Au marché des dupes, bien de gens se retrouveront Gros-Jean comme devant…

Le passage en force du budget 2017-2018 a eu lieu et cette loi de finance sera appliquée dans toute sa rigueur, à travers tout le pays. C’est, du moins, ce qui se dit publiquement par les courtiers du pouvoir et ses différents porte-parole et affidés. On aura beau avoir rouspété, manifesté et tempêté contre ce budget, il sera appliqué. Ceux qui avaient acheté un candidat miracle, qui avaient marchandé longtemps « yon chat nan makout », se réveilleront avec une créature dans leur sac. Et celle-là ne se contentera pas seulement de miauler devant le pot de lait. Elle se servira à grandes lampées. En voici quelques exemples. À la CODEVI, on estimait l’an dernier qu’il y avait 8 000 ouvriers qui y travaillaient directement et 25 000 autres emplois qui découlaient de façon indirecte de cette institution. Ces petits employés gagnaient, jusqu’au 30 septembre dernier, en moyenne environ 300 gourdes par jour, en fonction d’un salaire minimum établi par la loi, l’an dernier. De ce montant, aucun impôt n’était retenu, étant donné la faiblesse de ce revenu. Par décision du Président de la République, le salaire minimum a été récemment rehaussé à 350 gourdes par jour. En fonction du budget 2017-2018, à partir du 6 octobre 2017, un prélèvement de 13% sera effectué à partir de tous ces salaires de misère. De sorte qu’au prochain versement de leur salaire hebdomadaire, ces ouvriers dont certains confessaient récemment avoir milité et voté pour le candidat miracle, vont récolter un salaire de 1 522,50 gourdes au lieu 1 750 gourdes par semaine. Les cyniques diront sans doute qu’il était temps qu’ils contribuent également à l’effort fiscal et aux finances du pays. Cependant, avouons que lorsqu’ils avaient jeté leur bulletin dans l’urne, en faveur de leur candidat miracle, ce n’était pas exactement le genre de miracle que ces ouvriers avaient espéré dans leurs prières. La classe moyenne qui aspire à un mieux-être bien mérité, après des années d’études et un travail arraché de haute lutte, lorsqu’elle y parvient, ne s’attendait pas à cette pluie de taxes et d’impôt, cette augmentation inconsidérée de la charge fiscale qu’elle a déjà à acquitter. Ceux et celles qui ont résisté jusqu’à présent aux sirènes des pays voisins et qui rêvaient finalement de mettre les voiles vers le Chili, les États-Unis, le Canada, la République Dominicaine et peut-être même vers Taiwan, doivent se demander pourquoi avoir tant attendu, maintenant qu’une autre barrière, fiscale celle-là, vient de se mettre en travers de leurs projets, en plus de toutes celles qu’ils doivent surmonter. Ceux et celles issus de cette classe sociale, qui avaient cru aux rêves éveillés du candidat miracle, doivent aujourd’hui se demander dans quelle galère ils se sont encore embarqués, vers quel inconnu ils voguent avec un capitaine sans boussole clairement définie. La grande bourgeoisie haïtienne, celle qui vote toujours avec et pour le pouvoir, elle non plus, n’avait pas vu venir ce qui lui arrive brusquement aujourd’hui. Les compagnies privées de production d’électricité, E-Power e latriye, elles aussi avaient vu un sauveur qui allaient leur permettre de continuer, dans la tranquillité, à brasser des affaires et à faire de l’argent. C’est ce que lui avait promis le candidat miracle, homme d’affaires par excellence, de toutes les affaires sans discrimination, ancien président de Chambre de commerce, on ne peut plus homme d’affaires que cela. Les grands manitous de ces grandes compagnies étaient sûrs que, s’il y a un candidat qui peut comprendre leurs inquiétudes, leurs préoccupations fondamentales et qui pourraient les satisfaire, c’est bien Jovenel Moïse. Mais, avec ce budget qui soulève le vent de la zizanie, les voilà aujourd’hui revenus au temps des barricades enflammées, des manifestations de rues, les pare-brises de leurs rutilantes 4x4 fracassés à coups de pierres. Pourtant, il aurait dû le savoir, le Président, que le tumulte social, ce n’est jamais très recommandé pour faire fleurir les affaires, leurs affaires. Pire encore, des alliés du pouvoir les menaceraient, aujourd’hui d’exécutions sommaires et des pires atrocités, au moins pour des membres d’environ cinq familles de la grande bourgeoisie. Allez savoir si ce n’est pas là un message à peine codé pour tous les autres. En Haïti surtout, mais ailleurs aussi, il n’est jamais très sage de faire la sourde oreille à des messages plus ou moins sibyllins. D’aucuns se souviennent par exemple, des mésaventures funestes des frères Izméry, de regrettée mémoire. Ils auraient eux aussi mal compris le message qui leur avait été transmis, et mal leur en aura pris. Pour faire bonne mesure, on ajoute à cela la menace de réouverture, unilatérale ou amicale, des contrats de fourniture d’électricité qui lient ces compagnies haïtiennes à l’État. On voudrait changer de modèle, changer de paradigme. Pourquoi l’État se limiterait-il à acheter une électricité produite par le secteur privé local, si des compagnies étrangères peuvent nous la fournir à meilleur coût. Le mot est sorti. Désormais, il ne sera plus tabou d’envisager l’achat d’une électricité produite par une compagnie « étrangère ». Qui dit compagnies étrangères de production d’électricité en Haïti, dit automatiquement : compagnies dominicaines ou compagnies étrangères basées en Dominicanie. Vous comprenez maintenant, l’appui des Dominicains à Martelly d’abord, lors de sa campagne électorale, à Jovenel Moïse ensuite, lors de la sienne. Vous comprenez maintenant, sans doute, la précipitation du président élu à se rendre en Dominicanie pour discuter d’affaires, avec les plus hautes autorités de la République dominicaine, sitôt assuré de l’issue des élections, en l’absence de toute autre autorité de l’État haïtien. Ça, c’est pour le changement de modèle. Quant au changement de paradigme, il s’exprimera comme suit. Jusqu’à présent, on se contentait de payer la facture d’électricité, du moins la minorité des abonnés qui l’acquittaient, rubis sur l’ongle, après l’avoir reçue, pour une quantité de kilowatts/heure consommés, effectivement ou pas. Désormais, on pourrait avoir à payer la facture du mois à venir, avant même d’avoir consommé le premier kilowatt/heure, si tant est qu’il sera fourni effectivement. La belle affaire ! Le pays tout entier passera à la caisse, un mois d’avance, pour le moment. Pour le remboursement du trop-payé d’avance, si tel est le cas, on pourra toujours courir. L’ED’H ne sera pas pressé de rembourser car on pratiquera la bonne politique de « rantre pa sòti, sa ki anndan anndan nèt ». Sur un volet tout aussi inquiétant, on a « coulé », la semaine dernière, un essai rédigé par l'économiste Emmanuel Pinto Moreira pour la Banque Mondiale, en 2010. Il traite de l’intérêt et de la faisabilité d’une union monétaire entre Haïti et la République Dominicaine. Je me souviens vaguement, qu’après l’élection de Michel Martelly à la présidence, en 2011, celui-ci avait exprimé son intérêt pour une telle possibilité, sans vraiment analyser les conséquences qui en résulteraient pour Haïti, en tant que tel. Eh bien, il n’y a pas de fumée sans feu, ne dit-on pas ? Cette perspective d’union monétaire entre Haïti et la République Dominicaine semble sourire à cette dernière, et pour cause. On en débattra une autre fois. Pour le moment, juste de savoir que cette question était à l’ordre du jour d’une rencontre qui devait avoir lieu récemment à Port-au-Prince, entre le ministre Antonio Rodrigue, le Président Jovenel Moïse et le Chancelier dominicain, M. Miguel Vargas, devrait sonner quelques alarmes. À ce que je sache, la Commission des Affaires étrangères du Parlement, ni d’ailleurs aucun secteur de la société haïtienne, n’a été déjà touchée de ce sujet hautement important. Imaginons, un moment, que la République d’Haïti accepte le peso dominicain comme monnaie nationale avec une autorité monétaire siégeant à Santo-Domingo et en plus, une union douanière qui ouvrirait totalement le passage à toute la production dominicaine vers Haïti. Ce serait la vassalisation totale et définitive de ce qui reste de ce pays jadis fier, sinon prospère. Mais nous n’en sommes pas encore là, fort heureusement. Toutefois, la menace est présente et insidieuse. Cela fait déjà 7 ans qu’ils y pensent et, en cela, ils sont aidés d’institutions internationales, comme la Banque Mondiale. Qui dit Banque Mondiale, dit également des grands pays, bailleurs de fonds importants de cette institution qui doivent également y trouver leur compte, nommément : les États-Unis, la France, le Canada… Pendant ce temps, nous nous perdons en conjectures, nous créons des subdivisions sur nos divisions. Nous marchandons à la pièce de menus avantages à court terme, perdant de vue la menace qui nous pend tous au nez. Le budget 2017-2018 est juste un coup de semonce pour le train des dispositions et des bouleversements qui s’abattront implacablement sur nous, tous autant que nous sommes. À la pièce, l’un après l’autre, tous les secteurs récalcitrants à ce pouvoir seront laminés. Ils le seront d’autant plus facilement qu’ils seront éparpillés par des intérêts personnels, distraits par des analyses à courte vue et subjugués par l’attrait vénal de propositions juteuses qui seront vite dénoncées un peu plus tard, au moment opportun. Ceux qui s’estiment trop heureux d’avoir gagné de ne payer que 250 gourdes pour un matricule fiscal digitalisé, au lieu de 1 000 gourdes comme pour le commun des chrétiens, déchanteront bien vite, lorsque n’ayant plus de rapport de force, en raison du désabusement des autres partenaires de grève d’hier, abandonnés, ils se retrouveront seuls en face du pouvoir qui voudra leur réclamer son tribut, à leur tour. C’est une stratégie qui a été appliquée et dont ils connaissent bien la recette. Par ailleurs, le pouvoir pratique bien une politique de déstabilisation programmée de ses adversaires. Par exemple, quand il a voulu bâillonner le directeur général du RNDDH, on a monté en épingle une subvention qu’on avait accordée une fois à cet organisme dans le but délibéré et planifié de le discréditer comme lanceur d’alertes. Cela a failli marcher. En tout cas, cette stratégie a laissé des traces que l’on peut voir encore dans les rangs du personnel de cet organisme. Lorsqu’on a voulu déstabiliser un responsable syndical dans le milieu de l’Éducation, le ministre du MENFP n’a pas manqué de rappeler qu’il avait jadis demandé et bénéficié de faveurs indues. Vrai ou faux, là n’est pas la question. On joue ici sur les perceptions. Lorsqu’on a voulu mettre au pas le directeur général de la PNH, on a fait circuler des rumeurs de complot contre la sécurité nationale (entendez par là, la sécurité du Président). Michel-Ange Gédéon, désormais, est sur ses gardes. Il ne voudra pas laisser l’impression que cela pourrait être effectivement le cas. Depuis lors, tout le monde fait un peu plus attention et regarde autour de soi et par-dessus ses épaules, pour essayer de deviner d’où viendra la prochaine estocade qui pourrait bien être fatale. Même le leader de Pitit Dessalines fait désormais, lui aussi, attention à ce qu’il fait et à ce qu’il dit. Lorsqu’il a décommandé la manifestation du vendredi, lors du retour du Président, je ne peux m’empêcher de penser que Jovenel Moïse a joué un peu dans sa tête et a inhibé avec succès, sa fougue. Atansyon pa kapon ! On en est là aujourd’hui. Il faudra faire très attention pour ne pas rejouer dans le même film qu’en 1957. La FAD’H, sans état-major et sans mission définie, qu’on s’apprête à mettre sur pied, ressemble à s’y méprendre à la cohorte des hommes et des femmes en gros bleu, les VSN de Duvalier. Sauf que cette fois, ils émargeront officiellement au budget de l’État, alors que Duvalier devait user d’astuce et de caisses occultes pour les rémunérer. Entre temps, l’arrivée impromptue du sous-secrétaire adjoint et coordonnateur spécial d'Haïti au bureau des affaires de l'hémisphère, Kenneth Merten, et sa « visite de courtoisie » au Parlement, pour probablement nous expliquer les politiques hémisphériques du Président Trump, n’a trompé personne. La coïncidence avec la survenue des troubles sociaux au pays n’est pas un hasard. Ce n’est jamais un hasard avec ce genre de personnage. Un message important a dû être livré en personne, par quelqu’un qui n’a plus d’affectation en Haïti mais qui en connaît un rayon sur les us et les personnages politiques du pays. Pour le moment, on n’en sait pas exactement la teneur mais nous ne perdons rien pour attendre. Entre temps, le pouvoir exécutif jette du lest et modifie à la pièce un budget rafistolé à la va-vite. On a acheté la paix avec un syndicat important avec quelques grenailles. On promet des accommodements au pouvoir judiciaire, sans penser aux huissiers et autres fonctionnaires de la justice qui vont faire la grève. On achètera des 4X4 pour les maires et des motos pour les membres des CASEC. Bien rusé qui aura le dernier mot. Pour le moment, nous nageons en plein dans un marché de dupes. Attendons donc la suite…
Publier le : 08/10/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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