31 Mai, 2006

May 31, 2006

31 Me, 2006
Vol. 23 No. 11


 Le directeur général de l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF), Jean Yves Noël (à gauche) et son avocat Carol Charlmers…


Le 25 mai, le directeur général de l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF), Jean Yves Noël, a comparu devant le juge d’instruction Jean Pérès Paul, trois jours après son incarcération au Pénitencier national sous l’accusation «d’arrestation illégale, enlèvement et séquestration de personne». Un mandat d’amener avait été décerné le 16 mai par le juge Pérès Paul contre le responsable de l’UCREF qui présumément avait chargé ses agents de sécurité de s’emparer de la personne d’un huissier de la Cour de cassation, Réginald Saint-Jean, qui est le plaignant dans cette affaire.

            En novembre 2005, ce dernier avait en effet été retenu pendant quelques heures par les agents de Yves Noël, alors qu’il allait exécuter une décision de justice pour le déblocage des fonds de certains clients retenus dans une banque en vertu d’un rapport de l’UCREF. Suite à un coup de fil des employés de la banque, le patron de l’UCREF s’était rendu illico sur les lieux, et avait ordonné à ses gorilles de procéder à l’arrestation de Réginald Saint-Jean qui a donc porté plainte.

            Vingt-quatre heures après l’incarcération de Yves Noël, c’est le branle-bas de neuf organismes dits de «défense et de promotion des droits humains», dont certains sont plutôt des officines d’affaires louches tels le Centre œcuménique des droits humains (CEDH) de l’indic Jean-Claude Bajeux et le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) logé à la même enseigne que le précédent; et le Collectif féminin haïtien pour la participation politique des femmes (Fanm yo la), le Centre de documentation sur les femmes (Enfofanm), la Fondation Héritage pour Haïti (Section haïtienne de Transparency international), le Groupe des citoyens concernés (GCC), Haïti solidarité internationale (HSI), l’Institut mobile d’éducation démocratique (IMED), le Mouvement des femmes haïtiennes pour l’éducation et le développement (MOUFHED). En résumé des boîtes qui n’ont jamais élevé la voix pour la libération des prisonniers politiques et qui se sont trouvé une cause conjoncturelle ou intéressée, qui ont réclamé dans une note conjointe l’élargissement immédiat du prévenu.

Prenant prétexte du rôle présumé de l’Ucref que dirige Yves Noël, les signataires déclarent effrontément: «Cette action vise à paralyser une branche essentielle de l’administration dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent. Il est inadmissible qu’elle ait lieu précisément au moment où le pays est dans l’attente de l’installation d’un nouveau gouvernement (…) C’est une manœuvre visant à perpétuer le règne de l’impunité pour les criminels et délinquants, contre les honnêtes gens.»

            Le directeur exécutif du RNDDH, Pierre Espérance, estime personnellement que « l’arrestation du directeur de l’UCREF est très suspecte, cela ressemble à  une sorte de règlement de comptes (…) Cet acte nous montre très clairement que lorsque vous décidez de poursuivre une personne fautive, vous serez vous-même victime du système.» Et pour cause, Pierre Espérance pour sa part n’a pourtant jamais été inquiété même après avoir fabriqué un dossier contre l’ex-Premier ministre Yvon Neptune pour le prétendu massacre de La Scierie!

Jean-Claude Bajeux, de son côté, a lancé des flèches: «Nous sommes là devant les petits jeux mesquins et des complots  d’un groupe qui a des intérêts, qui a des millions de dollars sur lesquels il veut remettre la main et les faire disparaître le plus vite que possible.»  Quant à Bajeux lui-même il n’a rien à faire disparaître, car il a une rente à vie…

            L’ancien président de la Commission d’enquête administrative (CEA), une structure mise en place par le régime de facto pour investiguer sur de prétendues malversations du régime Lavalas, et candidat défait de l’OPL à la présidence Paul Denis, a fait lui aussi son numéro: «En apprenant la nouvelle de l’arrestation, de l’emprisonnement de Jean Yves Noël, j’ai été indigné, révolté (…) Jean Yves Noël se trouve à la place des gens qui ont dilapidé des fonds de l’Etat, des gens qui ont blanchi de l’argent, qui normalement ont été dénoncés par différentes enquêtes successives, que ce soient des enquêtes de l’UCREF, que ce soient des enquêtes de la Commission administrative. Ces gens, ces voyous, ces indélicats courent toujours, ils sont en liberté, jouissant du fruit de leurs rapines. Alors que l’enquêteur compétent et soucieux, Jean Yves Noël se trouve aujourd’hui derrière les barreaux (…) Nous sommes menacés par notre Justice. Nous avons une justice qui protège, dorlote, chouchoute les voyous et sanctionne les honnêtes gens.» Quand on sait que même la Minustah et des instances internationales ont dû bon gré mal gré dénoncer les centaines de personnes détenues de longue date sans avoir été déférées devant les tribunaux, on est en droit de se demander de qui et de quoi parle ce parasite de Paul Denis qui, depuis son retour au pays en 1986, n’a jamais fait rien d’autre que de solliciter des sinécures de ses complices politiques, quand il n’est pas occupé à  tendre sa sébile à l’Institut républicain international (IRI)… 

            Et le comble, la Minustah aussi, par la voix de la porte-parole Sophie Delacombe, se déclarait préoccupée: «Nous nous sentons très concernés par l’arrestation de M. Jean Yves Noël. Dès que nous avons appris la nouvelle de son incarcération, le 22 mai en fin d’après-midi, la section des droits de l’homme de la Minustah l’a rencontré le 23 mai au matin au Pénitencier d’Haïti afin de vérifier si ses droits étaient bien respectés. Suite à cette rencontre, la section des droits de l’homme a transmis à l’administration pénitentiaire les craintes exprimées par M. Noël lui-même sur sa sécurité.» Évidemment, tant mieux si autant de personnes se préoccupent de la sécurité et du bien-être d’Yves Noël, mais qu’elles ne nous fassent pas croire que c’est par un accès d’humanisme, ce qu’elles n’ont jamais exprimé pour tant d’autres… Comme l’ont fait remarquer deux parlementaires, Jean Clédor Myril, et Smith Romuald qui, lui, a dit: «Où étaient les responsables de ces organismes lors des vagues d’arrestations illégales et arbitraires opérées sous le régime intérimaire contre des citoyens contre lesquels aucune charge réelle n’a été retenue

            Pour sa part, l’avocat de l’huissier, Joseph Petit Homme a particulièrement cité en ce sens les cas de l’ex-Premier ministre Yvon Neptune et du ministre de l’Intérieur Jocelerme Privert: «M. Yvon Neptune, un Premier ministre et M. Privert sont en prison préventive depuis un certain temps. Ne sont-ils pas des citoyens également? La même justice particulière dont on réclame l’application pour M. Jean Yves Noël pourrait être valable également pour ces deux hommes. Pourquoi n’est-on jamais intervenu pour demander leur libération? Bon enfin! il s’agit d’un Premier ministre et d’un haut dignitaire de l’Etat.»

            Mais c’est plutôt la détention de Jean Yves Noël qui a pris les proportions d’une affaire d’État, puisque Joseph Jasmin du cabinet particulier du président René Préval, tout en confirmant une rencontre le 25 mai entre le Chef de l’Etat, les ministres de facto de la Justice et des Finances, et le coordonnateur du programme de lutte contre la drogue autour du dossier de l’arrestation du patron de l’UCREF, se trouvait quasiment contraint d’expliquer: «Le président Préval n’a aucune responsabilité dans cette affaire et ne peut en aucune façon y être mêlé. Donc tout simplement nous réagissons pour dire sous toutes réserves que tous ceux et toutes celles qui s’investissent dans la lutte contre la corruption méritent l’attention du président de la République, méritent la protection du président de la République. Cependant, quant à l’affaire de Jean Yves Noël, nous avons fait appel aux grands responsables et il leur incombe d’informer le public.» En d’autres termes, on en serait à même de croire que l’arrestation de Noël, -- qui aurait pu bénéficier d’une libération sous caution sans tout ce tapage -- a été utilisée pour mettre le nouveau président davantage sur la défensive tout en servant les desseins d’un concurrent du prévenu! 

            Le ministre de facto de la Justice Henri Marge Dorléans s’est lui aussi manifesté, arguant que le détenu est «le chef de l’intelligence financière du pays» a exhorté le juge Jean Pérès Paul à travailler dans le cadre de la loi tout en évitant de causer des torts au pays. En d’autres termes, tordez le cou à la loi pour mieux la respecter, et libérez Yves Noël! Et finalement les employés de l’Unité de la lutte contre la corruption (ULCC), qui observent un arrêt de travail pour exiger la libération de leur patron.

Et le 29 mai, tout ce monde obtenait satisfaction, car Jean Yves Noël a effectivement bénéficié d’une liberté provisoire conformément à la demande de ses avocats. Le président de la commission de la Justice au Sénat, Youri Latortue (!), tandis que le plaignant, Réginald Saint-Jean qui réclame justice, s’indignait: «Il (Yves Noël) a causé un préjudice moral et matériel à mon encontre;  le dossier doit donc poursuivre son cours. Je dois trouver justice. La justice doit triompher pour tout le monde. Il ne faut pas qu’il y ait une justice pour les bourgeois et que les malheureux soient délaissés.» Pour le moment, cependant, il en est ainsi, et c’est cela la justice du régime de facto sous lequel vit encore le pays au détriment de centaines de prisonniers politiques et autres dont les cris tardent encore à parvenir aux oreilles du «cabinet particulier» du nouveau président de la République.