27 Julliet, 2005

July 27, 2005

27 Jiyé, 2005
Vol. 23 No. 20


Après les funérailles, à l’initiative des journalistes, une manifestation a démarré devant l’église vers midi trente en direction de Bourdon. Dans un premier temps, la marche s’est scindée en deux groupes: d’un côté les journalistes et les représentants de la «société civile» qui réclamaient justice pour Jacques Roche et appelaient les autorités de facto à assumer leurs responsabilités…

Tôt dans la matinée du jeudi 21 juillet, un important et spectaculaire dispositif de sécurité mobilisant des Casques bleus de la Minustah et des agents des unités spécialisées de la Police nationale (PNH) était placé autour de l’église Saint-Pierre à Pétionville, à l’occasion des funérailles du journaliste Jacques Roche, assassiné par ses kidnappeurs le 14 juillet.

Plusieurs centaines de personnes, comprenant parents, amis, des étudiants, des artistes et écrivains, des journalistes et évidemment tous les secteurs politiques et du patronat, qui auront voulu utiliser la victime pour leurs desseins peu avouables, prenaient part à cette cérémonie. Le gouvernement de facto était certes représenté par la titulaire de la Culture, Magalie Comeau Denis, qui donnait d’ailleurs le ton dans une intervention guerrière, vraiment peu appropriée en ces circonstances: une éructation de haine contre l’organisation Lavalas et les masses populaires, et évidemment contre le président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide en exil forcé.

Effrontée et grossière dans ses habits «griffés». Magalie Comeau-Denis s’est écriée: «Nous n’avons pas peur, nous n’aurons jamais peur. S’ils ont tué Jacques pour faire revenir leur chef au pays, ils ont tort. Car, il ne pourra pas revenir (…) Ils ont tué Jacques et ont jeté son cadavre à la République, mais la République l’a ramassé. Ce mort est nôtre.» En effet, c’est l’inconscient qui prenait le dessus, elle se trahissait elle-même, cette mort est «sienne», comme elle le dit si bien. Puisqu’elle arrive comme par coïncidence au moment où la chasse est relancée de façon systématique contre les membres et sympathisants de Fanmi Lavalas. Un événement survenu au cours de la cérémonie allait d’ailleurs le démontrer, si l’on pouvait avoir des doutes. Comeau-Denis, d’ailleurs, ne s’arrêtait pas là, et c’est sur un ton menaçant qu’elle reprenait en gesticulant: «Jacques sort vainqueur du combat, mais d’eux il ne restera rien, une fois prononcée la peine qu’ils méritent.» Quel désastre de voir une ministre de la Culture, même de facto, aboyer ainsi!

Des propos qui annoncent de toute évidence l’imminence d’une campagne de représailles contre les militants et partisans Lavalas dans les quartiers populaires alors que les vrais assassins et les auteurs intellectuels du crime circulent en toute impunité dans la ville. Il faut signaler que l’allocution de Comeau-Denis a été perturbée par une partie de l’assistance composée notamment des étudiants dont ceux du Grafneh (Grand Front national des étudiants haïtiens), qui scandaient des slogans hostiles au Premier ministre de facto Gérard Latortue et son gouvernement, et contre la Minustah accusée par les protestataires de complicité dans les kidnappings.

De son côté, le représentant de la «société civile», Anthony Barbier du Groupe des 184, trouvait des circonstance atténuantes aux assassins de Jacques Roche en déclarant: «Ces exécutants ont beaucoup plus d’humanité que les assassins en soutane, à col et veston qui commanditent les crimes. Car, ils sont obligés de les droguer pour les forcer à perpétrer des crimes qu’ils n’auraient jamais commis s’ils avaient toute leur lucidité.» Barbier semble être bien imbu des méthodes utilisées par les commanditaires?

Le célébrant principal, l’évêque auxiliaire de Port-au-Prince Pierre André Dumas, dans son homélie, répétait ce que la population ne peut que constater à chaque coup d’État. «Combien faut-il encore de veufs, de veuves, d’orphelins et d’orphelines pour arrêter cette violence (…) Au nom de qui, au nom de quoi, de quelle idéologie politique, de quelle moralité veut-on systématiquement programmer la mort de pauvres innocents.»

Le curé de la paroisse Sainte-Claire, le père Gérard Jean-Juste, a été pris à partie à l’intérieur même de l’église peu avant le début de la cérémonie, pendant qu’il se présentait à l’exposition de la dépouille. Le père Jean Juste, vêtu de sa soutane, pour assister aux funérailles a été contraint par la foule, qui l’a sévèrement molesté d’aller se réfugier dans la sacristie, avant d’être interpellé par les policiers et des Casques bleus qui l’ont placé en garde à vue au commissariat de Pétionville. A ce sujet le secrétaire d’Etat à la Sécurité publique, David Bazile, a déclaré: «La foule voulait le dévorer. Nous avons décidé de le conduire ici pour éviter que la situation dégénère. Il reviendra à la justice de décider de son sort.» Curieuse affaire où pour protéger quelqu’un on l’arrête et on l’inculpe!

Si la police avait effectivement agi pour la sécurité de Jean-Juste, pourquoi reviendrait-il encore à la justice de décider de son sort en le plaçant sous arrestation et en l’emprisonnant dans la soirée au Pénitencier national sous la double accusation de complicité dans l’assassinat de Jacques Roche et de complot contre la sûreté de l’Etat?

Après les funérailles, à l’initiative des journalistes, une manifestation a démarré devant l’église vers midi trente en direction de Bourdon. Dans un premier temps, la marche s’est scindée en deux groupes: d’un côté les journalistes et les représentants de la «société civile» qui réclamaient justice pour Jacques Roche et appelaient les autorités de facto à assumer leurs responsabilités, de l’autre côté les étudiants et d’autres personnes qui ne voulaient pas respecter le parcours des organisateurs et scandaient des propos hostiles à Latortue et aux Casques bleus. Ce dernier groupe a arraché toutes les banderoles placées sur la route de Bourdon portant ce slogan: «Valdés vous avez fait du bon travail, continuez sur la même voie», les a brûlées devant la résidence de l’ONU.

De leur côté, arrivés devant la primature à Musseau, les journalistes par la voix de Thelson Fleurismé de la Télévision nationale (TNH), ont invité Latortue et son cabinet à prendre des mesures sérieuses pour remédier aux problèmes de l’insécurité en déclarant: «Au nom de tous les citoyens, de toutes les citoyennes, de tous les jeunes qui sont enlevés, torturés, violés (…) Au nom de tous ceux qui ont subi des actes violents, nous disons c’est inacceptable. C’est inacceptable de vivre dans ce climat de terreur.»

En outre, les journalistes ont rappelé dans leur message les noms d’autres travailleurs de la presse assassinés comme Roche, citant notamment le jeune Gasner Raymond, journaliste de l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir, tué en 1976 par les sbires de Jean-Claude Duvalier ; le directeur de Radio Haïti Inter, Jean Léopold Dominique, tué le 3 avril 2000 ; et le responsable de la salle des nouvelles de Radio Echo 2000 à Petit-Goâve, Brignol Lindor, tué le 3 décembre 2001. On se demande pourquoi le jeune journaliste Abdias Jean, assassiné pourtant récemment en janvier 2005 par des policiers dans le quartier populaire de Village de Dieu au Bicentenaire, n’a pas été cité parmi les journalistes crapuleusement abattus?

Les deux groupes de manifestants ont mis fin à leurs mouvements devant le Palais national où un journaliste de Radio Ibo, Pierre Jean-Paul, a délivré un second message réclamant à la présidence de facto de fournir des efforts contre l’insécurité, et critiquant la tendance de cette dernière consistant uniquement à déplorer ou à dénoncer.

La veille des funérailles, à l’initiative de l’Association nationale des médias haïtiens (Anmh) et de la Fondation culture création, une série d’émissions spéciales et un forum ont été réalisés en multiplex sur les ondes d’une dizaine de médias en hommage à Jacques Roche. Le secrétaire général du Conseil des sages, Christian Rousseau, qui y participait, a déclaré au sujet de la position des «sages» préconisant la disqualification de Fanmi Lavalas dans le processus électoral: «Nous ne devrions pas prôner l’exclusion d’un groupe, mais, vu le contexte qui se présente aujourd’hui, il est nécessaire de prendre des mesures drastiques en vue de faire échec à ce climat de violence qui terrasse la population.»

Par ailleurs, d’après le responsable de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), Michaël Lucius, un certain Edgard Etienne dit Ti Roger a été appréhendé le 19 juillet pour son implication présumée dans le kidnapping suivi du meurtre de Roche. Le prévenu aurait fait des «révélations précieuses» pour la suite de l’enquête, si l’on en croit ce qu’a affirmé Lucius, ainsi qu’un précédent bulletin de RFI (Radio France Internationale) l’avait annoncé le 19 juillet, précisant que Edgard Etienne a avoué connaître les auteurs matériels et intellectuels de l’assassinat de Jacques Roche. On ne peut ainsi que se demander pourquoi la Minustah et ses polices, la PNH et la Civpol, n’ont-elles pas encore démantelé et mis hors d’état de nuire cette filière criminelle depuis le 19 juillet? Attendent-elles le signal de la ministre de facto Magalie Comeau-Denis pour bondir sur les proies désignées?