12 Avril 2006

April 12, 2006

12 Avril, 2006
Vol. 24 No. 05


Une cérémonie tout à fait mécanique où les participants auraient eu bien de la peine à expliquer le sens de leur geste en ce jour que leur rôle à la tête de l’État contredit totalement…

Le 7 avril, pendant plus de deux heures, la circulation était bloquée autour du Palais national. Grand dispositif de sécurité, déploiement de plusieurs unités de la Police nationale, à tel point qu’on se demandait s’il y avait quelque règlement de comptes qui se déroulait entre les différents gangs au sein du régime de facto pour le partage de quelque bonne affaire. Certaines fortunes s’accumulent beaucoup plus vite pour certains que pour d’autres, et par exemple, l’affaire des fastueuses acquisitions, faites par le chef de cabinet du président de facto Michel Brunache telles que révélées par les autorités policières de Miami, a fait le tour et soulève les convoitises de ses complices.

On allait heureusement en avoir le cœur net, car ce n’est pas encore «la guerre des gangs». En effet peu de temps après, le président de facto Boniface Alexandre sortait du Palais, accompagné de presque tous les membres du régime de facto pour aller déposer une gerbe de fleurs au pied du monument de Toussaint Louverture, à l’occasion du 203e anniversaire de la mort du «précurseur de l’Indépendance». Une cérémonie tout à fait mécanique où les participants auraient eu bien de la peine à expliquer le sens de leur geste en ce jour que leur rôle à la tête de l’État contredit totalement. On ne saurait les soupçonner de décence, d’autant plus que toute cette bande est à genoux devant les actuels dirigeants de l’État français qui, eux, comme le disait en quelque sorte le président Aristide, souffrent d’une «nostalgie morbide» du colonialisme. Il n’y a qu’à se rappeler l’action du Premier ministre français Dominique Villepin, ministre des Affaires étrangères à l’époque du coup d’État du 29 février 2004. Rappelons aussi que ce 7 avril est justement l’anniversaire de la mort au fort de Joux du prisonnier de ce pillard de Napoléon dont Villepin est justement l’un des grands et impénitents admirateurs. 

            Du reste, cette commémoration est passée quasiment inaperçue, et pour l’édification des membres du régime de facto, des élèves du lycée Toussaint Louverture qui avaient été conviés à cette «parade», ont par la suite organisé dans leur établissement avec le professeur Yves Dorestal une conférence de presse et d’autres activités, qui, explicitement sinon volontairement, constituaient une dénonciation de l’administration de facto Alexandre/Latortue.

            Yves Dorestal s’y exprimait en ces termes: «Il y a une chose extrêmement importante que je dois souligner, c’est le fait que Toussaint Louverture avait une conception politique de principe. C’est-à-dire, ce n’était pas une conception banale de la politique, car aujourd’hui il existe une perversion de la politique. La politique est considérée comme un moyen de s’enrichir, d’enrichir sa famille, son parti. Mais Toussaint Louverture, lui, avait une politique de principe basée sur l’objectif de l’émancipation des esclaves, de créer une nation…»

            Et de fait, on ne célèbre pas pour célébrer et pas avec n’importe qui et si, comme le disait le sociologue Raymond Aron réfugié à Londres lors de l’occupation de la France par les nazis, «… il est bon que les peuples gardent le culte de leurs grands hommes, de ceux qui ont beaucoup donné à leur pays et à l’humanité, sans rien demander pour eux-mêmes que la possibilité de créer et d’instruire» (R. Aron, «La possibilité de créer et d’instruire» in L’Histoire contre l’extrême droite, édit. Mille et Une Nuits, 2002), il est compréhensible que le peuple haïtien n’ait pas voulu s’associer à ce régime infâme d’usurpateurs et aux occupants, de qui il n’a rien à apprendre, pour commémorer quoi que ce soit.  

 

Notes

(1) Il est intéressant de noter la définition que donne Le Petit Larousse de cette expression qui semble particulièrement adaptée en la circonstance: À la sauvette: se dit des marchands ambulants qui vendent sur la voie publique sans autorisation. Et nous savons à quel point Gérard Latortue et ses «technocrates» ont passé ces deux années à signer accords et contrats… à la sauvette.