6 Juillet, 2005

July 6, 2005

6 Jiyé, 2005
Vol. 23 No. 17

Il y a encore beaucoup de questions en suspens quant au rôle joué par le Canada dans la planification et l’exécution de ce changement illégal du régime d’un dirigeant populaire démocratiquement élu.
Par Anthony Fenton

Pierre Pettigrew, ministre des Affaires extérieures du Canada, pouvait-il encore ignorer les crimes que lui rappelait une patriote en lui présentant le vendredi 1er juillet des affiches et des tracts décrivant le rôle du gouvernement canadien et le sien propre dans la sanguinaire répression menée contre les masses populaires en Haïti? «Pierre S. Pettigrew appuie les violations des droits humains en Haïti», pouvait-on lire justement sur l’une des feuilles accompagnée de sa photo. Et sur d’autres, illustrées par des cadavres ensanglantés ou décapités gisant sur les chaussées de la capitale haïtienne avec les légendes suivantes: «Sous prétexte d’aide humanitaire en Haïti»; «Vos impôts à l’œuvre en Haïti»; «Denis Coderre appuie les violations de droits humains en Haïti»; etc.

Bien endimanché, comme un bon paroissien, Pettigrew profitait de cette journée de la Fête nationale du Canada pour visiter sa circonscription. Sur la petite place près de la station de métro du Parc, à Montréal, où quelques tentes avaient été dressées en cette occasion, il s’amenait tout fier, sûr de rencontrer des citoyens prêts à avaler les bobards habituels. Croyait-il que sa nouvelle tenue «Calvin Klein» (voir Haïti-Progrès, «Conférence de la honte», Vol 23 No 15, 22 au 28-06-05) allait pouvoir cacher tant de sang innocent versé? Pourtant le journaliste Yves Engler lui avait concrètement et publiquement signifié que les tâches rouges transparaissaient (ibid.). Ainsi, quand il se présenta sous l’une des tentes, de nombreux patriotes l’interrogèrent sur le rôle criminel du gouvernement libéral en Haïti. Et encore plus humiliant pour le ministre, d’autres personnes de différentes origines présentes sur les lieux, informées de la situation par les manifestants se mirent de la partie pour en savoir plus de la bouche même de l’intéressé qui, à défaut de pouvoir avouer sa complicité, regagna sa voiture aussi vite qu’il était arrivé, et cette fois sous les huées de la foule «multiculturelle». Car, en effet, Pierre Pettigrew, en tant que ministre des Affaires extérieures ne saurait tout ignorer des activités criminelles menées par ses troupes en Haïti le jour même du coup d’État du 29 février 2004 et par la suite, comme en rendait compte Anthony Fenton dans plusieurs articles et celui ci-dessous, daté du 8 septembre 2004, dont nous vous présentons la traduction de l’anglais.

Le 29 juillet, le commandant du contingent militaire canadien en Haïti, le lieutenant-colonel Jim Davis, reconnaissait au cours d’une téléconférence fort animée par les médias qu’au moins 1000 personnes avaient été tuées à Port-au-Prince depuis le 29 février . Il reconnaissait aussi que les forces d’occupation avaient pris part à un massacre de 40 à 60 civils Lavalas dans le quartier du Bélair le 12 mars.

Aucun de ces événements n’a eu droit à une mention dans les comptes rendus de presse subséquents. Bien au contraire, le Toronto Star écrivait en manchette: «La mission en Haïti saluée comme un succès: les magasins ouvrent leurs portes, les enfants sont souriants.» Ce qui est dans la même veine que d’autres élucubrations offertes au public canadien pour caractériser la performance des Forces canadiennes en Haïti. Le 29 juillet, le nouveau ministre de la Défense Bill Graham déclarait, cyniquement: «Notre mission en Haïti a été déterminante pour apporter la paix et la stabilité dans ce pays troublé.»

La réalité le jour du massacre du 12 mars est décrite de façon très différente de celle rapportée à ce moment. Davis disait: «Je ne suis pas en train de nier que ces événements ont eu lieu. Le bataillon des Etats-Unis avait été pris dans des embuscades les cinq soirs précédents. . . . Vous devez pouvoir apprécier ce que le bataillon [US] tentait de faire, ce pourquoi il était venu. . . . C’était une situation chaotique d’une nuit à l’autre. . . . En l’espace de quelques jours nous avions pris le contrôle de la situation.»

Les rapports de la grande presse au sujet cette soirée du 12 mars ne mentionnent tout simplement que «deux personnes tuées par les troupes nord-américaines» (Truro Daily News, 13-03-04). Selon un Marine américain, «Les deux hommes abattus dans la nuit de vendredi au cours d’une patrouille avaient précédemment fait feu sur les soldats, bien qu’on n’ait jamais découvert leurs armes.» Suivant des témoins, cependant, «les morts étaient des passants», et «ceux qui ont été tués n’étaient ni armés ni des militants». Le frère de l’une des victimes révélait: «Il jouait au basket-ball quand les Américains et les Français ont commencé à tirer.» Plus tard, le National Post rapportait que «des riverains disaient qu’au moins 11 personnes avaient été tuées par les tirs».

Beaucoup de gens, y compris des témoins oculaires, ont indiqué à la délégation du Quixote Center Emergency Observation venue en Haïti, du 23 mars au 2 avril, qu’au moins 70 personnes ont été tuées le 12 mars au cours de ces événements décrits à la délégation comme le «Massacre du Bélair». Même des personnalités anti-Aristide, telles que Camille Charlmers du PAPDA, ont demandé à la délégation de porter une attention particulière aux violations de droits humains par les forces d’occupation. Charlmers faisait état de «quelque 60 personnes» à avoir été tuées le 12 mars au Bélair.

Alors que les Marines US sont «officiellement» impliqués dans la mort de deux personnes, il n’est pas clair quant à savoir qui a perpétré les autres meurtres. Les Français ont été cités dans des rapports officiels par la suite et des témoins oculaires ont affirmé à maintes reprises que des «forces internationales» étaient sur les lieux ce 12 mars, munies d’armes automatiques à viseur laser, de lunettes de vision de nuit, et de APC (Army Personnel Carriers: véhicules blindés). Étant donné que le colonel Davis est si familier avec les événements du 12 mars, la question pour savoir si oui ou non des troupes canadiennes ont été impliquées dans le massacre mérite qu’on se penche sérieusement là-dessus.

Un petit contingent de troupes canadiennes était arrivé plus tôt ce soir-là et il est fort possible qu’il ait pris part au raid. Ce qu’il faut questionner encore plus, cependant, ce sont les allées et venues des soldats du Joint Task Force Two (JTF2) ce soir-là, étant donné qu’ils étaient effectivement en Haïti le 12 mars.

En dépit des dénégations du département de la Défense concernant leur présence en Haïti, les commandos secrets canadiens ont été photographiés le 3 mars dans ce pays, et ils étaient «armés jusqu’aux dents», équipés d’armes automatiques avec viseur laser et de munitions en abondance. Cette révélation confirme que c’était bien les forces du JTF2 qui avaient été envoyées pour «sécuriser l’ambassade» le 25 février, quatre jours avant le coup d’État. Cela pourrait aussi faire entrer en ligne de compte le rapport de la station RDI (la chaîne télé de nouvelles de Radio-Canada) la nuit du renversement d’Aristide, disant que des troupes canadiennes étaient présentes à l’aéroport quand Aristide a été mis dans l’avion à destination de la République centrafricaine. Cette dépêche de RDI a été rapidement occultée et la présence de troupes canadiennes au cours du renversement d’Aristide a été niée et n’a jamais fait l’objet d’une enquête depuis lors. David Pugliese du quotidien Ottawa Citizen a confirmé que le JTF2 se trouvait en Haïti au moins jusqu’au 18 mars, et a amplement écrit sur le secret qui entoure toujours les activités du JTF2.

Ce qui est clair concernant le massacre du 12 mars, c’est que les corps des personnes tuées ont été empilés et «emportés à bord d’ambulances que les soldats avaient amenées avec eux» (un autre fait que Davis ne nie pas). Le consensus parmi les témoins oculaires haïtiens qui se sont manifestés, c’est que cet événement n’aurait jamais été rapporté si des résidents du Bélair n’avaient pu ramasser secrètement les deux cadavres sur la scène de l’hécatombe.

Quand, mis au courant de ces événements, les journalistes sont arrivés le lendemain matin, tous les corps sauf deux avaient disparu et la consigne officielle voulait que seulement deux personnes avaient été tuées.

Ce bilan ne correspond même pas avec celui de Pierre Espérance, responsable du groupe des droits humains soutenu par les États-Unis et l’élite haïtienne, la Coalition nationale pour les droits des Haïtiens (NCHR). Espérance admettait au cours d’une récente interview que son bureau avait confirmé au moins quatre des décès au Bélair le 12 mars. Son bureau a refusé d’enquêter sur le massacre plus d’un mois après, tout en admettant que les gens du Bélair ne faisaient même pas confiance à la NCHR pour le faire..

Ce n’est pas par pure coïncidence si le massacre au Bélair a aussi eu lieu dans le contexte de l’intention exprimée par les militaires des Etats-Unis de «procéder activement au désarmement» des militants Lavalas, selon la déclaration faite le 11 mars par le général Hill.

Les questions posées à Davis arrivaient aussi dans le contexte du rapport sur les droits humains présenté par l’«Institute for Justice and Democracy en Haïti» (IJDH)**, rendu public le 19 juillet. De nombreuses et épouvantables photos et d’abondants détails revèlent nettement la persécution systématique dont sont l’objet des partisans d’Aristide et de Lavalas depuis le coup d’État du 29 février. Couvrant seulement les régions de Port-au-Prince et du Plateau Central, le rapport du IJDH fait état de plus d’un millier de morts. Concernant le compte général des corps estimé à plus de 3000, le rapport du IJDH ne rend compte que d’une «infime fraction des violations commises durant la période couverte».

Davis a mis en question la crédibilité et la validité de ce rapport, dont il admet avoir vu «des parties», arguant que «des photos peuvent être fabriquées, manipulées». Le directeur du IJDH, le très respecté avocat des droits humains et civils Brian Concannon, disait en réponse: «Si le colonel canadien avait raison quant à la fausseté de toutes ces histoires, qu’en fait toutes ces personnes disparues sont bien vivantes et se portent bien, que tous les corps décapités sont en réalité de fausses photos, cela me soulagerait, car cela voudrait dire que beaucoup moins de gens sont victimes des persécutions. Mais la réalité c’est que des informations très fiables montrent qu’il y a une persécution générale.»

Il y a encore beaucoup de questions en suspens quant au rôle joué par le Canada dans la planification et l’exécution de ce changement illégal du régime d’un dirigeant populaire démocratiquement élu (et de plus de 7000 autres fonctionnaires élus), et les assassinats politiques qui sont perpétrés pour faire taire la voix des masses haïtiennes tandis qu’on pave la voie pour de prétendues «élections libres et honnêtes». Le silence général entourant ces faits dans les milieux politiques canadiens doit être rompu, ces faits doivent être divulgués publiquement, et il faut qu’une enquête approfondie sur ces horribles questions se tienne.

(Traduit par nous. A. Fenton, 08-09-04)

*Anthony Fenton est un chercheur indépendant, journaliste et militant vivant à Vancouver (Canada). He can be reached at apfenton@ualberta.ca.

**Le rapport complet peut être consulté sur le site ci-dessous. Voir aussi “Canada's Secret Commandoes: The Unauthorized Story of Joint Task Force Two”