07 Juin, 2006

June 07, 2006

07 Jen, 2006
Vol. 23 No. 11
Pourquoi Edmond Mulet veut-il imposer «sa loi»? actual title

Edmond Mulet a bien choisi le moment, car ses propos interviennent dans un contexte où des magistrats sont accusés de libérer à leur guise de présumés bandits et kidnappeurs arrêtés par la Police.actual caption

Dans une interview accordée le 27 mai à l'Associated Press, le nouveau chef civil de la Minustah et représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en Haïti, le Guatémaltèque Edmond Mulet, a exprimé son intention de négocier avec les autorités haïtiennes pour intégrer des magistrats francophones étrangers dans le système judiciaire. « Nous devons conclure des contrats avec des fonctionnaires internationaux parce qu'il n'y a pas de fonctionnaires haïtiens. Nous devrons faire venir des juges de pays francophones, de France, du Québec et d'Afrique qui maîtrisent plus ou moins le système juridique français. En août, on va renouveler le mandat de la Mission et ce dont il s'agit maintenant, c'est d'aller vers l'élargissement du mandat. L'objectif est de transformer cette présence de sécurité et de stabilisation en quelque chose centré purement sur le développement

            Après les vastes remous provoqués dans le pays par ces déclarations qui rognent encore plus une souveraineté nationale déjà fort mal en point, le nouveau patron de la Minustah, qui vient remplacer Juan Gabriel Valdés, à son arrivée à l'aéroport Toussaint-Louverture le 2 juin pour a tenté de mettre un bémol à ses propos, déclarant cette fois: «L'assistance internationale, l'aide de la communauté internationale n'est pas une tutelle. Les Nations unies n'ont aucun projet, aucune intention qui conduirait à mettre Haïti sous tutelle. Je suis ici pour aider Haïti, le dialogue et la discussion seront le fondement de mon travail avec les autorités haïtiennes pour déterminer la meilleure forme d'assistance que la Minustah peut apporter à Haïti. Je suis informé des vives réactions qu'a provoquées l'interview que j'ai donnée récemment dans laquelle j'ai exprimé quelques idées quant à la possibilité d'apporter une assistance pour lutter contre le dysfonctionnement du système judiciaire haïtien. Les idées doivent être discutées avant d'être acceptées ou non. Le rejet immédiat empêche la discussion, cela est dommage. Seule la discussion et le dialogue permettent de trouver des solutions qui mettent tout le monde d'accord.» Il faudrait donc discuter avec lui, alors que c’était lui qui ne s’était point soucié de «dialoguer» avant d’émettre unilatéralement son projet.

            Ces «rectifications» de Mulet ne sont point de nature à convaincre qui que ce soit. Il paraît évident que la principale mission de ce nouveau mandataire de l’impérialisme, en service commandé, ne serait autre que d'accélérer le processus d'affaiblissement des derniers vestiges de souveraineté en s'attaquant d’emblée à l'appareil judiciaire, ce qui permettra à Washington et à ses alliés de faire planer constamment une épée de Damoclès contre toute personne jugée «coupable» de nuire à leurs projets. 

            De plus, Edmond Mulet a bien choisi le moment, car ses propos interviennent dans un contexte où des magistrats sont accusés de libérer à leur guise de présumés bandits et kidnappeurs arrêtés par la Police. Une vive polémique affecte en effet actuellement les relations entre les fonctionnaires de la Justice et la hiérarchie de la Police nationale (PNH). Le directeur de la Police judiciaire (DCPJ), Michael Lucius, a même fait état d'un complot ourdi par des juges pour attenter à sa vie et à sa famille.

Les propos de Mulet ne sauraient être non plus étrangers au fait que des centaines de prisonniers politiques croupissent dans les prisons, et sans doute ses patrons, dont le secrétaire général Kofi Annan, qui doit tout faire pour plaire au Département d’État nord-américain, veut-il enlever toute possibilité, et même la tentation, aux dirigeants haïtiens de décider de mettre fin à cette situation scandaleuse.

            Le ministre de facto de la Justice, Henri Marge Dorléans, qui a paradoxalement contribué durant ces deux dernières années à rendre davantage vulnérable l'appareil judiciaire, a cependant critiqué les propos du chef de la Minustah en déclarant: «Il a lancé bien haut ce qui se tramait depuis longtemps dans les officines d'un certain secteur de la communauté internationale, la  mise sous tutelle de la justice haïtienne.» Dorléans s’en va, et après avoir courbé l’échine, il essaie de se redresser? Et au bout de plus d’une année à son poste, voilà qu’il n’en finit plus de découvrir des «solutions» juste avant son départ, comme il le disait: «Il s'agit d'une fausse solution à un problème. La solution à ce problème tient en deux mouvements parfaitement synchronisés: rendre attrayante la situation des juges et organiser la police judiciaire… Les salaires et les conditions de travail d'un juge sont tout bonnement intolérables.» Il fallait y penser!

            Le président de l'Assemblée, le sénateur Joseph Lambert, pour sa part, a estimé que «c'est à la justice haïtienne de déterminer le type d'aide qu'il lui faut». C’est à l’Assemblée nationale aussi, pourrait-on lui faire remarquer, et à ses représentants, qu’il appartient de dénoncer et de voter des mesures pour regagner la souveraineté nationale pour que n’importe quel laquais de l’impérialisme, dont le propre pays (le Guatemala en l’occurrence) baigne dans l’impunité, ne vienne imposer ses diktats.