11 Janvier, 2006

January 11, 2006

11 Janvye, 2006
Vol. 23 No. 44

Urano Texeira da Matta Bacellar n'aura-t-il pas voulu céder sous aucun prétexte? Ou s'est-il senti frustré par la conduite de Juan Gabriel Valdés qui semble vouloir prendre la direction des affaires tant civiles que militaires?

La nouvelle s'est répandue très vite le matin du samedi 7 janvier: on (qui?) venait de retrouver le corps du chef militaire de la Minustah, le général brésilien Urano Texeira da Matta Bacellar, sans vie, assis sur une chaise, un revolver à côté de lui et un livre ouvert qu'il devait être en train de lire avant de se loger ou de recevoir une balle à la tête. Il était vêtu d'un short et d'un T-shirt sur le bacon de sa chambre à l'hôtel Montana sur la route de Pétionville.

Le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU et chef civil de la Minustah, Juan Gabriel Valdés, accompagné du représentant résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Adama Guindo, et de l'ambassadeur canadien Claude Boucher, s'est précipité sur les lieux pour constater le décès. En milieu de matinée, l'ambassadeur brésilien Paulo Pinto Cordeiro et le directeur général de la Police nationale Mario Andresol arrivaient également à l'hôtel.

En premier lieu, la Minustah ne faisait point mention de suicide, indiquant même dans son communiqué le même jour: … "Alors que les circonstances entourant cette tragédie sont en cours d'investigation, la Minustah souhaite saluer la mémoire d'un professionnel et d'un soldat honorable, mort au service des Nations unies en…"

Mais rapidement la thèse du suicide était lancée, avant toute investigation sérieuse. Le journal de droite brésilien O Globo renchérissait même pour "expliquer" la raison qui aurait porté le général Bacellar à mettre fin prématurément à ses jours, écrivant que l'officier de 58 ans "était en proie à la dépression face aux pressions exercées sur lui pour lancer des offensives musclées dans le quartier populaire de Cité Soleil, considéré comme 'le repaire des kidnappeurs'". Et l'"ambassadeur" du régime de facto à Washington et propriétaire du journal Haïti-Observateur, Raymond Joseph se dépêchait le jour même d'avaliser le suicide au cours d'une interview avec une station communautaire de Montréal (CKUT, 7-01-06), déclarant d'emblée: "Le chef de la Minustah s'est suicidé. On l'a trouvé ce matin 'suicidé'." En effet, et par qui?

Il est un fait certain que Bacellar subissait de fortes pressions, mais de là à se suicider, il existe quand même une marge. Les deux jours précédents, ses rencontres avec des dirigeants du secteur des affaires, en présence de Juan Gabriel Valdés et aussi d'un représentant du PNUD, avaient été plutôt orageuses. Suivant ses déclarations, il avait manifesté son opposition de mettre sur pied des opérations répressives indiscriminées et aveugles à Cité Soleil sous prétexte de capturer des bandits comme l'auraient voulu certains de ses interlocuteurs. Le président de la Chambre de commerce Réginald Boulos n'est-il pas allé jusqu'à proposer la création d'un fonds pour les victimes des "dommages collatéraux"!

Da Matta Bacellar n'a pas été d'ailleurs le premier commandant de la Minustah à subir des assauts en ce sens de la part de la bourgeoisie et de la classe politique traditionnelle. En effet, son prédécesseur et compatriote le général Augusto Heleino Ribeiro Pereira, à qui il avait succédé en septembre 2005, avait même protesté publiquement contre les pressions exercées sur lui nommément par les Etats-Unis, la France et le Canada et leurs affidés indigènes pour sévir plus férocement contre les quartiers populaires. N'allait-il pas jusqu'à déclarer que s'il devait agir comme on le lui exigeait, il n'aurait plus le courage de regarder dans les yeux ses deux enfants. Mais il cédait quand même -sans doute pour sauver sa peau?-devant ceux qui lui reprochaient d'être clément envers les "bandits", les chimères, et le 6 juillet 2005 il conduisait lui-même une opération à Cité Soleil qui s'achevait par un massacre d'une soixantaine de personnes, parmi lesquels des enfants, des femmes, des vieux et aussi le militant Emmanuel Wilmé dit Dread Wilmé. Cette tuerie a été en partie filmée par le journaliste et cinéaste nord-américain Kevin Pina qui remettait en personne une copie de son documentaire au chef civil de la Minustah Juan Gabriel Valdés à l'aéroport JFK de New York..

Urano Texeira da Matta Bacellar n'aura-t-il pas voulu céder sous aucun prétexte? Ou s'est-il senti frustré par la conduite de Juan Gabriel Valdés qui semble vouloir prendre la direction des affaires tant civiles que militaires? Gabriel Valdés, en effet, prenait sur lui le 5 janvier, l'annonce de prochaines opérations musclées de la Minustah à Cité Soleil..

Pour revenir à la mort encore mystérieuse du général brésilien, Valdés a présenté une conférence de presse le 8 janvier, dans laquelle il a jugé important de mettre l'accent sur la convergence de vues qui existait entre le défunt et lui sur la stratégie à appliquer pour rétablir l'ordre et la paix en Haïti. Mais cela ne semble pas correspondre à la réalité, car depuis le départ d'Heleno, c'est à peine si on entendait la voix de son successeur.

Évidemment, après avoir conclu un peu trop vite au "suicide" on a commencé à parler d'enquête, une enquête qui ne s'achèvera pas, on l'espère, dans le silence de la tombe, comme celle qui avait été annoncée à grand fracas après la mort du policier canadien Mark Bourque le 20 décembre dernier?

Au Brésil, une réunion d'urgence s'est tenue le jour même du décès de Bacellar au ministère des Affaires étrangères à laquelle participaient le vice-président et ministre de la Défense José Alencar, le chancelier Celso Amorim, le commandant des Forces armées, le général Francisco Albuquerque, le chef de cabinet de Sécurité institutionnelle, le général Jorge Armando Felix et l'ex-commandant de la Minustah, le général Augusto Heleno Ribeiro Pereira. Dans la soirée, le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva est intervenu pour exprimer d'une part ses condoléances à la famille, et pour annoncer avoir passé des instructions pour que soient transmises au secrétaire général de l'ONU Kofi Annan les attentes du gouvernement brésilien relatives à l'ouverture d'une enquête immédiate et exhaustive sur la mort du militaire. A ce propos, une délégation brésilienne composée d'experts et d'un médecin légiste est arrivée le lundi 9 janvier à Port-au-Prince, pour participer aux côtés des investigateurs haïtiens et de l'ONU à l'enquête pour déterminer la cause de la mort de da Matta Bacellar dont le corps a déjà été rapatrié dans son pays.

Entre-temps la thèse du suicide se fait de moins en moins crédible. Le quotidien dominicain El Nacional, dans son édition du 8 janvier, parle d'un franc-tireur embusqué qui aurait abattu à distance Bacellar assis sur le balcon de sa chambre de l'hôtel Montana. Et chose encore plus bizarre, la douille du projectile qui a tué le général n'a pas été retrouvée. Et par ailleurs aucun coup de feu n'a été entendu si l'on en croit des personnes dans l'établissement. Franc-tireur ou pas, suicide ou pas, où est la balle? Et pour clore le tout, une enquête balistique sérieuse, indépendante, c'est-à-dire qui ne serait pas confiée à des "suspects" potentiels devrait aisément indiquer s'il s'agit d'un suicide ou d'un meurtre. Mais déjà on semble vouloir classer l'affaire de façon plutôt assez expéditive, puisque les dirigeants brésiliens n'ont trouvé rien de plus pressant à faire en ces circonstances que de proposer un successeur en la personne du général José Elito Carvalho Siqueira, obtenant sans peine et aussitôt.le soutien des Etats-Unis, de la France, du Canada, de l'Argentine, de l'OEA et de Valdés pour continuer à assurer le commandement de la mission de l'ONU en Haïti. En attendant, c'est le général chilien Eduardo Aldunate Herman, le second dans la hiérarchie militaire de la Minustah, qui assume le commandement. Rappelons que Aldunate Herman, comme a dû l'admettre le gouvernement chilien, avait fait partie d'une unité répressive de l'armée chilienne sous le régime du dictateur Augusto Pinochet.

Juan Gabriel Valdés sans doute, pour sa part, aura plus de facilité à communiquer avec lui pour répondre aux desiderata de ses commanditaires et la bourgeoisie haïtienne et ses acolytes auront les mains plus libres?