04 Avril 2006

April 04, 2006

04 Avril, 2006
Vol. 24 No. 04
19 ans après Une Constitution en veilleuse!

Durant ces deux dernières années, le Premier ministre de facto Gérard Latortue, dont la nomination a été imposée en dehors de toute légalité constitutionnelle, s’est arrangé pour brader le pays, à tous points de vue, en signant à la dérobade sur commande de ses bienfaiteurs des accords préjudiciables à la souveraineté nationale…


Le 29 mars 1987, le peuple haïtien votait en masse par référendum une Constitution  qui devait, en principe, consacrer la rupture avec un régime dictatorial qui avait pris en otage tout le pays et ses habitants pendant plus de 29 ans.

            Dans la réalité, cette Constitution fut davantage l’émanation d’un compromis entre les classes dominantes pour mieux partager le pouvoir après la chute du «président à vie» Jean-Claude Duvalier. L’article 291 faisant injonction aux tenants du régime duvaliériste déchu de se tenir à l’écart de la scène politique pendant dix ans, introduit par l’Assemblée constituante, ne fut en réalité qu’un subterfuge destiné à motiver la grande majorité de la population à plébisciter le texte. Cependant si au moins elles la respectaient, ce serait toujours ça de gagné.

            Mais tel n’a point été le cas, et ce tout de suite après l’adoption de cette Charte. En effet, moins de huit mois, les généraux Henri Namphy et Williams Regala lui donnaient son premier grand coup de massue en noyant dans le sang les premières élections démocratiques de l’après-Duvalier, le 29 novembre 1987.

            Puis en septembre 1991, premier coup d’État contre le premier président à être élu démocratiquement au suffrage universel par les militaires.

            Et en février 2004, rebelote, mais cette fois, à défaut de l’armée déjà dissoute, Washington en accord avec Paris et Ottawa procédait au kidnapping du président constitutionnel. Ce sont là les faits les plus marquants de violation, mais tout au long des mandats constitutionnels de Jean-Bertrand Aristide et de René Préval, les politiciens indigènes n’ont point cessé de faire fi de cette Constitution en favorisant et sollicitant étrangère moyennant des gratifications en espèces sonnantes. Les agissements de l’Institut républicain international (IRI) qui les réunissait pour déstabiliser le gouvernement du président Aristide n’en sont qu’un exemple parmi tant d’autres.

Dix-neuf ans après, qu’en est-il du respect de cette Constitution. La situation, à vrai dire, n’a guère changé, et a plutôt empiré, puisqu’on se retrouve encore sous un régime inconstitutionnel dans toute l’acception du terme, d’autant plus qu’il a été manu militari imposé par des forces étrangères.

Et depuis le coup d’Etat/kidnapping perpétré le 29 février 2004, la Constitution de 1987 est définitivement mise en veilleuse avec notamment la présence de la force d’occupation de la Minustah, à laquelle incombe présentement tous les attributs souverains de l’Etat haïtien. Durant ces deux dernières années, le Premier ministre de facto Gérard Latortue, dont la nomination a été imposée en dehors de toute légalité constitutionnelle, s’est arrangé pour brader le pays, à tous points de vue, en signant à la dérobade sur commande de ses bienfaiteurs des accords préjudiciables à la souveraineté nationale, comme celui signé le 22 février dernier avec le chef civil de la Minustah, Juan Gabriel Valdés, plaçant la Police nationale d’Haïti (PNH) et  le pays tout entier sous la coupe de la force d’occupation.

            A l’occasion de ce 19e anniversaire, aucune activité officielle n’a été organisée, non pas parce que le régime de facto se soucie de l’énorme distance entre le formel et le réel, mais bien par crainte de donner une occasion à la population de manifester encore une fois massivement leur rejet du coup d’État et de ses instigateurs et  protagonistes. 

            Une conférence-débats a néanmoins été organisée à l’Office du protecteur du citoyen (OPC), où il était question de dénoncer des violations «triées» dont a fait l’objet la Constitution durant ses 19 ans d’existence. C’était également l’occasion pour des forts en thème, tels que l’historien Claude Moïse, directeur du journal de la bourgeoisie Le Matin, et le «conteur d’histoires» Georges Michel, de se laisser aller à des discours dont l’apparente profondeur ne servait qu’à contourner des violations bien concrètes et qui n’auraient pas besoin de telles subtilités pour être réglées, comme le scandale des prisonniers politiques, etc. Concernant d’éventuels amendements à la Constitution, Georges Michel a donné sa mesure en passant du coq à l’âne. «J’inviterai le peuple haïtien, tous les citoyens haïtiens à monter une garde vigilante autour de cette Constitution de 1987, parce que depuis 1804, toutes les fois où on a parlé d’amendement, c’était pour apporter la dictature. C’était pour installer un pouvoir personnel qu’on a voulu toucher à la Constitution» a accouché pour toute réponse cet ancien membre de l’Assemblée constituante de 1987. En fin de compte, de quelle constitution parlaient-ils quand on sait que la force continue à primer ouvertement sur le droit, à violer les fondements mêmes de cette Constitution, comme l’atteste encore le coup d’État du 29 février 2004 qui n’aura pas semblé constituer ne serait-ce qu’une anomalie par ces savants constitutionnalistes. À rappeler que quand cela fait l’affaire des violateurs eux-mêmes, il n’est point question de constitution, mais quand il s’agit d’un gouvernement constitutionnel élu par le peuple, ils deviennent des plus pointilleux.

            En résumé, 19 ans après, les classes dominantes n’arrivent même pas à respecter un texte qu’ils ont pris le loisir de fignoler à leur bénéfice, et qui n’aura pas pu, à leur grande déconvenue, écarter le peuple haïtien de la scène politique.