07 Juin, 2006

June 07, 2006

07 Jen, 2006
Vol. 23 No. 11


Selon le directeur central de la police judiciaire (DCPJ), Michaël Lucius, dans certains cabinets d’instruction, les interrogatoires sont dirigés de telle sorte que les bandits interpellés pour kidnapping ou autres infractions graves le dénoncent comme leur véritable patron…


Le directeur central de la police judiciaire (DCPJ), Michaël Lucius, a comparu durant deux heures le 31 mai devant le juge d’instruction Napela Saintil, dans le cadre du dossier des kidnappings. Le magistrat s’est refusé par la suite à tout commentaire, s’abritant derrière le secret de l’instruction.

Toutefois la comparution de Michaël Lucius intervient au moment où la Police nationale et l’appareil judiciaire sont à couteaux tirés. Le conflit a commencé apparemment en février dernier, suite à un rapport de la DCPJ dénonçant la libération, en échange de grosses sommes d’argent, de plusieurs bandits présumément impliqués dans des assassinats et des kidnappings. Des juges et substituts commissaires de gouvernement ont d’ailleurs été mis en disponibilité pour ce scandale, qui avait sans aucun doute dépassé les limites pour amener une réaction de la part des corrompus du régime de facto.

Trois mois plus tard, Michaël Lucius a dénoncé un complot visant à l’assassiner, lui et sa famille, y compris ses enfants, dans une longue lettre de six pages adressée le 25 mai au commissaire du gouvernement, Me Fredd’Herck Lény,  un plan ourdi, d’après l’intéressé, par des magistrats, des avocats, des agents de l’Administration pénitentiaire (Apena), également des journalistes et des bandits recherchés par la police. Lucius a aussi affirmé avoir échappé de justesse à une embuscade le 26 mars sur la nationale Nº 1.

Attribuant ces persécutions à son rapport du mois de février mettant en cause l’intégrité des magistrats, Lucius écrit: «Certains juges  ont alors juré de mettre fin à mon arrogance. Ils ont ainsi, à travers un réseau constitué de certains agents de l’Apena, fait comprendre à tous les détenus au Pénitencier national qu’ils y sont encore à cause de l’actuel directeur central de la Police judiciaire.» Toutefois il a cru devoir signaler  que «la lettre en soi n’est pas une plainte mais elle constitue une dénonciation des actes d’intimidation et donne  des pistes à la justice pour d’éventuelles enquêtes criminelles».  Mais malheureusement pour lui, en l’occurrence il est dans les faits en train de se plaindre à ceux qu’il considère  comme ses persécuteurs, à moins qu’il considère «la justice» en faisant abstraction de ceux qui justement la représentent?  Il est vrai qu’il a bien pris la peine de mentionner «certains» juges, et il doit bien savoir lesquels lui veulent du mal pour ne pas aller se jeter de lui-même dans la gueule du loup.

Selon lui, dans certains cabinets d’instruction, les interrogatoires sont dirigés de telle sorte que les bandits interpellés pour kidnapping ou autres infractions graves le dénoncent comme leur véritable patron et que des journalistes «sont soudoyés pour préparer l’opinion publique» concernant son implication dans les kidnappings.

Le juge Napela Saintil et les journalistes en question entretiennent des relations particulières à cette fin, d’après lui et en outre des bandits ont récemment été libérés en vue de mettre à exécution le plan de son assassinat, citant particulièrement trois: Harold Gaspard, ex-policier révoqué pour implication présumée dans plusieurs crimes dont les assassinats en 2000 d’un chauffeur du consulat dominicain Jose Rafael Jimenez et d’un employé de la Fondation Kole Zepòl, Amos Jeannot. Faisant l’objet de mandat d’amener au cours de la même année, Harold Gaspard a finalement été arrêté en 2004 suite à l’enlèvement de Juan Jaar le 28 avril 2004 dans lequel il était présumément impliqué. Evadé du Pénitencier national le 19 février 2005, le fugitif a été arrêté à nouveau le 15 janvier dernier pour implication présumée dans des vols de véhicules. Le 12 mai, il a été libéré sans autre forme de procès, précise le responsable de la DCPJ.

Le lendemain 13 mai, toujours selon Lucius, Robenson Bien-Aimé alias Ti Ben a été libéré à son tour. Activement recherché par la DCPJ pour le kidnapping et le viol d’une dame de 66 ans, Robenson Bien-Aimé avait été appréhendé le 5 avril à Port-au-Prince.

Et le 22 mai, Johnny Cicéron, individu extrêmement dangereux, selon Michaël Lucius, était également libéré «sans aucune forme de procès». Arrêté le 4 mai 2004 dans le cadre des enlèvements de Anna Masucci le 21 mars 2004 et, de Juan Jaar, le 28 avril 2004, Johnny Cicéron s’était enfui de prison à la faveur des événements du 19 février 2005. Mais le 14 octobre 2005, il a été appréhendé à nouveau pour les assassinats du policier Daniel Myrthil, et du journaliste Jacques Roche, respectivement le 6 juin et le 10 juillet 2005. «Ces trois individus, récemment libérés, auraient été, entre autres, engagés pour m’assassiner ou attenter à la vie de mes enfants ou à celle des membres de ma famille » affirme Michaël Lucius, qui déclare toutefois être plus que jamais déterminé à combattre la criminalité organisée.

Sur l’entrefaite, confortant les accusations de Lucius, l’Institut mobile haïtien d’éducation démocratique (IMED) a réclamé des éclaircissements sur la libération par des juges de 17 présumés criminels, parmi lesquels les trois individus cités par Michaël Lucius, sous le « prétexte » dénoncé par cet organisme que leurs dossiers étaient incomplets ou que les prisons sont surchargées. «Les juges feraient mieux de traiter les dossiers en souffrance au lieu de livrer la population aux griffes de ces individus accusés de meurtres, de kidnappings, de viols», s’indigne la responsable de l’IMED, Kettly Julien.

            À l’émission «Invité du jour» de Radio Vision 2000, du 30 mai, le directeur général de la Police nationale, Mario Andresol a réaffirmé le soutien du haut commandement de la police à Michaël Lucius, indiquant que les difficultés que connaît ce dernier actuellement sont dues à son sens de responsabilité et à son honnêteté.

            Par ailleurs, les policiers affectés à la sécurité du Palais de Justice, du parquet de et du Tribunal de paix, ont été rappelés par la Direction générale de la Police nationale. Le porte-parole Frantz Lerebours a déclaré, sans doute pour éviter de laisser croire à une mesure de rétorsion, qu’il s’agissait d’une décision provisoire, prise dans le cadre d’un programme de contrôle, de régulation d’enregistrement de nouveaux policiers. Le Conseil de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince s’est cependant déclaré inquiet pour la sécurité des juges. Michaël Lucius semble l’être tout autant pour sa personne et pour les siens. Qui aura le dernier mot? on ne sait trop, mais l’héritage empoisonné du régime de facto de Gérard Latortue n’en finit pas de s’alourdir.