29 Mars, 2006

March 29, 2006

29 Mas, 2006
Vol. 24 No. 03


Maintien de la Minustah, donc de l’occupation étrangère, promotion de «l’investissement privé», suppliques pour l’aide internationale, et recrutement de technocrates «compétents »...  voilà, en gros, le programme, tout à fait traditionnel et irréalisable dans le passé, que le président élu, René Garcia Préval, a articulé pendant sa brève visite de deux jours cette semaine aux Etats-Unis.

            Traînant dans son sillage une considérable délégation d’économistes, des hommes d’affaires, d’anciens collaborateurs, et de nouvelles «recrues» du parti Fanmi Lavalas, Préval a fait un voyage à New York le 27 mars et à Washington, DC le 28 pour rencontrer des fonctionnaires aux Nations Unies et à la Maison-Blanche au sujet de Minustah, que René Préval a invité à rester dans le pays indéfiniment. Il a discuté également les problèmes économiques avec des fonctionnaires des diverses institutions financières internationales.

            Il a aussi rencontré des membres de la communauté haïtienne à New York et à Washington. Après son arrivée sur un vol d’American Airlines à l’aéroport JFK à New York, il y avait le dimanche soir une réception à $100 par personne, en faveur de la plate-forme Espwa, au Millenium Hôtel à UN Plaza.  Il y avait foule, au point de faire des mécontents parmi ceux qui n’ont pas pu trouver de place.

            Le lendemain, Préval et sa délégation ont traversé la 1ère avenue pour se rendre à une réunion au 38e  étage du siège de l’ONU avec le secrétaire général Kofi Annan et, immédiatement après, avec le Conseil de sécurité.

            Kofi Annan a ouvert la séance en disant qu’Haïti «ne fait que commencer son long voyage vers un avenir démocratique et stable», plaidant pour un «vigoureux partenariat» entre le gouvernement haïtien et la communauté internationale.

            Dans sa présentation devant le Conseil, avec le chef de la Minustah Juan Gabriel Valdés, Préval a déclaré qu’«Haïti est aujourd’hui un pays à construire. Les problèmes sont énormes et l’urgence est partout. La pauvreté, le chômage généralisé, l’état de délabrement des infrastructures de base indispensables au développement, l’insécurité chronique, représentent des défis majeurs auxquels doit faire face le prochain gouvernement»,

            Il a aussi dit qu’«une aide financière accrue de la communauté internationale se révèle indispensable pour consolider le processus démocratique et jeter les bases socio-économiques du développement durable d’Haïti», bien que, en réalité, cette même «communauté internationale», au moins les pays puissants et riches qui prennent pour eux ce nom le plus souvent, est derrière beaucoup des coups et de chocs qui ont bouleversé et saboté la démocratie et le développement en Haïti. La diplomatie, dira-t-on.

            Ainsi, Préval a dit qu’il attendait l’assistance internationale pour «la réforme des institutions démocratiques telles que le Parlement, les municipalités et les collectivités territoriales, le système judiciaire et la professionnalisation de la police», et, sommairement, «un programme d’aide à long terme à Haïti». Il a invité les bailleurs de fonds à continuer d’honorer leurs promesses en décaissant sans tarder les fonds annoncés» dans le «Cadre de coopération intérimaire», prolongé jusqu’en décembre 2007.

            Préval a aussi salué la Minustah «qui effectue une tâche combien difficile. De concert avec la Police nationale d’Haïti, elle oeuvre à améliorer la situation sécuritaire du pays».  Il a aussi fait une référence assez ambiguë à l’accord de la honte entre Valdés et Latortue, signé illégalement le 22 février (voir Haïti Progrès, Vol. 23, No. 52, 8 mars 2006). «Il est important qu’un accord conforme aux prescrits constitutionnels et aux règlements internes de la Police soit négocié dans le respect mutuel. J’invite la Minustah à travailler plus étroitement avec les nouvelles autorités haïtiennes, pour opérer les transformations nécessaires en ce qui a trait à la professionnalisation de la police et de la justice» a-t-il déclaré.

            Il a conclu son discours devant le Conseil en disant: «J’entreprends actuellement des pourparlers avec la classe politique et les autres composantes de la nation pour que nous arrivions enfin à la réconciliation politique et sociale.»  Disant qu’il veut établir «un système socio-politique pacifique et démocratique» Préval a demandé «à la classe politique et aux autres composantes de la société civile... de s’asseoir avec le nouveau gouvernement, dans un dialogue franc et sincère, afin de définir un pacte de gouvernabilité» pour aboutir à une «gouvernance saine, démocratique, et participative».  Ce n’est point la première fois qu’une telle offre est faite à la macouto-bourgeoisie qui n’a jamais accepté une quelconque concession à son hégémonie socio-économique et politique.

            Immédiatement après Préval, M. Valdès a pris le parole pour dire que, pour lui, la Minustah doit faire «la certification de tous les agents» de la Police nationale (PNH), un des points dans son accord illégal signé avec Latortue, pour garantir «la réforme et la professionnalisation» de la PNH. Valdés a aussi prôné «la réconciliation et le dialogue à l’échelle nationale» pour «éviter un retour au passé de crise politique, à la violence et  la déstabilisation». Ce souhait aurait pu avoir été encore mieux exprimé à l’adresse de l’ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, John Bolton et à son homologue français, l’ambassadeur Jean-Marc de La Sablière, dont les gouvernements ont activement écarté tout dialogue et appuyé au contraire la déstabilisation en Haïti deux ans auparavant!

            Néanmoins, Valdés a dû reconnaître que «tant que la fracture sociale créée par les inégalités criantes existant au sein de la société haïtienne n’aura pas été réduite, notre objectif de stabiliser Haïti de manière irréversible ne pourra pas être complètement achevé». Autrement dit, si Haïti doit continuer à se soumettre au plan néo-libéral, la Minustah en a encore pour longtemps dans le pays?

            Après ces discours, 29 autres pays ont pris la parole, parmi eux les Etats Unis, la Chine, la France, l’Argentine, le Brésil, le Chili, les Bahamas, le République dominicaine, le Canada, l’Afrique de Sud, Cuba, le Mexique, et le Venezuela. Nous aurons plus détails sur ces interventions la semaine prochaine.

            Les représentants du Conseil économique et social (ECOSOC), l’Organisation des Etats américains (OEA), et le Programme Nations unies pour le développement (PNUD) ont aussi pris la parole.

            A 1h 00 de l’après-midi, Préval a tenu une conférence de presse au United Nations Correspondents Association (UNCA). Dans ses réponses aux questions, Préval a dit que les deux «axes importants» de son gouvernement sont «le renforcement, l’établissement des institutions prévues par la Constitution» et «la création des conditions pour qu’il y ait l’investissement privé».

            Margareth Dominique du programme «Haiti: The Struggle Continues» à la station WBAI de Pacifica Network à New York a voulu savoir comment il voyait la gestion d’un pays sous occupation. Préval a répondu que la Minustah «a accompli un travail satisfaisant et nous avons demandé que la mission se poursuive parce que nous avons une police qui est extrêmement faible, extrêmement corrompue et non professionnelle... Il serait irresponsable de demander à la Minustah de partir prématurément comme il serait irresponsable de la part de la communauté internationale de faire partir la Minustah prématurément. Nous avons les vies et les biens que nous devons garantir».

            En répondant à un question sur la mortalité infantile en Haïti, Préval a dit que ce problème «est lié à la situation générale du pays de même que l’éducation, de même que les infrastructures, donc nous ne pouvons pas isoler les problèmes de santé des autres problèmes». Il a aussi parlé de la «coopération efficace» de Cuba: «Environ 750 étudiants, dont 120 sont déjà diplômés et sont revenus en Haïti, et qui iront dans les localités où ils ont été recrutés, leurs localités d’origine. En même temps, nous avons un personnel médical [cubain] comptant environ 500 membres en Haïti qui nous aident à apporter la santé à nos populations. Ces médecins cubains seront remplacés au fur et à mesure par des médecins haïtiens. Cuba est un pays pauvre, Haïti est un pays pauvre: nous essayons trouver un pays tiers, un pays qui a beaucoup plus de ressources financières,  pour une coopération trilatérale pour améliorer les soins de santé de notre population.»

            Le correspondant de Radio Vérité au New Jersey lui a demandé s’il avait un plan pour libérer les nombreux prisonniers politiques détenus illégalement dans les prisons. «Je ne suis pas encore installé, n’est-ce pas?, a-t-il répondu, Mais, cependant, j’ai demandé au président de la République en fonction, au Premier ministre intérimaire, au ministre de la Justice, de se pencher sur ce problème et de voir, si, dans un délai le plus rapide que possible, on pourra donner une réponse à ce problème.»

            Kim Ives, le correspondant d’Haïti Progrès, lui a demandé pourquoi il pensait pouvoir réussir le projet de réconcilier des classes riches et pauvres en Haïti (propos cités dans le New York Times le 20 février et repris dans son discours devant le Conseil de sécurité), le même projet lancé par le président Aristide, alors que la bourgeoisie et la classe féodale ont fait deux coup d’État dans ces derniers 15 ans?

            «Mais je ne réussirai jamais parce que je n’ai jamais dit ça, nous a répondu le président élu. Je pense que la réconciliation des classes est une affaire qui est impossible. Je pense qu’une collaboration est possible. J’ai dit que nous allons travailler, que je vais favoriser pour que l’ensemble de la classe politique, de la société civile dans ces différentes composantes, c’est-à-dire les patrons, les ouvriers, les associations diverses, participent à l’élaboration d’une vision commune d’Haïti.» Il a poursuivi pour avancer que l’état désastreux de l’environnement en Haïti est «un problème qui déborde la question des classes sociales».

            «Le conflit travail-capital existera toujours, a-t-il conclu, Je n’ai jamais dit que je vais résoudre le problème des classes en Haïti.»

            Dans la soirée, il y avait une rencontre communautaire, où près de 2000 personnes ont rempli l’auditorium à l’université de York de CUNY à Queens. Une rencontre d’un caractère assez convivial où le président Préval, debout d’un côté de la scène, paraissant très détendu, reprenant le style de sa présidence de 1996 à 2001, a réjoui l’assistance avec anecdotes et plaisanteries, faisant fréquemment appel aux économistes de sa suite pour apporter des éclaircissements à une question donnée.  Derrière lui, en demi-cercle, on retrouvait son bras droit et ex-secrétaire d’État de l’Intérieur, l’agité Robert Manuel, l’ex-dirigeant du mouvement paysan KOZEPEP, Charles Suffrat, et François Pierre-Louis, secrétaire général du Parti Louvri Baryè (PLB), au coude à coude avec les chefs de file de la branche de Fanmi Lavalas de New York: Alina Sixto, Pierre Florestal, Yvon Kernizan, Jacques Dossous, etc.

            Préval prenait la peine de rappeler constamment à son auditoire qu’il n’avait rien promis et qu’il ne savait pas lui-même encore comment il allait s’attaquer à nombre de problèmes. En fait, il se montrait d’une extrême prudence. Son message était assez traditionnel et laissait une impression  de déjà vu, les mêmes propos revenant à satiété, le même disque qui ne tiendrait point compte de l’eau qui a coulé depuis 15 années: «il nous faut augmenter l’investissement privé, améliorer la sécurité, construire des infrastructures, etc.

            «Nou pa genyen moun ann Ayiti» (Nous n’avons pas les gens en Haïti), lançait-il, pour se reprendre aussitôt, comme s’il voulait corriger une gaffe, pour dire: «Nous n’avons pas assez de gens en Haïti pa genyen ase de moun ann Ayiti.»   On comprend qu’il aurait voulu dire qu’il n’y a pas assez de cadres compétents et formés en Haïti, d’autant plus que les coups d’État successifs ont opéré une saignée dans le pays.

            Cependant les problèmes d’Haïti ne sont pas en premier lieu des problèmes are techniques,  mais politiques. Ils sont le résultat de l’irresponsabilité, du cynisme, et de l’avidité des classes dirigeantes.

            Ensuite, étonnamment, Préval se référait constamment à la République dominicaine comme un modèle: «L’année dernière, la République dominicaine a reçu un milliard de dollars en investissement privé. Haïti a eu seulement sept millions. Inutile de se demander pourquoi on est si loin derrière.» Des propos assez simplistes et décevants venant de sa part, qui font peu cas de l’intelligence de ses auditeurs. Et il poursuivait dans la même veine, avec ce discours spéculatif: «J’aimerais pouvoir trouver une sorte de formule pour attirer l’investissement privé dans des sociétés d’État comme la Téléco (!)»,  ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de «capitalisme populaire». Encore un euphémisme pour sa «démocratisation» des sociétés parapubliques de son premier mandat pour masquer la privatisation?

            «La porte est ouverte à tous sauf aux voleurs, aux criminels et aux dealers de drogue», clamait-il, et on aimerait surtout qu’elle soit ouverte aux prisonniers politiques des geôles de Gérard Latortue et non pas à ceux qui ont passé les deux dernières années à massacrer le peuple haïtien.

            Finalement, il vaut bien la peine de demander pourquoi le président Préval s’est senti si obligé de venir à New York et à Washington avant son investiture, qui vient tout juste d’être annoncée pour le 14 mai?