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Carnaval en Haïti: un dernier bal… avant la première balle?

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L’ambiance carnavalesque fut au rendez-vous au Champ-de-Mars. Une dose de bonheur
administrée gratuitement aux miséreux qui craignaient de sortir de chez eux, à cause des actes
criminels qui ne font quartier à personne. Avec le chaos qui s’installe au pays, quelques bons
déhanchements ressuscitent les corps abîmés par les mauvais soins et la malnutrition. Pour les
âmes déboussolées, il n’y a pas de meilleurs soulagements que l’offrande sonore présentée par
une légion de bandes musicales et de malins qui siphonnent ce qui reste du trésor public. Les
confréries haïssables du Village de Dieu, de Canaan des maudits, de Cité-Soleil, de la Croix-des-
Bouquets, de Laboule, des bidonvilles de Pétion-Ville, tous se rassemblent autour de ces camions
sur lesquels les artistes prophétisent les malheurs des futurs martyrs et renouvellent leur loyauté à
leurs sponsors. La bonne nouvelle, cette fois, la frayeur n’habite plus les adeptes de ce grand
culte national : le carnaval.
La Police Nationale d’Haïti, avec ses maigres moyens logistiques et financiers, est là pour
protéger les aventuriers, des prédateurs qui cherchent de nouvelles proies. Les bandits, seront-ils
plus indulgents et moins violents, quand leurs partenaires de danse tombent dans leurs filets?
Espérons que ces musiciens et chanteurs comprennent aussi qu’ils chantent le libéra de ceux qui
bientôt vont mourir. Et, qui sait si leurs meringues ne seront pas leurs dernières productions
funestes?
Ce peuple semble se résigner à ses malheurs. Jou ou wè m mouri a se jou lanmò mwen.
Cette mélodie hante encore les âmes rebelles. Mais, les esprits fragiles sont convaincus que tout
est prédestiné : notre pauvreté, notre naïveté, notre mort. Pourquoi se préoccuper d’un demain
incertain ? Cette tradition dévouée est tellement enracinée dans la culture haïtienne que ni les
intempéries, les cyclones, les tremblements de terre, ni les conflits armés, encore moins les
critiques des puritains, ne sont capables de la détruire. Historiquement, c’est une occasion
exceptionnelle pour la masse populaire de se faire entendre par des meringues souvent
libidineuses et misogynes. En fait, nos dirigeants politiques, quoiqu’on dise d’eux, sont plus
tolérants que les bandits criminels qui, de facto, occupent nos ghettos, quant aux lyriques
injurieuses ? Qui oserait agacer les bandits assassins avec ses lyriques ? Pour preuve, trouvez-
moi une meringue qui toucherait l’orgueil, quoique superficiellement, de l’un des puissants
terroristes qui sème la terreur dans nos villes et bidonvilles. En 1990, le groupe Boukman, avec
sa meringue: « Kè m pa sote », répétait ces mots naïvement: « Piga nou pale nan zafè moun yo
oh ». Quoique ça nous regarde, on demande au peuple de se taire.
Il y en a parmi nous qui fuient le pays pour aller chercher refuge n’importe où. Nous voilà
chez nos rivaux inséparables, comme les Dominicains qui nous traitent d’indésirables. Cela
n’empêche qu’on organise chez eux souvent des grandes fêtes, dansant leur bachata avec eux. De
Paris à Miami, les bals et les festivals sont toujours à l’affiche. Pas la peine de mentionner les
dîneurs en blanc, les soirées rosées, le Caribfest, les concerts et les croisades évangéliques.
Alors, pourquoi traiter d’inconscients nos compatriotes qui dansent paisiblement pendant
seulement trois jours de carnaval?
La diaspora critique de loin. Seul un fou mettrait le doigt dans la gueule du lion. Prudence
ou lâcheté ? À vous d’en juger. En effet, dans la société haïtienne, les débats oiseux et parfois de
mauvais goût se multiplient. Le premier groupe crie haut et fort: sa Majesté, le roi Ariel,
musiciens, chanteurs et promoteurs, ceux qui vont danser vous bénissent. Et le deuxième hurle
toute son indignation: Ave Ariel, ceux qui vont mourir vous haïssent!

À chacun son opinion. C’est la liberté d’expression. Si tel est le cas, comment ne pas
célébrer, même quand c’est pour la dernière fois ? Quand on danse nos propres musiques, sur
notre propre terre, parfois le plaisir nous rend fous. Avec qui on danse ou pour qui on chante ?
On s’en moque royalement. Car cette effervescence carnavalesque ne dure pas longtemps.
Heureux sont ceux-là qui ont eu la chance de chanter et de danser avec leurs assassins. À quoi
s’attendre après cette semaine de fête ? N’est-ce pas opportun de montrer un peu de gratitude aux
organisateurs de ce grand festin populaire ? Souhaitons longue vie à Son Excellence, Son
Abominable Majesté, Ariel II, le Généreux calculateur de notre pauvre nation, qui nous a offert
ce carnaval ti pa ti pa. C’est le moment de profiter du dernier bal avant les premières balles.
Écoutons ensemble le dernier bal de Renaud Pierre:
C’est mon dernier bal
Ma dernière virée
Demain dans l’ journal
Y aura mon portrait.
[email protected]
Haïti Progrès, 20 février 2023

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