Au cours de la semaine écoulée, la presse dite indépendante a fait grand bruit au sujet d’une «commission» formée le 3 septembre à l’issue du conseil des ministres de facto, pour plancher sur un projet de décret d’amnistie en faveur des auteurs d’infractions commises durant la période du 15 décembre 2003 au 15 mars 2004.
Les médias de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) en ont évidemment fait un tollé, invitant tous les détracteurs Lavalas à se prononcer sur la question. L’accusateur émérite Pierre Espérance du RNDDH (Réseau national de défense des droits des Haïtiens) y trouvait une autre occasion d’exprimer sa hargne anti-lavalassienne et sa haine, pour déclarer: «Le RNDDH est étonné d’entendre qu’à deux mois des élections le gouvernement intérimaire a formé une commission pour réfléchir sur la question d’amnistie en faveur des criminels sans foi ni loi qui ont fait couler abondamment le sang du peuple. Par cette décision le gouvernement renforcera l’impunité dans le pays. Le RNDDH croit que ce gouvernement n’a aucune compétence pour accorder d’amnistie…»
Les autres ténors de la même lignée, tels que le virulent évêque du Sud-Est, Guire Poulard, l’avocat Samuel Madistin, et l’inévitable Micha Gaillard de l’alliance politique Fusion y allait de son bavardage habituel, disant: «La population doit faire très attention tout en dénonçant cette question de ne pas tomber dans le piège de la provocation en vue de nuire aux élections. La population doit agir avec intelligence. De son côté, le gouvernement doit laisser au prochain gouvernement le soin d’étudier la question en vue d’une solution.» Sans compter les mises en garde lancées par tous ces effrontés contre toute libération du Premier ministre Lavalas Yvon Neptune et du curé de la paroisse Sainte-Claire, Gérard Jean-Juste, qui pourtant ont été arrêtés illégalement ou sous des motifs fabriqués que même leurs accusateurs ne peuvent apporter aucune preuve, à tel point qu’ils sont gardés en prison indéfiniment en quelque sorte..
De son côté, pourtant, le ministre de facto de la Justice Henry Dorléans a nié que ce dossier ait fait l’objet de discussions entre les membres du gouvernement de facto, déclarant à ce sujet: «Il s’agit d’une rumeur qui circule dans le public et qui a été portée à la connaissance de certains membres du gouvernement … Aucune disposition en ce sens n’a été prise par le gouvernement. Mais si dans le public, une telle mesure s’avère être d’un certain intérêt, peut-être faudrait-il que le gouvernement s’oriente dans cette direction. Les journalistes devraient donc suivre de près l’opinion à ce sujet. Si ce n’est pas l’avis du public, le gouvernement ne devrait pas y penser.» Ce serait donc «le public» qui l’aurait incité, lui et sa clique, à penser à une telle mesure? Il serait pourtant un fieffé menteur, car son comparse, le Premier ministre de facto Gérard Latortue, au cours du symposium sur la «contribution d’Haïti à la réforme des Nations unies» le 8 septembre à l’hôtel Montana, l’a explicitement démenti et confirmé l’existence du projet de décret d’amnistie. Cette initiative, précisait même ce dernier, n’avait pas fait pas l’unanimité au sein de son gouvernement, et a été retirée.
Cependant, il s’agit de voir le véritable dessein des autorités de facto avec cette affaire d’amnistie qu’elles agitent comme un «cadeau», pour aguicher les militants Lavalas à participer aux élections avec la satisfaction d’une de leurs revendications, telles que la libération de certains de leurs dirigeants. La manœuvre vise évidemment à jeter de la poudre aux yeux et est assez grossière, car on ne voit pas comment, et à quel titre ce gouvernement de facto criminel pourrait s’autoriser à accorder une amnistie à des personnes qu’il emprisonne illégalement ?
D’autre part, il faut souligner que le projet d’amnistie en question ne concerne pas seulement les prisonniers politiques Lavalas, mais également (et plutôt?) les anciens «rebelles» qui avaient commis d’effroyables exactions contre la population civile et les policiers. La «communauté internationale» serait ainsi moins vulnérable aux critiques de ceux que chatouille encore l’omniprésence de cette bande d’assassins sur la scène politique? En l’occurrence il faut se rappeler que les médias de l’ANMH ont fait silence sur le récent élargissement de l’ex-numéro 2 du FRAPH, le sanguinaire Louis Jodel Chamblain, qui s’est même déclaré candidat pour ces fameuses élections. Pourquoi Guy Philippe qui, à la tête des ex-rebelles, avait vandalisé des commissariats et autres bâtiments publics ne se retrouve pas derrière les barreaux au lieu de mener sa campagne présidentielle? Et tant d’autres criminels qui n’ont jusqu’à présent pas eu de comptes à rendre depuis le premier coup d’État. D’une pierre deux coups: on «amnistie» des innocents et les assassins ont les coudées franches pour entreprendre de nouvelles exactions!
En fin de compte, quels qu’en soient les buts de ce dit projet d’amnistie, c’est une «perfidie calculée», comme l’écrivait le philosophe*, «un scandaleux retournement des évidences, un grotesque renversement des rôles» où les bourreaux voudraient mettre sur le même plan leurs complices et les victimes de ces derniers. Et tant qu’à faire, la Minustah, ses dirigeants tels Juan Gabriel Valdés et les mercenaires qui la composent seront eux aussi «amnistiés» de tous leurs crimes passés, présents et futurs, surtout à la veille du Tribunal international sur Haïti qui doit initier ses travaux à Washington les 23 et 24 septembre prochains?
*Vladimir Jankélévitch in L’imprescriptible (Édit. du Seuil, 1986)