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Les relations tortueuses entre Haïti et la Dominicanie: mon point de vue sur ce sujet épineux

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Tel un volcan que d’aucuns, à tort, croient éteint, nos relations avec la République Dominicaine connaissent des soubresauts, de temps à autre. Il survient alors une éruption épisodique, qui nous démontre bien, malgré quelques beaux discours d’amitié, que des tisons d’une haine séculaire couvent toujours entre nos deux peuples, surtout de la part des Dominicains envers les Haïtiens. Car, n’en déplaise aux âmes sensibles qui n’ont de cesse de prêcher la concorde fraternelle entre nos deux peuples, n’en déplaise à quelques voix éparses outre-frontière qui leur répondent en écho, la rage furibonde et stridente des hordes dominicaines prêche le contraire et incite régulièrement à la violence sur nos compatriotes qui vivent là-bas. Elles nous décrivent comme des monstres et des infrahumains, et, plus souvent qu’autrement, elles semblent tenir le haut du pavé et dicter la politique raciste et discriminatoire de leur pays à notre égard. Face à ce constat, il conviendrait, de notre part, d’en prendre acte et, désormais, d’agir en conséquence.

Le pragmatisme devrait nous dicter d’envisager d’autres types de relations diplomatiques, économiques et politiques avec ce pays. Nous devrions arrêter de prétendre à tort, à des relations cordiales et fraternelles avec lui. Cela pourrait le devenir, éventuellement. Toutefois, pour le moment, et presque tout au long de notre courte histoire, il faut en convenir, cela a rarement été le cas. Alors, à cet égard, et sans ambages, voici ce que je proposerais.

Des relations basées sur une stricte réciprocité intelligente et objective

La stricte réciprocité objective et intelligente devrait être le socle sur lequel se bâtiraient toutes nos relations avec les pays étrangers, tout particulièrement ceux avec lesquels nous avons des différends et des litiges non résolus, en l’occurrence, et tout particulièrement, avec la République Dominicaine. Il importerait alors d’inventorier l’ensemble de ces litiges, de prendre en considération la politique générale de ce pays à notre endroit et, eu égard à ces problèmes, de tenir exactement la position parallèle, en guise de réciprocité, dans la mesure où nos moyens nous le permettent, sans nous causer davantage de préjudice. Par exemple, considérons le pogrom systématique actuellement en application par l’État dominicain, à l’égard de nos compatriotes sur son territoire. En réponse à cette politique, il conviendrait à l’État haïtien d’envisager tous les moyens utiles et qui lui sont accessibles pour y faire face intelligemment et effectivement. Et, à mon avis, il y en a plusieurs. Je vais en citer trois.

  1. Le levier diplomatique et les recours prévus dans les conventions et traités internationaux

D’abord, la République Dominicaine et la République d’Haïti sont toutes les deux, signataires de conventions et de traités internationaux réglementant et encadrant le traitement à accorder à des migrants sur leur territoire respectif. Ces conventions et traités internationaux balisent ces déportations et prévoient des sanctions contre les entorses aux règles prescrites. Ces pénalités varient selon la sévérité des actes des pays contrevenants. Il importerait donc que le gouvernement haïtien en prenne avantage et saisisse les instances et les autorités concernées, de ces infractions, et leur demande d’avertir la République Dominicaine des pénalités qu’elle encourt, si d’aventure elle continuait dans cette voie. Et, le cas échéant, elles devraient sévir contre ce pays, en lui appliquant les pénalités prévues à cet effet. Par exemple, la Convention de Genève du 28 juillet 1951, relative au statut des réfugiés, entrée en vigueur le 22 avril 1954 et dont la République d’Haïti et la République Dominicaine sont signataires, traite explicitement de la situation dans laquelle se trouvent nombre de nos compatriotes, en ses articles 3, 29, 31, 32, 33. Il importerait donc que le Ministère des Affaires Étrangères de la République d’Haïti en prenne avantage et signale à l’ONU, plus précisément le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR), les infractions en cours par une des parties signataires de cette Convention, en l’occurrence, la République Dominicaine, pour référer les dossiers litigieux à la Cour Internationale de Justice, tel que prévu à l’Article IV de ladite Convention et dont les jugements sont sans appel. L’heure n’est plus aux dénonciations plus ou moins stériles, par des échanges de lettre de protestation ou par des déclarations pour la presse, de la part de nos autorités en place. Cela ne vaut rien et n’a donné aucun résultat, jusqu’à présent. De même, il ne s’agirait pas de verser non plus dans une posture belliciste que nous ne pourrions pas soutenir mais, de préférence et à bon droit, d’utiliser les recours à notre disposition, en raison de notre adhésion à cette Convention internationale, d’occuper ce podium et de se servir du poids des autres signataires, pour contraindre la République Dominicaine à corriger sa politique actuelle de discrimination systématique envers les ressortissants d’origine haïtienne. Je ne suis pas certain que cela donnerait, dans l’immédiat, les résultats souhaités, d’autant plus que la Convention demeure assez vague quant aux pénalités encourues par les États contrevenants, mais je pense qu’une démarche en ce sens, auprès des instances internationales et régionales, comme l’ONU et l’OEA, en même temps qu’une dénonciation tous azimuts et une sensibilisation diplomatique directe, auprès des autres États signataires de cette Convention, pourraient, à terme, atteindre cet objectif.

Pour le moment, la République Dominicaine tire avantage de sa stabilité conjoncturelle, et ses autorités misent pleinement sur une haine atavique, cultivée par une large portion de sa population envers les Haïtiens, pour cimenter leur positionnement sur l’échiquier politique de leur pays. Il y a actuellement une surenchère entre le parti au pouvoir, Le Parti Révolutionnaire Moderne (PRM) et une large frange de l’opposition, pour déterminer lequel des deux est le plus anti-haïtien. Je pense que ce que nous faisons actuellement ne suffit pas ni pour contrer effectivement les déportations systématiques des ressortissants haïtiens vivant dans ce pays, ni pour nous doter des capacités logistiques et financières adéquates pour absorber convenablement ce flux ininterrompu de réfugiés déportés. Il faudrait donc également solliciter les instances internationales qui œuvrent dans ce domaine, pour obtenir les fonds nécessaires à l’accueil et à l’établissement des réfugiés qui nous arrivent par milliers de la République Dominicaine, depuis l’adoption de l’arrêt 168-13 qui dénationalise systématiquement des citoyens dominicains d’ascendance ou de parents d’origine haïtienne. À cet égard, le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) comptait, pour l’exercice 2020-2021, sur un budget de 8 635 927 468 dollars US, pour financer l’aide à l’accueil et à l’établissement des réfugiés et des apatrides. La République d’Haïti peut et devrait réclamer sa part de ce fonds pour des services auxquels elle a normalement droit, comme tous les autres membres de cette institution, pour corriger et résoudre les problèmes auxquels elle fait face. Et, puisque les Nations Unies, à ce jour, n’ont pas été capables de faire appliquer leurs propres résolutions et leurs propres politiques aux États membres, comme c’est le cas avec ce pogrom en cours à la République Dominicaine aux dépens des Haïtiens, il convient donc d’utiliser les moyens compensatoires prévus par cette institution pour pallier ce problème qui accable le pays actuellement. Selon un rapport publié en 2015 par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), cette mesure (l’arrêté 168-13) a jeté dans l’apatridie plus de 133 000 Dominicain-e-s d’origine haïtienne» (source: Communiqué de presse de GARR, le 23 septembre 2018). En outre, les rapports récents montrent une accélération du rythme des déportations de citoyens haïtiens, sans égard à la régularité de leur statut migratoire. Depuis le début de cette année, on estime à plus de 200 000 le nombre de citoyens haïtiens ou dominicains de parents haïtiens ou d’ascendance haïtienne, déportés vers Haïti, souvent dans des conditions dégradantes et humiliantes. En conséquence, les autorités de la République d’Haïti pourraient raisonnablement demander et obtenir l’accès à ce fonds du HCR pour venir en aide à ces déportés.

  • L’utilisation adéquate du levier commercial n’est pas à dédaigner

Du point de vue commercial, le marché haïtien revêt une importance significative dans le commerce international de la République Dominicaine. Si, selon les données officielles, les exportations de la République Dominicaine vers Haïti ne représentaient que 60% de ses exportations vers Porto-Rico, soit environ 301 millions de dollars en 2006 (source: Harold Pierre, professeur d’économie à l’Université Pontificale Mère et Maitresse (PUCAMAIMA), en tenant compte néanmoins des échanges formels et informels à travers la frontière peu réglementée du côté haïtien, il s’agirait davantage de 3 fois ce montant, soit près de 894 millions de dollars, toujours selon cette même source d’information. Entre-temps, les exportations haïtiennes vers ce pays équivalaient à environ 60 millions de dollars en 2008. Tout bien considéré, dans leurs échanges commerciaux, les pays exportateurs ne disposent d’un certain avantage que dans la mesure où ils détiennent un monopole, une exclusivité des productions qu’ils ont à offrir. Dans le cas contraire, l’avantage revient au pays acheteur qui pourrait avoir le choix entre plusieurs vendeurs. Or, c’est exactement la situation d’Haïti par rapport à son voisin. Il n’y a rien sur le marché dominicain qui ne pourrait être remplacé, à prix presque concurrentiel et, de plus, à qualité égale ou supérieure. Nous importons principalement de la République Dominicaine des produits alimentaires (pâtes alimentaires, saucisses, œufs, boissons), des matériaux de construction (acier, ciment). Tout cela pourrait être acheté facilement sur le marché international et régional, à prix compétitif, malgré la proximité de la République Dominicaine. De sorte que la République d’Haïti pourrait avoir beau jeu à utiliser la carte du boycott des produits dominicains, ou, à la rigueur, une régulation plus stricte des produits importés dominicains, pour négocier à la fois un meilleur traitement de nos compatriotes sur leur territoire et un meilleur accès de nos produits sur leur marché.

  • Le volet militaire

Finalement, en dernier recours, il y a le volet militaire à considérer. Selon des informations d’une source relativement fiable dans ce domaine, la République Dominicaine disposerait d’une armée d’environ 90 000 à 100 000 membres, qui se ventilerait comme suit: 30 000 dans l’infanterie, 13 000 dans la marine, 17 000 membres des forces aériennes, 30 000 policiers et 10 000 réservistes, environ. On inclut ainsi les forces de police aux forces armées dont elles font partie régulièrement, comme c’était le cas autrefois en Haïti. Une telle force militaire serait, certes, en mesure d’intimider et de causer d’importants dommages à Haïti mais ne pourrait en en aucun cas occuper un pays de 12 millions de civils, armés ou non, qui s’y opposeraient. La République Dominicaine en est parfaitement consciente, tout comme elle est bien au courant de la capacité de nuisance de son armée, pour intimider, surtout les autorités politiques actuelles du pays. Je ne pense pas que le président Louis Abinader et l’armée dominicaine se hasarderaient aujourd’hui dans l’aventure d’une occupation militaire d’Haïti. Tout au plus pourraient-ils mener des opérations frontalières de nuisance, comme en fermant délibérément les yeux, comme ils le font actuellement, sur la fourniture d’armes et de munitions à des gangs qui infestent le pays, accélérant d’autant sa déstabilisation, sans risquer de subir aucun dommage immédiat de leur côté. Néanmoins, il ne faudrait pas nous complaire dans une expectative béate, sans prendre certaines contre-mesures pour parer à toute éventualité de ce genre, à moyens et longs termes. Et, dans le cadre de cette réflexion, je ne pense pas qu’il soit indiqué d’en étaler le contenu. Cependant, je pense qu’il est tout à fait possible de constituer des moyens de dissuasion qui porteraient à réfléchir tout aventurier politique qui voudrait répéter l’infamie de Trujillo, en 2022. Mais pour ce qui est de la constitution d’une armée conventionnelle, je ne pense pas que nous soyons prêts pour le financement, la mise sur pied et le développement technique d’une telle institution, pour rivaliser avec la République Dominicaine. Ce pays actuellement dispose d’un PIB minimalement 10 fois supérieur au nôtre, soit environ 88,956 milliards de dollars US en 2019 et en consacre 0,7% à ses forces armées, soit 622,692 millions de dollars par an (source: The World Factbook), soit à peu près le tiers de notre budget largement déficitaire et dépendant des subsides internationaux

Malgré ce portrait très sombre entre ces deux pays, je crois encore que l’idéal serait pour nos deux populations de coexister pacifiquement et préférablement dans le respect mutuel. Il n’est pas nécessaire de se jurer des promesses d’amitiés éternelles et d’évoquer des rapports fraternels qui ne cadrent pas avec la réalité des relations qui existent effectivement entre ces deux peuples. Qu’il leur suffise donc de se respecter l’un l’autre, pour le moment, et de bâtir par la suite une certaine cordialité basée sur la stricte réciprocité. Toutefois, il convient pour Haïti, en tout état de cause, de prendre les dispositions pour mettre sur pied des moyens de dissuasion efficaces contre tout aventurisme auquel d’aucuns pourraient se laisser tenter à nos dépens. Il faudrait, froidement, calmement et systématiquement, utiliser les moyens diplomatiques, politiques et économiques qui sont à notre disposition, à tous les niveaux que je viens d’énumérer, en attendant de pouvoir mettre également sur pied des moyens militaires, conventionnels ou non, susceptibles d’interdire toute velléité d’abuser de notre pays et de sa population, sous prétexte que nous ne disposerions pas d’une armée budgétivore et pléthorique. En tout premier lieu, il faut reconnaître que nos rapports avec la République Dominicaine constituent un de nos problèmes à résoudre et que nous devons nous appliquer à le faire avec détermination et sang-froid.

Fatalement, les Dominicains et les Haïtiens son condamnés à vivre côte-à-côte. Ce sera dans la concorde et l’amitié, si possible, mais le respect mutuel doit être notre objectif critique, une condition minimale absolue. Pour y parvenir, la stricte réciprocité intelligente et objective devrait être la règle à appliquer rigoureusement. Les résultats qui en découleront ne dépendront que du choix des uns et des autres, de se respecter ou de nourrir et d’entretenir des desseins belliqueux. Il faudra s’arranger pour qu’on en récolte les fruits, amers ou doux, et ce, des deux côtés de la frontière. Mais comme disait un sage autrefois, ce sera : «à la guerre, comme à la guerre.» Toutefois: «si vis pacem para bellum». À bon entendeur

Éric Jean-Marie Faustin

le 2 décembre 2022

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