17 Mai, 2006

May 17, 2006

17 Me, 2006
Vol. 23 No. 11

Le 14 mai dernier René Préval prêtait serment comme président de la République. Si on fait abstraction des quatre chefs d’État illégaux qui ont gardé ce poste brièvement par suite de coups d’État contre des gouvernements constitutionnels au cours des quinze dernières années – Raoul Cédras en 1991, Joseph Nérette en 1991, Emile Jonassaint en 1994, et Boniface Alexandre en 2004 – Préval devient le 56e président, après avoir été le 54e de 1996 à 2001.

Pour la deuxième fois en l’espace d’une dizaine d’années, le 14 mai dernier René Préval prêtait serment comme président de la République. Si on fait abstraction des quatre chefs d’État illégaux qui ont gardé ce poste brièvement par suite de coups d’État contre des gouvernements constitutionnels au cours des quinze dernières années – Raoul Cédras en 1991, Joseph Nérette en 1991, Emile Jonassaint en 1994, et Boniface Alexandre en 2004 – Préval devient le 56e  président, après avoir été le 54e de 1996 à 2001.

Trois cérémonies ont été successivement organisées pour l’investiture suivant la «tradition»: au Palais législatif, à la Cathédrale et au Palais national. Dès 9 heures du matin, députés et sénateurs étaient donc à leurs postes, réunis en Assemblée nationale, sous la présidence du sénateur Joseph Lambert élu sous la bannière de Lespwa, la plate-forme électorale du président René Préval.  L'appel nominal effectué à l'ouverture de la séance accusait la présence de 27 sénateurs et 87 députés, qui ont à l'unisson approuvé l'ordre du jour lu par la première secrétaire du bureau du Sénat, la sénateure  de Fanmi Lavalas Evelyne Chéron.

À leur arrivée au Palais législatif le Premier ministre de facto, Gérard Latortue, et son équipe gouvernementale ont été reçus par une foule qui les conspuait, lançant: «Arrêtez Latortue! Criminel !», et dont les cris allaient ponctuer de temps à autre la cérémonie, également des slogans en faveur du retour du président Aristide. «Vle pa vle, Aristid tounen», criaient-ils. «Nous avons voté Préval le 7 février 2006 pour permettre à Aristide de revenir. Nous sommes ici pour soutenir Préval. Nous lui demandons de rester ferme afin de ramener Aristide au pays.»

Pour sa part, arrivée vers les 11 heures 30 le président René Garcia Préval était chaleureusement ovationné. Et l’investiture allait se dérouler dans un calme relatif, malgré la piètre organisation mise sur pied par le régime de facto sous prétexte de mesures de sécurité. En fait il est tout à fait remarquable qu’il n’y ait pas eu de dérapages, étant donné que Latortue et sa clique avaient organisé les cérémonies de transition sans pratiquement aucune coordination avec l’équipe du nouveau président.    

Venait le moment pour le président de l'Assemblée nationale, Joseph Lambert, de délivrer son allocution: «Monsieur le président élu de la République, il vous revient de saluer la victoire de la démocratie qui a vu le destin national se dessiner par l'éclatant consensus populaire du 7 février; digne, indéniable qui ne doit point vous échapper, car cette victoire est un engagement pour vous de construire le présent et l'avenir de ce peuple sous le signe de son épanouissement matériel et spirituel. Vous venez de gagner des élections marquées par des turbulences mais elles marquent indiscutablement le retour à l'ordre constitutionnel. L'expérience du passé ne doit nullement nous condamner à revivre les mêmes événements et nous informe de tourner la page et de viser d'autres objectifs qui puissent permettre de bâtir pour ce peuple une ère de paix et de concorde propice à son évolution.»

Cependant, pour éloquent que soit son discours, on doit admettre que les chances de n’avoir qu’à tout simplement à «tourner la  page» (une énième fois!) paraissent bien faibles alors qu’au même moment retentissaient les clameurs de milliers de manifestants réclamant justice pour les massacres et les violences perpétrés durant le coup d’État. «Attachez Latortue» et «Qu’on le veuille ou non, Aristide reviendra» criaient les manifestants qui outre leurs T-shirts aux couleurs de la plate-forme Lespwa (jaune et vert) et à l’effigie de Préval, agitaient de petites photos et des posters du président Aristide.

Mais tout au long des cérémonies, René Préval allait essayer de garder un certain équilibre politique, mais au moment choisi, comme nous le verrons encore plus loin, il n’allait pas hésiter à s’affirmer. D’abord c’est en créole qu’il allait prendre la parole et prêter serment contrairement aux différents orateurs attitrés qui le faisaient, eux, en français.

Puis il allait refuser de se faire passer l’écharpe présidentielle par le président de facto Boniface Alexandre, comme le veut la tradition. Au contraire, tandis que Préval tournait volontairement le dos à la scène, on indiquait à Alexandre tout penaud de remettre l’écharpe à Joseph Lambert, président du  Sénat, qui s’en débarrassait pour s’en procurer une nouvelle autour du nouveau président de la République. Et à nouveau, durant la réception qui suivait, Préval refusait de se faire photographier au milieu des deux coquins, Boniface Alexandre et Gérard Latortue, préférant se tenir à côté d’eux.

Ce sont là des gestes symboliques très significatifs qui le démarquent de ces individus. Mais il a encore, évidemment du pain sur la planche à son poste. S’il est l’un des rares présidents haïtiens à avoir pu arriver au pouvoir et en partir en paix, malheureusement, comme Sudre Dartiguenave (1915), Louis Borno (1922), Louis Eugène Roy (1930), et Sténio Vincent (1930), il lui arrive aussi, et ce pour la seconde fois, d’être à la tête d’un pays militairement occupé et contrôlé par des puissances étrangères. Le fait qu’il occupe la présidence dans une situation que la Constitution réprouve, c’est-à-dire l’occupation étrangère, Préval aura tout un défi à relever pour observer son serment d’office celui «d’observer fidèlement la Constitution et les lois de la République, de respecter et de faire respecter les droits du peuple haïtien, de travailler à la grandeur de la Patrie, de maintenir l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire».

                        L’assistance était assez nombreuse même si l’accueil organisé par le régime de facto était carrément chaotique. On a vu par exemple la gouverneure générale du Canada, le chef d’État honoraire de ce pays, devoir rester debout jusqu’à ce qu’un autre invité lui cède sa chaise. Où était l’ambassadeur du Canada pour porter assistance à sa supérieure hiérarchique, même si ce n’est qu’un rôle d’apparat? 

Vingt-cinq des trente sénateurs et 87 des 99 députés étaient présents, et outre les diplomates accrédités, quarante pays s’étaient fait représenter par leur délégation: le Venezuela par son vice-président José Vicente Rangel, le Brésil par son ministre de la Défense José Alencar Gomes da Silva, Cuba par un vice-président du Conseil d’Etat, Esteban Lazo, les États-Unis par le gouverneur de la Floride et frère du président des Etats-Unis Jeb Bush, la France par son ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Bazy, la République dominicaine par son chancelier Carlos Morales Troncoso, le Chili par son ministre de la Défense Viviane Blanlot Soza, tandis que d’autres tels les Bahamas par leur chef de gouvernement et les îles Turks et Caicos par le gouverneur, etc.

Nombre d’artistes connus prenaient également part à l’événement: Boulo Valcourt, Gracia Delva (Mas Konpa), Don Kato (Brothers Posse), Ti Pay (Rev), King Kino (Phantoms),  Jacques Sauveur Jean de même que le célèbre acteur progressiste nord-américain Danny Glover and California progressive radio host et la populaire animatrice de radio californienne Margareth Prescod, etc.

Bien entendu on retrouvait d’anciens collaborateurs du président Préval durant sa première présidence (1996-2001) tels que Fritz Longchamp, François Séverin et Jacques Edouard Alexis; l'ex-épouse du chef de l'Etat, Geri Benoît, des représentants des secteurs populaires comme Samba Boukman du Belair , John Joseph Joël et René Momplaisir de Cité Soleil.

La deuxième phase de la cérémonie a suivi à la Cathédrale, pour le Te Deum. Dans son homélie, le président de la Conférence épiscopale (CEH), Mgr Louis Kébreau, évêque de Hinche, a appelé à un «sursaut national afin de forger l'histoire autrement  pour le plus grand bien des fils et filles du pays… Il faut que les choses changent en profondeur dans le pays afin de provoquer une reconnaissance et une résurrection culturelle, économique et sociale d'Haïti. A ce carrefour de l'histoire d'Haïti, nous avons besoin de marcher ensemble et de vivre notre devise, l'union fait la force, pour sauver la patrie et nous devons ensemble sortir du fatalisme afin de donner à Haïti de nouvelles assises», et convié les Haïtiens à travailler ensemble pour «sortir le pays du déshonneur et pour sauver la terre des ancêtres». De bonnes paroles mais pourront-elles faire changer cette fois ceux qui s’obstinent à écraser l’immense majorité pour accumuler davantage de privilèges?

Après avoir été invité par le commandant en chef de la PNH, Mario Andrésol, à passer en revue les différents corps de police dans une ambiance chaotique indescriptible où photographes et cameramen débordaient le périmètre assigné, le président de la République était finalement invité à gravir le podium officiel pour s'adresser à la Nation.  René Préval a substantiellement axé ses propos sur la nécessité pour tous les secteurs haïtiens de faire la paix. «Nous devons faire la paix, il faut qu'on se parle. Il faut qu'on puisse se regarder dans les yeux», a déclaré Préval, invitant les forces vives du pays à entamer un processus de dialogue permanent pour favoriser le développement du pays. Dans la foulée, il a convié les Haïtiens à se servir de l'exemple de nos Ancêtres pour que «cette paix puisse déboucher sur une Haïti sans troupes étrangères».

«Nous remercions les pays amis pour leur contribution en Haïti, mais ce n’est  pas  le FMI, la Banque mondiale, l'Union européenne, qui peuvent changer notre situation La solution des problèmes du pays est entre nos mains.» Il n’y a pas de doute, mais cela ne nous met pas à l’abri pour autant des diktats de l’impérialisme et de ses suppôts.

Saluant les efforts déployés par la Minustah, il a souhaité une redéfinition de la mission des forces d’occupation en troquant les blindés pour des tracteurs…  «Ambassadeur Valdés, votre mission prend fin, mais celle de la Minustah doit se poursuivre. Cependant, les blindés doivent laisser leur place aux tracteurs et aux bulldozers», a ponctué René Préval dans un discours entièrement prononcé en créole. De plus, il a fermement insisté sur l'importance de la réalisation des élections municipales et locales qui doivent déboucher sur la mise en place des collectivités territoriales, éléments indispensables, selon lui, dans le processus de décentralisation.

Tout de suite après, le président Préval s'est attelé au travail en signant avec le vice-président du Venezuela, José Vicente Rangel, l'accord Petrocaribe qui permettra à Haïti de bénéficier des avantages offerts par ce programme dans le secteur de l'approvisionnement en pétrole. «Aujourd'hui, nous allons signer avec le Venezuela l'accord Petrocaribe. Je peux dire qu'à sept heures aujourd'hui, 100.000 barils de pétrole sont déjà arrivés à Port-au-Prince. Nous savons quelles relations Haïti entretient avec le Venezuela. C'est à Jacmel que Miranda a créé le drapeau vénézuélien avec l'aide du président Pétion», a rappelé Préval dans un point de presse tenu conjointement avec le dirigeant vénézuélien, qui a déclaré pour sa part : «Avec cet acte, le Venezuela paie une dette historique envers Haïti. Une dette éternelle qui constitue aussi la racine de la liberté de la nation vénézuélienne. C'est une dette non seulement envers le président Pétion mais c'est une dette aussi envers des milliers et des milliers d'haïtiens qui ont lutté aux côtés de Miranda pour la liberté non seulement du Venezuela, mais pour celle de toute l'Amérique latine», a déclaré Rangel, tout en précisant que les 100.000 barils déjà arrivés en Haïti  comportent 60,000 barils de diesel et 40,000 barils de gazoline.» La consommation journalière en combustibles d’Haïti est de 11,000 barils par jour, le Venezuela apportera 7,000 barils journalièrement en Haïti, d'après l'accord. Les autres 4,000 barils, pour couvrir ces 11,000, seront fournis par le Venezuela aussi selon cet accord signé à San José.»

            Pour terminer, signalons une petite erreur de la part de René Préval, car si c’est bien Alexandre Pétion qui accueillait Simon Bolivar, c’est Jean-Jacques Dessalines qui en 1805 recevait Francisco Miranda.