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Maintien de la Minustah, donc de l’occupation étrangère, promotion de «l’investissement privé», suppliques pour
l’aide internationale, et recrutement de technocrates «compétents »... voilà,
en gros, le programme, tout à fait traditionnel et irréalisable dans le passé,
que le président élu, René Garcia Préval, a articulé pendant sa brève visite de
deux jours cette semaine aux Etats-Unis.
Traînant dans son sillage
une considérable délégation d’économistes, des hommes d’affaires, d’anciens
collaborateurs, et de nouvelles «recrues»
du parti Fanmi Lavalas, Préval a fait un voyage à New York le 27 mars et à
Washington, DC le 28 pour rencontrer des fonctionnaires aux Nations Unies et à
la Maison-Blanche au sujet de Minustah, que René Préval a invité à rester dans
le pays indéfiniment. Il a discuté également les problèmes économiques avec des
fonctionnaires des diverses institutions financières internationales.
Il a aussi rencontré des
membres de la communauté haïtienne à New York et à Washington. Après son
arrivée sur un vol d’American Airlines à l’aéroport JFK à New York, il y avait
le dimanche soir une réception à $100 par personne, en faveur de la plate-forme
Espwa, au Millenium Hôtel à UN Plaza.
Il y avait foule, au point de faire des mécontents parmi ceux qui n’ont
pas pu trouver de place.
Le lendemain, Préval et sa
délégation ont traversé la 1ère avenue pour se rendre à une réunion au 38e étage du siège de l’ONU avec le secrétaire
général Kofi Annan et, immédiatement après, avec le Conseil de sécurité.
Kofi Annan a ouvert la
séance en disant qu’Haïti «ne fait que
commencer son long voyage vers un avenir démocratique et stable», plaidant
pour un «vigoureux partenariat» entre
le gouvernement haïtien et la communauté internationale.
Dans sa présentation
devant le Conseil, avec le chef de la Minustah Juan Gabriel Valdés, Préval a
déclaré qu’«Haïti est aujourd’hui un pays
à construire. Les problèmes sont énormes et l’urgence est partout. La pauvreté,
le chômage généralisé, l’état de délabrement des infrastructures de base
indispensables au développement, l’insécurité chronique, représentent des défis
majeurs auxquels doit faire face le prochain gouvernement»,
Il a aussi dit qu’«une aide financière accrue de la communauté
internationale se révèle indispensable pour consolider le processus
démocratique et jeter les bases socio-économiques du développement durable
d’Haïti», bien que, en réalité, cette même «communauté internationale», au
moins les pays puissants et riches qui prennent pour eux ce nom le plus
souvent, est derrière beaucoup des coups et de chocs qui ont bouleversé et
saboté la démocratie et le développement en Haïti. La diplomatie, dira-t-on.
Ainsi, Préval a dit qu’il
attendait l’assistance internationale pour «la
réforme des institutions démocratiques telles que le Parlement, les
municipalités et les collectivités territoriales, le système judiciaire et la
professionnalisation de la police», et, sommairement, «un programme d’aide à long terme à Haïti». Il a invité les bailleurs de fonds à continuer d’honorer
leurs promesses en décaissant sans tarder les fonds annoncés» dans le
«Cadre de coopération intérimaire», prolongé jusqu’en décembre 2007.
Préval a aussi salué la
Minustah «qui effectue une tâche combien
difficile. De concert avec la Police nationale d’Haïti, elle oeuvre à améliorer
la situation sécuritaire du pays».
Il a aussi fait une référence assez ambiguë à l’accord de la honte entre
Valdés et Latortue, signé illégalement le 22 février (voir Haïti Progrès, Vol. 23, No. 52, 8 mars 2006). «Il est important qu’un accord conforme aux prescrits constitutionnels
et aux règlements internes de la Police soit négocié dans le respect mutuel.
J’invite la Minustah à travailler plus étroitement avec les nouvelles autorités
haïtiennes, pour opérer les transformations nécessaires en ce qui a trait à la
professionnalisation de la police et de la justice» a-t-il déclaré.
Il a conclu son discours
devant le Conseil en disant: «J’entreprends
actuellement des pourparlers avec la classe politique et les autres composantes
de la nation pour que nous arrivions enfin à la réconciliation politique et
sociale.» Disant qu’il veut établir
«un système socio-politique pacifique et
démocratique» Préval a demandé «à la
classe politique et aux autres composantes de la société civile... de s’asseoir
avec le nouveau gouvernement, dans un dialogue franc et sincère, afin de
définir un pacte de gouvernabilité» pour aboutir à une «gouvernance saine, démocratique, et
participative». Ce n’est point la
première fois qu’une telle offre est faite à la macouto-bourgeoisie qui n’a
jamais accepté une quelconque concession à son hégémonie socio-économique et
politique.
Immédiatement après
Préval, M. Valdès a pris le parole pour dire que, pour lui, la Minustah doit
faire «la certification de tous les
agents» de la Police nationale (PNH), un des points dans son accord illégal
signé avec Latortue, pour garantir «la
réforme et la professionnalisation» de la PNH. Valdés a aussi prôné «la réconciliation et le dialogue à l’échelle
nationale» pour «éviter un retour au
passé de crise politique, à la violence et
la déstabilisation». Ce souhait aurait pu avoir été encore mieux
exprimé à l’adresse de l’ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, John Bolton et à
son homologue français, l’ambassadeur Jean-Marc de La Sablière, dont les
gouvernements ont activement écarté tout dialogue et appuyé au contraire la
déstabilisation en Haïti deux ans auparavant!
Néanmoins, Valdés a dû reconnaître
que «tant que la fracture sociale créée
par les inégalités criantes existant au sein de la société haïtienne n’aura pas
été réduite, notre objectif de stabiliser Haïti de manière irréversible ne
pourra pas être complètement achevé». Autrement dit, si Haïti doit continuer à se soumettre au plan
néo-libéral, la Minustah en a encore pour longtemps dans le pays?
Après ces discours, 29
autres pays ont pris la parole, parmi eux les Etats Unis, la Chine, la France,
l’Argentine, le Brésil, le Chili, les Bahamas, le République dominicaine, le
Canada, l’Afrique de Sud, Cuba, le Mexique, et le Venezuela. Nous aurons plus
détails sur ces interventions la semaine prochaine.
Les représentants du
Conseil économique et social (ECOSOC), l’Organisation des Etats américains
(OEA), et le Programme Nations unies pour le développement (PNUD) ont aussi
pris la parole.
A 1h 00 de l’après-midi,
Préval a tenu une conférence de presse au United Nations Correspondents
Association (UNCA). Dans ses réponses aux questions, Préval a dit que les deux
«axes importants» de son gouvernement
sont «le renforcement, l’établissement
des institutions prévues par la Constitution» et «la création des conditions pour qu’il y ait l’investissement privé».
Margareth Dominique du
programme «Haiti: The Struggle Continues» à la station WBAI de Pacifica Network
à New York a voulu savoir comment il voyait la gestion d’un pays sous
occupation. Préval a répondu que la Minustah «a accompli un travail satisfaisant et nous avons demandé que la mission
se poursuive parce que nous avons une police qui est extrêmement faible,
extrêmement corrompue et non professionnelle... Il serait irresponsable de
demander à la Minustah de partir prématurément comme il serait irresponsable de
la part de la communauté internationale de faire partir la Minustah
prématurément. Nous avons les vies et les biens que nous devons garantir».
En répondant à un question
sur la mortalité infantile en Haïti, Préval a dit que ce problème «est lié à la situation générale du pays de
même que l’éducation, de même que les infrastructures, donc nous ne pouvons pas
isoler les problèmes de santé des autres problèmes». Il a aussi parlé de la
«coopération efficace» de Cuba: «Environ 750 étudiants, dont 120 sont déjà
diplômés et sont revenus en Haïti, et qui iront dans les localités où ils ont
été recrutés, leurs localités d’origine. En même temps, nous avons un personnel
médical [cubain] comptant environ 500 membres en Haïti qui nous aident à
apporter la santé à nos populations. Ces médecins cubains seront remplacés au
fur et à mesure par des médecins haïtiens. Cuba est un pays pauvre, Haïti est
un pays pauvre: nous essayons trouver un pays tiers, un pays qui a beaucoup
plus de ressources financières, pour
une coopération trilatérale pour améliorer les soins de santé de notre
population.»
Le correspondant de Radio
Vérité au New Jersey lui a demandé s’il avait un plan pour libérer les nombreux
prisonniers politiques détenus illégalement dans les prisons. «Je ne suis pas encore installé, n’est-ce
pas?, a-t-il répondu, Mais,
cependant, j’ai demandé au président de la République en fonction, au Premier
ministre intérimaire, au ministre de la Justice, de se pencher sur ce problème
et de voir, si, dans un délai le plus rapide que possible, on pourra donner une
réponse à ce problème.»
Kim Ives, le correspondant
d’Haïti Progrès, lui a demandé pourquoi il pensait pouvoir réussir le
projet de réconcilier des classes riches et pauvres en Haïti (propos cités dans
le New York Times le 20 février et repris dans son discours devant le Conseil
de sécurité), le même projet lancé par le président Aristide, alors que la
bourgeoisie et la classe féodale ont fait deux coup d’État dans ces derniers 15
ans?
«Mais je ne réussirai jamais parce que je
n’ai jamais dit ça, nous
a répondu le président élu. Je pense que
la réconciliation des classes est une affaire qui est impossible. Je pense
qu’une collaboration est possible.
J’ai dit que nous allons travailler, que je vais favoriser pour que l’ensemble
de la classe politique, de la société civile dans ces différentes composantes,
c’est-à-dire les patrons, les ouvriers, les associations diverses, participent
à l’élaboration d’une vision commune d’Haïti.» Il a poursuivi pour avancer
que l’état désastreux de l’environnement en Haïti est «un problème qui déborde la question des classes sociales».
«Le conflit travail-capital existera toujours, a-t-il conclu, Je n’ai jamais dit que je vais résoudre le
problème des classes en Haïti.»
Dans la soirée, il y avait une rencontre communautaire,
où près de 2000 personnes ont rempli l’auditorium à l’université de York de
CUNY à Queens. Une rencontre d’un caractère assez convivial où le président
Préval, debout d’un côté de la scène, paraissant très détendu, reprenant le
style de sa présidence de 1996 à 2001, a réjoui l’assistance avec anecdotes et
plaisanteries, faisant fréquemment appel aux économistes de sa suite pour
apporter des éclaircissements à une question donnée. Derrière lui, en demi-cercle, on retrouvait son bras droit et
ex-secrétaire d’État de l’Intérieur, l’agité Robert Manuel, l’ex-dirigeant du
mouvement paysan KOZEPEP, Charles Suffrat, et François Pierre-Louis, secrétaire
général du Parti Louvri Baryè (PLB), au coude à coude avec les chefs de file de
la branche de Fanmi Lavalas de New York: Alina Sixto, Pierre Florestal, Yvon
Kernizan, Jacques Dossous, etc.
Préval
prenait la peine de rappeler constamment à son auditoire qu’il n’avait rien
promis et qu’il ne savait pas lui-même encore comment il allait s’attaquer à
nombre de problèmes. En fait, il se montrait d’une extrême prudence. Son
message était assez traditionnel et laissait une impression de déjà vu, les mêmes propos revenant à
satiété, le même disque qui ne tiendrait point compte de l’eau qui a coulé
depuis 15 années: «il nous faut augmenter l’investissement privé, améliorer la
sécurité, construire des infrastructures, etc.
«Nou pa genyen moun ann Ayiti» (Nous n’avons
pas les gens en Haïti), lançait-il, pour se reprendre aussitôt, comme s’il
voulait corriger une gaffe, pour dire: «Nous
n’avons pas assez de gens en Haïti pa genyen ase de moun ann Ayiti.» On comprend qu’il aurait voulu dire qu’il n’y a pas assez de
cadres compétents et formés en Haïti, d’autant plus que les coups
d’État successifs ont opéré une saignée dans le pays.
Cependant
les problèmes d’Haïti ne sont pas en premier lieu des problèmes are
techniques, mais politiques. Ils sont le résultat de l’irresponsabilité, du cynisme,
et de l’avidité des classes dirigeantes.
Ensuite,
étonnamment, Préval se référait constamment à la République dominicaine comme
un modèle: «L’année dernière, la
République dominicaine a reçu un milliard de dollars en investissement privé.
Haïti a eu seulement sept millions. Inutile
de se demander pourquoi on est si loin derrière.» Des propos assez simplistes et décevants venant de sa part, qui font
peu cas de l’intelligence de ses auditeurs. Et il poursuivait dans la même
veine, avec ce discours spéculatif: «J’aimerais
pouvoir trouver une sorte de formule pour attirer l’investissement privé dans
des sociétés d’État comme la Téléco (!)»,
ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de «capitalisme populaire». Encore un euphémisme pour sa «démocratisation» des sociétés
parapubliques de son premier mandat pour masquer la privatisation?
«La porte est ouverte à tous sauf aux
voleurs, aux criminels et aux dealers de drogue», clamait-il, et on
aimerait surtout qu’elle soit ouverte aux prisonniers politiques des geôles de
Gérard Latortue et non pas à ceux qui ont passé les deux dernières années à
massacrer le peuple haïtien.
Finalement, il vaut bien la peine de
demander pourquoi le président Préval s’est senti si obligé de venir à New York
et à Washington avant son investiture, qui vient tout juste d’être annoncée
pour le 14 mai?
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