14 Juin, 2006

June 14, 2006

14 Jen, 2006
Vol. 24 No. 14


Déclaration de politique générale du Premier ministre Jacques Edouard Alexis, soumise à l'appréciation des sénateurs et députés respectivement les 6 et 7 juin…

La déclaration de politique générale du Premier ministre Jacques Edouard Alexis, soumise à l'appréciation des sénateurs et députés respectivement les 6 et 7 juin, a été unanimement approuvée après des longues heures de débats, disons plutôt de palabres.

            Au prime abord, le Premier ministre a énuméré les conditions qu’il juge nécessaires pour la mise en application de tout plan de développement du pays. «La première condition devra nous permettre de vivre en paix, ce que réclament les Haïtiennes et les Haïtiens. En ce sens, le gouvernement prend comme premier engagement de mettre en application une politique permettant à tous les secteurs de se parler… La deuxième condition consiste à permettre l'existence sur tout le territoire de tous les services les plus importants. Le gouvernement appliquera une politique qui sera fixée sur toutes les communes des départements… En ce qui a trait à la troisième condition, il faut qu'il y ait un équilibre entre l'augmentation annuelle de la population et l'augmentation de notre production nationale, de nos investissements et de nos services… Dernière condition. Le peuple veut que l'Etat puisse prendre sa responsabilité en mettant de l'ordre et de la sécurité en faveur des vies et des biens. Bref, il réclame la restauration de l'autorité de l'Etat», a souligné le chef du gouvernement.

Puis, Jacques Edouard Alexis a mis en avant les deux grandes orientations qui doivent guider l'action de son gouvernement: «Il s’agit, d’une part, de la construction de l’Etat moderne et du renforcement des institutions démocratiques et, d’autre part, de la création des conditions favorables à l’investissement en vue de la création de richesses au bénéfice de l’ensemble de la population.» Concernant «l’investissement», la déclaration de politique générale indique: «Sans négliger le rôle éminemment économique de l’investissement public comme moyen d’accroissement de la demande interne, mon Gouvernement n’oubliera pas que l’investissement privé reste le moteur de la croissance. Ce type d’investissement sera recherché non seulement à cause des flux nouveaux de capitaux qu’il amène dans l’économie, mais aussi et surtout en raison des emplois qu’il crée et des innovations qu’il véhicule avec lui dans la technologie et le savoir-faire managérial.»

A ce niveau, outre le secteur du tourisme souligné par le Premier ministre, trois autres domaines sont également ciblés pour la promotion de l'investissement privé: «Le deuxième secteur prioritaire pour l’investissement privé est celui des télécommunications et des nouvelles technologies de l’information. Encore une fois, il s’agit là d’un domaine où un effort colossal combinant l’action publique et l’intervention privée sera nécessaire pour mettre les services au niveau des besoins des usagers… Le troisième secteur de priorité sera bien sûr celui de l’industrie manufacturière. Nous soutiendrons en particulier les nouvelles initiatives et les projets de renforcement des capacités dans des programmes de construction de parcs industriels et de zones franches… Enfin, parlant d’investissement privé, nous avons aussi à l’esprit ces innombrables petits producteurs tant du secteur agricole que des centres urbains qui ont appris à survivre sans aide de l’Etat, sans crédit bancaire, sans institution d’encadrement et au sein d’un cadre réglementaire qui ignore leur contribution à l’économie nationale et à l’équilibre de la société.»

Sont ensuite présentées les actions prioritaires de la nouvelle équipe gouvernementale. Avec tout d'abord, le lancement du projet  dénommé «Programme d'Apaisement Social» (PAS). «Le Programme d’apaisement social vise à répondre à très court terme à diverses demandes sociales, à apaiser la misère des plus démunis et à constituer des amorces aux initiatives plus structurantes. Il s’agit d’une banque de fiches de plus de trois cents (300) projets et interventions à réaliser dans les divers secteurs de la vie nationale dans les différents départements et communes de la République». Vient après «Le financement du PAS qui sera assuré en partie par les fonds propres de l’Etat et en partie par des fonds provenant de la communauté internationale.»

Dans le domaine de la sécurité et de la justice, le document déclare que «L’objectif dans ce domaine est clair. Il nous faut reconquérir notre pleine souveraineté, et pour atteindre ce résultat nous devrons faire la Paix entre nous. Mon Gouvernement y consacrera tous les efforts voulus.»

De plus, le Premier ministre a réitéré le souhait déjà exprimé en maintes occasions par le président René Préval, de voir se poursuivre la mission des Casques bleus des Nations unies en Haïti: «Il nous faudra pendant un temps encore utiliser l’appui des pays amis pour garantir la stabilité de l’État et la sécurité des personnes. Cet appui devra nous permettre de professionnaliser la Police nationale d’Haïti, d’atteindre un niveau d’effectif suffisant et de la doter des moyens nécessaires à l’exercice de ses fonctions. (…) Une Police efficace n’a de sens que si le système judiciaire est en mesure de répondre adéquatement aux besoins. En fait, c’est toute la problématique de la chaîne pénale qui est en jeu. Mon Gouvernement préconise une approche intégrée Justice/Police pour doter le pays d’un système capable de garantir la sécurité des citoyens, de lutter efficacement contre la contrebande, les narcotrafiquants et les bandes criminalisées.»

En ce qui a trait à la gestion et le budget, il déclare: «Mon Gouvernement prendra toutes les mesures pour la mise en place des conditions favorables à la relance des investissements, notamment en assurant une gestion rigoureuse du cadre macro-économique pour limiter l’inflation, stabiliser les taux de change et pratiquer une discipline fiscale appropriée. Il nous faudra aussi mettre à jour le cadre réglementaire des investissements.»

Et bien sûr, il est question de la  «production nationale» qu’Alexis aborde ainsi: «La production agricole étant le fer de lance de la production nationale, un ensemble de mesures seront mises en œuvre pour la modernisation et pour la transformation d’une agriculture largement de subsistance en une agriculture d’entreprenariat, tenant compte des potentialités naturelles dans le cadre d’un développement durable. La reprise de la réforme agraire figure dans la liste de ces mesuresIl nous faudra inscrire notre démarche dans une perspective plus globale de développement du milieu rural. On insistera enfin sur la nécessité de développer des centres où se pratique la recherche appliquée sur l’ensemble des problèmes et défis du monde paysan… La relance de la production nationale sera la clé de voûte du programme socio-économique du Gouvernement et la plupart des mesures de cette déclaration de politique générale y concourent à des degrés divers.»          

Une place importante semble aussi être accordée par le Premier ministre aux infrastructures: «Le gouvernement accordera une attention spéciale aux infrastructures nécessaires pour la relance de la production nationale et l'amélioration de l'accès aux services de base, à la sécurité et à la justice. Il adoptera les actions appropriées pour développer notre réseau routier et le maintenir en bon état, pour réhabiliter nos infrastructures portuaires et aéroportuaires, pour réorganiser le système de transport en commun de la capitale et entre les différentes villes du pays, pour régler l'action des opérateurs téléphoniques en vue de protéger convenablement le consommateur …»

Et l'environnement aussi trouve sa place: «Mon Gouvernement accordera une attention toute spéciale à la poursuite de la mise en œuvre du Plan d’action pour l’environnement (PNE) adopté en 1999. Nous avons l’intention de renforcer le cadre juridique et réglementaire de l’environnement, y compris la préparation de plans d’action environnementale, l’établissement de règlements et de systèmes concrets d’incitations et de sanctions visant à promouvoir la préservation de l’environnement… Offrir de l’eau de meilleure qualité, en plus grande quantité, améliorer et augmenter les infrastructures d’assainissement, tel est l’objectif global à atteindre dans le cadre des OMD...»  Toutefois, on pourrait lui suggérer en cette matière qu’au lieu d’entretenir un ministère de l’Environnement dont le budget ne saurait être que ridicule, pourquoi ne se contenterait-il pas d’avoir une Direction de l’environnement au ministère de l’Agriculture et des Ressources naturelles. Le salaire de ce ministre pourrait faire œuvre utile et son titulaire n’aurait pas à empiéter sur le travail des mairies en s’occupant de la voirie pour se paraître de quelque utilité?

Malheureusement cet énoncé du Premier ministre n’aura pas soulevé de véritables questions quant aux moyens tant financiers qu’humains qui seront disponibles ou récupérables pour rendre effectives les mesures mises de l’avant par le chef de gouvernement. Le président de la Commission justice et sécurité du Sénat Youri Latortue et à sa suite le sénateur du Sud Gabriel Fortuné n’ont trouvé pour leur part que de plaider pour le rétablissement de l’ancienne armée. Ces deux compères savent bien qu’ainsi ils ne font que se livrer à de la démagogie, car ils ne sont nullement intéressés à examiner le coût financier pour restaurer et entretenir leur «dada», dans un pays réduit à la mendicité en partie par des individus de leur acabit. Fortuné a été d’ailleurs rapidement et courtoisement remis à sa place par le Premier ministre Alexis, qui disait justement que c’est par l’irresponsabilité de plusieurs que le pays se trouvait sous les bottes de la Minustah. Question justice, c’est seulement à la Chambre des députés que l’un des parlementaires lui a signalé la situation des prisonniers politiques.

En résumé, comme le lecteur s’en rendra compte avec les principales lignes de cet énoncé que nous présentons ci-dessus, il s’agit d’un texte, sans doute «habile» politiquement dans la conjoncture et le caractère «pluriel» du gouvernement, mais c’est à court terme. Car la situation actuelle réclame beaucoup plus que ce «conservatisme» élégant. Il faudra sans aucun doute un peu plus d’audace pour ne pas maintenir le statu quo. Au milieu des généralités, on aurait aimé sans doute savoir de quoi le Premier ministre veut parler en invoquant la «production nationale», sans toucher à la question incontournable, par exemple, de la production du riz qui de 154 mille tonnes a été réduite à 77 mille tonnes en une vingtaine d’années, tandis que des importateurs font leurs choux gras du riz de dumping en provenance des Etats-Unis en commercialisant pour leur part plus de 300 mille tonnes dans le pays (voir à ce sujet le texte d’Ilionor Louis dans notre rubrique «Perspectives» dans ce numéro: «Erreurs dans le discours de la pauvreté sur Haïti»).  Les paysans de cette région finiront-ils par avoir d’autres moyens de survie que de venir s’entasser dans les innombrables bidonvilles insalubres et déjà surpeuplés de la capitale ou des grandes villes de province, car ce n’est certainement pas avec de petites exploitations expérimentales de café ou de bambou qu’ils pourront tous se nourrir et bénéficier des services projetés avec la décentralisation. Alexis ne donne non plus aucun indice sur les moyens qu’il mettra en œuvre pour trouver le nécessaire pour amorcer son programme.

Il y aurait certainement beaucoup d’autres observations à faire sur cet énoncé de politique générale de Jacques Edouard Alexis, mais ne mettons pas la charrue devant les bœufs, et attendons que cette Déclaration passe du général au concret sinon au réel.