13 Julliet, 2005

July 13, 2005

13 Jiyé, 2005
Vol. 23 No. 18

Le samedi 9 juillet, pour les funérailles de Wilmé, c’est une marée humaine qui a investi les rues de Cité Soleil pour lui rendre un solennel hommage et montrer que son sacrifice n’aura pas été en vain…
Le mercredi 6 juillet, dès 3 heures 30 du matin la Minustah encerclait déjà le quartier de Bois-Neuf à Cité Soleil, avec au moins quatre cents Casques bleus, quarante chars blindés. Une heure plus tard, avec l’apparition de deux hélicoptères dans le ciel de cet immense bidonville où vivent les plus défavorisés parmi les défavorisés, le général brésilien Augusto Heleno Ribeiro Pereira donnait le signal de l’assaut contre des familles endormies, et ses troupes faisaient même tonner les canons de leurs engins de mort, tirant sur les maisons, une église, un établissement scolaire, lançant des gaz lacrymogènes à qui mieux mieux. Les habitants réveillés en sursaut sous un déluge ont été totalement abasourdis et ceux qui arrivaient à sortir étaient froidement abattus. La Minustah ne faisait pas de quartier et ceux qui avaient le malheur de se trouver, dans le voisinage de Bois-Neuf, à portée des tirs, y passaient aussi. Ainsi, un certain Léon Chéry, un homme dans la quarantaine, qui se rendait à son travail perdait la vie, de même que Monès Bélizaire, une marchande de rue, mourait instantanément d’un projectile à la tête; une femme, Sena Romulus et ses deux jeunes enfants et beaucoup d’autres tombaient à l’intérieur de chez eux sous les tirs qui transperçaient les minces parois. Certaines victimes étaient en train de se laver pour partir travailler… En résumé, il n’y a pas eu d’affrontement mais un massacre planifié et odieux...

Mais pour le porte-parole militaire de la Minustah, Elouafi Boulbars, qui donnait une conférence de presse le lendemain après avoir versé tant de sang innocent, cela se résumait simplement ainsi: «La maison où vivait Wilmé était l’une de nos cibles et elle a été mise en ruines.»

Effectivement, Emmanuel Wilmé dit «Dread» Wilmé, un jeune homme de 27 ans, que la communauté internationale diabolisait depuis un certain temps pour «justifier» son assassinat, a été tué ainsi que cinq de ses compagnons. Radio Métropole, un des médias porte-parole de la bourgeoisie, commentait cyniquement: «Apparemment, les bandits retranchés à Bois-Neuf ont été surpris par la puissance de feu des Casques bleus. Et selon leurs proches, les hommes de Dread Wilmé n’ont pas eu le temps de réagir aux rafales des blindés de la Minustah. C’était le sauve-qui-peut. Dans la foulée, plusieurs d’entre eux ont laissé leur peau.» Ainsi, tout en admettant que Dread Wilmé aurait quelque chose à se reprocher, est-ce ainsi qu’une force pareille de plus de 400 hommes, des blindés, des aéronefs devaient agir? Pourtant, comme l’a avoué le colonel marocain Boulbars, on savait où il vivait et on n’aura même pas essayé de le capturer? Et la soixantaine de morts résultant de cette opération, étaient-ils dans la même maison? Comme le faisait aussi remarquer un rescapé: «Il n’y a pas eu d’affrontement armé, mais un massacre.»

Les accusations portées contre Wilmé n’ont jamais été accompagnées d’aucune preuve. Ce n’était point un bandit, ou peut-être l’était-il certainement pour la Minustah, parce qu’il résistait contre l’occupation de son pays et représentait pour les masses populaires un symbole de cette résistance. Après son assassinat, un habitant de Cité Soleil déclarait justement: «Les Blancs ont assailli la Cité pour tuer les partisans d’Aristide. Ils ne pourront pas nous tuer tous. Et même s’ils y parvenaient, nos enfants prendraient la relève de la résistance. Ils ont tué Dread Wilmé mais nous sommes encore là pour poursuivre la lutte.»

Et le samedi 9 juillet, pour les funérailles de Wilmé, c’est une marée humaine qui a investi les rues de Cité Soleil pour lui rendre un solennel hommage et montrer que son sacrifice n’aura pas été en vain. Amarald Duclonat a déclaré: «Cette mort nous touche jusqu’aux entrailles. Wilmé était un frère. Même si nous pleurons sa perte mais la lutte doit se poursuivre. Nous nous devons de continuer le combat. Dread Wilmé a été accusé comme un kidnappeur et un zenglendo à cause de cette lutte contre la misère et l’exclusion des masses de Cité Soleil et du pays tout entier. Si lutter, combattre pour le retour de la démocratie en Haïti, pour l’amélioration des conditions sociales des masses, est un acte de kidnapping, alors nous sommes effectivement des kidnappeurs... Dread Wilmé est tombé mais vingt autres Wilmé sont déjà prêts pour continuer la bataille...»

Comme par coïncidence, ce massacre perpétré par la Minustah est intervenu au lendemain du retour au pays du Premier ministre de facto Gérard Latortue, qui venait de participer aux Etats-Unis à une rencontre avec le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan et des membres du Conseil de sécurité. Latortue avait révélé à son retour que les instigateurs de la violence sont clairement identifiés et seront pourchassés. Il avait annoncé des résultats probants dans peu de temps. D’autre part, Elouafi Boulbars, dans sa conférence de presse sur l’assaut des Casques bleus contre Cité Soleil, clamait: «La Minustah est à pied d’œuvre pour résoudre le problème de l’insécurité dans la capitale, et l’action menée la veille où les bandits ont subi un sérieux revers, n’est qu’un début (...) Ces gens là en refusant d’obtempérer ils n’ont qu’à assumer les conséquences, et les exemples ne manquent pas.» Évidemment on ne saurait s’attendre à un autre langage de la part de ce militaire formé sous le règne du sanguinaire Hassan II du Maroc, dont les crimes n’ont jamais été dénoncés par les gouvernements français successifs de la droite et de ladite gauche. Hassan II pouvait même à loisir faire tuer des opposants en France même, avec la complicité active des services secrets français. On peut encore se rappeler la disparition de cet éminent progressiste Ben Barka, réfugié en France et enlevé puis assassiné...

Pour en revenir à la Minustah, celle-ci semble bénéficier des services et du zèle de l’ex-maire de Delmas Ernst Erilus et des sicaires de ce dernier comme indicateurs. En effet, quelques jours avant cette tuerie, Érilus déclarait sur les ondes de Vision 2000: «Avant-hier (29 juin) lors du match Brésil ( Brésil-Argentine), Dread Wilmé suivait la rencontre à la télévision. J’ai appelé la Minustah pour lui dire qu’elle devrait profiter de cette occasion pour prendre Wilmé à l’improviste et l’arrêter. La Minustah m’a répondu qu’elle n’a pas encore reçu d’ordre en ce sens.» De plus, Erilus n’a pas caché ses accointances avec la Primature, indiquant: «Certains membres du bureau du Premier ministre travaillent avec moi 24 heures sur 24 et c’est grâce à cette collaboration qu’on n’a pas enregistré plus de cas de banditisme dans la capitale.» Pourtant ce n’est pas ce que constatent les citoyens, et c’est même plutôt curieux de devoir remarquer que l’intensification des kidnappings, Erilus manifeste encore plus bruyamment pour vanter sa capacité à résorber l’insécurité! La Primature et la Minustah lui laisseraient-elles carte blanche pour son «business» en échange de son travail de mouchard?

En fait ce massacre a été mijoté, planifié, discuté, jusqu’à obtenir le feu vert de Condoleezza Rice qui s’est imposée à la «timidité» du commandant de la Minustah Augusto Heleno Ribeiro Pereira. On se souvient que celui-ci, du moins apparemment, avait voulu résister aux pressions du Groupe des «184» d’André Apaid, plus spécifiquement aux ténors de la Chambre de commerce, Boulos et Baker qui lui exigeaient de passer à l’action. Ces derniers ont eu le dernier mot, grâce à l’appui d’un inconditionnel du crime en la personne du secrétaire d’État pour les Affaires hémisphériques Roger Noriega. Puis il y a eu le début de la diabolisation de Dread Wilmé dont l’opération montée le 6 juillet pour son assassinat allait servir de prétexte pour effectuer ce massacre qui ne trouvera pas d’écho dans les médias étrangers, sauf pour annoncer la mort de Dread Wilmé et de deux ou trois «complices». D’ailleurs le correspondant en Haïti de Radio Canada n’indiquait-il pas lui-même la marche à suivre à l’écran? Un massacre pour effrayer les «chimères» ou les «jetables» dont le nombre croissant et la résistance inflexible effraient la macouto-bourgeoisie et ses complices.