 |
 |
Osner Févry n’a pas craint de s’élancer
dans des propos creux pour justifier son opinion, clamant à la presse que «l’Armée
d’Haïti était l’institution fondatrice de la nation haïtienne et aucun chef
d’Etat ne pourra l’éliminer».
|
|
A l’occasion de son voyage en Amérique du Sud
au début du mois de mars, le président élu René Préval avait profité, pour une
raison quelconque, de soulever la question de dissolution constitutionnelle des
Forces armées d’Haïti (FADH) déjà dissoutes de fait depuis 1994 après le retour d’exil du président
Aristide.
En
effet, le 10 mars, s’exprimant à
Brasilia lors d’une conférence de presse, il a qualifié cette armée d’«inutile
et budgétivores». «Je vais faire en sorte que pendant cette Législature il y
ait un amendement pour abolir cette institution qui s’appelle l’armée d’Haïti…
Quand on me demande comment j’ai fait pour passer cinq ans au pouvoir, l’un des
facteurs importants est que l’armée n’existait pas, sinon peut-être que
j’aurais été moi-même également renversé au cours de mon premier mandat»,
disait-il.
Mais
en même temps, il jugeait qu’«il serait irresponsable de demander le départ
anticipé de la Minustah, mais il faut redéfinir son mandat. Nous allons voir
avec les autorités de la Minustah comment réformer la police et la Justice qui
sont extrêmement faibles avant que la Minustah ne se retire… Il faut un
corps au sein de la Police qui puisse intervenir dans des cas de catastrophe,
qui puisse intervenir dans la surveillance des douanes et des frontières alors
que la Police serait plus un agent de la Justice».
Cette
position du président Préval entourant la question des forces armées, qu’il a
lui-même tenu à qualifier de «personnelle», a évidemment été l’occasion pour
les «commentateurs» habituels de s’épandre, comme si on venait de leur jeter un
os pour s’occuper.
Ainsi
le dirigeant du Mouvement des paysans de Papaye (MPP), Chavannes Jean-Baptiste,
y est allé de ses profondes réflexions, disant: «Nous respectons la volonté
du président Préval qui croit qu’il ne faut pas y avoir d’armée. Nous pensons
que c’est le Parlement qui va décider à partir d’un vaste débat national. Il
nous faut certainement une armée, une armée qui pourra effectivement défendre
le développement du pays et protéger nos frontières.» C’est ce qu’on appelle parler pour ne rien
dire, car si c’est pour défendre les frontières, ce serait une nouveauté comme
rôle pour cette armée. Depuis sa formation au cours de l’occupation du pays par
les Etats-Unis (1915-1934), elle n’aura en fait rempli qu’un rôle de police et
surtout politique au service de Washington, avec une tradition de coups d’État,
inaugurée depuis 1941 quand le colonel Durcé Armand menaçait d’intervenir au
cas où l’Assemblée nationale n’élirait pas à la présidence le candidat unique
Élie Lescot, patronné par son prédécesseur Sténio Vincent, le Département
d’État nord-américain et le tyran dominicain Rafael Leonidas Trujillo (Kern
Delince, Armée et politique en Haïti, Édit. L’harmattan, Paris,
1979) Puis cinq ans plus tard cette Armée passait aux actes en s’interposant
opportunément pour voler la victoire aux forces progressistes contre ce même
Lescot, et encore quatre ans après, puis l’intervalle électoral 1956-1957 où le
général Léon Cantave agissait carrément en tuteur des gouvernements
provisoires, et pour finir son successeur le général Antonio Kébreau qui
renversait brutalement le président provisoire Daniel Fignolé, après avoir
commandé le massacre à la mitrailleuse des masses populaires de La Saline, du
Bélair, etc, pour paver la voie à l’élection du sanguinaire tyran François
Duvalier. Et ce n’était point du tout fini, car c’est encore les militaires qui
en 1986 entraient en scène au départ de Duvalier fils; et encore, l’histoire est bien connue, en
septembre 1991…
Il
faut aussi faire remarquer que les déclarations de Préval coïncident avec la
publication du rapport de ladite «Commission citoyenne nationale de réflexion
sur les Forces armées d’Haïti», une structure créée par le gouvernement de
facto. Ce document, «fruit de presque
deux années de travail», nous dit-on, recommande au contraire la
reconstitution d’une institution militaire de
«petite taille avec un effectif ne dépasserait pas 2750 hommes», qui aurait
des tâches spécifiques liées à « la
surveillance et le contrôle de la zone frontalière, la surveillance et le
contrôle des côtes haïtiennes, la protection des forêts et des zones
réservées », etc. Son président Osner Févry a cru devoir «insister»
que cette force devrait «impérieusement
obéir à la suprématie du pouvoir civil». Voilà qui est touchant comme vœu
pieux!
De plus, Osner Févry
n’a pas craint de s’élancer dans des propos creux pour justifier son opinion,
clamant à la presse que «l’Armée d’Haïti était l’institution fondatrice
de la nation haïtienne et aucun chef d’Etat ne pourra l’éliminer».
De même, son collègue
dans cette commission, Georges Michel, a prétendu réfuter le caractère
«budgétivore» de l’armée, arguant
que : «L’armée coûte de l’argent certainement, mais elle rend les
services pour l’argent qu’elle coûte. Actuellement, nous avons une armée qui
est payée par l’étranger, c’est la Minustah. Nous ne pouvons pas éternellement
sous-traiter une fonction régalienne de l’Etat qui est la défense nationale. Et
comme disait un colonel du Roi Louis XIV au ministre Louvois, ‘un bon régiment
d’infanterie peut payer en une demie-heure ses dettes de cent ans’.»
Heureusement que Georges Michel a des lettres au lieu de véritables arguments
malheureusement, mais ce ne sont ni Louis XIV ni le produit des «plaquettes»
qu’il publie épisodiquement à titre d’«historien» qui viendront défrayer les
coûts d’une armée effectivement «inutile et budgétivore», qui n’aura rempli
qu’un rôle politique néfaste et de mauvaise police car, pour citer encore Kern
Delince, en général le soldat affecté au département de la police ignorait les
notions élémentaires de sa fonction, telle la procédure pénale policière, etc.
De plus, pour en
revenir au «budgétivore», cette armée grugeait 25 à 40 % du maigre budget
national. Comment faire pour la garder, d’autant plus qu’il en faudra plus
d’argent pour maintenir cette force inutile, puisque pour avoir un personnel
qualifié, «moderne», il sera bien difficile de le recruter avec la solde qui
lui était versée auparavant. En fin de compte, toutes les fonctions qu’on
voudrait voir remplir par une armée reconstituée peuvent être remplies par
cette police à laquelle des fonds supplémentaires pourraient être consacrées
pour des fonctions spécialisées, avec l’avantage de pouvoir engager des
dirigeants civils à mandat déterminé. En se prononçant là-dessus, René Préval
savait bien que sa déclaration rencontrerait nécessairement une adhésion
populaire et l’assentiment des bailleurs de fonds, et même de Washington qui
s’occupe désormais en personne de kidnapper les dirigeants qui lui déplaisent
sans avoir à recourir aux services de ses agents indigènes. En conclusion,
étant donné qu’une armée haïtienne ne pourrait même pas servir d’épouvantail,
le véritable soldat de la défense nationale ne saurait être que le peuple
haïtien lui-même.