital universitaire de Mirebalais, ont quitté le pays, car, durant l’année 2022, pas
moins de 20 médecins ont été kidnappés et deux d’entre eux furent assassinés (Loop
News: 15 mars 2023). Ensuite, le secteur informel dans ces quartiers populaires (ghettos),
c’est-à-dire: les petits commerces étalés sur les trottoirs, sur les chaussées, dans les
corridors et devant les taudis, sont à bout de souffle et ne peuvent continuer ces activités
dans ces quartiers de conflit et sont éparpillés dans les rues, à Port-au-Prince. Ces franges
vulnérables de la population ne sont pas à l’abri d’une balle perdue ni de l’exaction des
bandits armés. De plus, les gens qui font partie de ce secteur sont des marginalisés, des
opprimés. Les femmes et les filles, qui en font partie, sont, pour la plupart, originaires du
milieu rural et sont devenues des marchandes dans l’informel, exclues du système
financier formel haïtien. Enfin, la route menant à la péninsule du grand Sud (Jacmel,
Cayes, Nippes, Jérémie et autres…) est bloquée au niveau de Martissant, de Cité-de-
l’Éternel, de Grand-Ravine. Des groupes armés sèment la pagaille. Des cas d’enlèvement,
d’assassinat, de détournement de camions chargés de marchandises, des vols en série des
biens des citoyens et des petits commerçants (Madan Sara) sont régulièrement
enregistrés. Des produits alimentaires et sanitaires sont bloqués à Port-au-Prince ou dans
les villes de provinces. Cette situation prouve que l’État ne peut pas assumer ses
responsabilités, que les autorités judiciaires ont démissionné. Il n’existe pas de plan de

sécurité dans le pays ni de service de renseignement. Les citoyens sont abandonnés à leur
sort, tandis que les responsables tiennent plus à leurs privilèges qu’à leurs responsabilités
de protéger la vie et les biens de la population. Du même coup, la situation humanitaire
devient plus compliquée, en raison de la faim, de la violence et des violations des droits
de l’homme, ainsi qu’en l’absence d’une volonté politique manifeste, pour pallier ce
problème.
Perspective de solution pour résoudre la crise sécuritaire et humanitaire
Depuis la chute des Duvalier, le pays connaît une crise politique, économique et sociale
très aiguë. Cette situation entraîne par conséquent des agitations sociales et politiques
exagérées. La faiblesse de l’État qui n’est pas en mesure de garantir les droits
fondamentaux de la population : à la santé, à l’éducation, à l’alimentation, au logement et
à une solution de la longue crise institutionnelle, justifie la présence des ONG dans des
quartiers populaires à Port-au-Prince. Une société, où l’État est faible ou est réputé failli,
c’est-à-dire : incapable, sur le plan national, de s’imposer pour atteindre ses objectifs,
d’une part, et de garantir la sécurité sociale, la protection des droits de l’homme, d’autre
part, est condamnée à tomber sous la dépendance politique et économique d’une autre
puissance étrangère. Donc, pour sortir le pays de ce bourbier, il faut mettre l’accent sur
l’instruction gratuite, offerte partout aux enfants du peuple dans les quartiers populaires.
Aussi, il faut que cette instruction soit obligatoire (D’Orvilliers : 2012, p. 41). De plus, il
faut implanter des écoles professionnelles permettant aux jeunes de ces différents
quartiers, dans les périphéries de Port-au-Prince, d’apprendre une profession utile, pour
implanter de véritables projets dans leurs communautés. Il faut enfin changer les
manières de penser et les habitudes qui ont été mises en œuvre pour réussir une stratégie
de dilapidation de la caisse publique : le clientélisme, la couverture des contrebandes et
un certain « traditionalisme », selon Leslie François Manigat, en mal d’enfantement
chronique de sa société moderne (Manigat : 1995, p.10). Pour arriver à cet objectif, il faut
d’abord changer l’État. Selon Michel Hector, cela consiste en la modernisation des divers
appareils institutionnels, pour surmonter le mode de fonctionnement féodal et
patrimonial, où chaque branche de l’administration publique se trouve déconnectée des
autres et dépend absolument de la volonté du chef au pouvoir. Cette modification visera à
atteindre un haut niveau d’efficacité dans l’identification, l’élaboration, la planification et
l’application des décisions, dans le respect des intérêts des collectivités (Hector : 2000,
p.100)
1Bwa kale c’est une sorte de mouvement violent spontané réaliser d’abord par les
habitants des quartiers de Turgeau, Canapé-Vert, Pétion-Ville, Thomassin, La boule,
Fort-jaques avec des armes blanches contre les présumés criminelles du Baz 5 seconde,
de kraze baryè et de grande ravine.
2 Dans le texte de Pierre Raymond Dumas titre : l’exil est démoniaque publié en 2011
n’a pas tenu compte des trois autre chefs d’Etat qui ont succédé René Préval, donc,
j’ajoute Michel Martelly, Josleme Privert et Jovenel Moise.
3 J’ajoute un septième après l’assassinat du président Jovenel Moise chez lui au début de
la nuit du 7 juillet 2021 dans le quartier Pèlerin 5 à Pétion-ville.
Bibliographie

AUDAIN Léon : Le mal d’Haïti : ses causes et son traitement, Port-au-Prince,
Imprimerie J. Verrollot, 1908.
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CORTEN André : L’État faible : Haïti et la république Dominicaine, Montréal, Cidihca,
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DUMAS Pierre Raymond : L’exil est démoniaque, Le nouvelliste 24 janvier 2011.
OLIVIER Djems
: Territoires de la violence, territoire des ONG : quelle (in) cohérence ? Thèse de
doctorat présentée sur la géographie, l’Université Paris 8, 2020.
Rapport sur la situation de terreur en Haïti, les chiffres noirs du gouvernement d’Ariel
Henry, FJKL, 2 MAI 2022.
Jean Max Étienne
Sociologue, Maître en Science du développement

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