15 Juin, 2005

June 15, 2005

Jen 15, 2005
Vol. 23 No. 14

Réginald Boulos, président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCIH), alors qu’il recevait récemment avec ses pairs le commandant de la Minustah, le général Heleno Pereira, l’avertissait: «Les gangs de Cité Soleil ne sont pas des gangs liés à la pauvreté, et Monsieur le Général en est conscient. Ce sont des gangs politiques. Je les ai appelés à la radio la branche armée du parti Fanmi Lavalas (…)
Face au rythme soutenu sinon à l’augmentation exponentielle de l’insécurité à Port-au-Prince, l’impuissance sinon la passivité du gouvernement de facto et l’indifférence de la Minustah ne peuvent que susciter bien des interrogations.

D’un autre côté, pour leur part les habitants des quartiers populaires, outre le banditisme de droit commun, doivent faire face à la répression animée par la Police nationale et la Minustah elle-même, comme on a encore pu le constater lors du massacre au Bélair du 3 au 5 juin dernier. C’est à croire que cette Minustah, cette mal nommée Mission de stabilisation qui est en fait une force d’occupation, à défaut de s’en prendre au véritable banditisme avec les énormes moyens dont elle dispose, se fait la main sur le peuple haïtien. Soit dit en passant, ses agissements ne sont point dénués d’un fort relent de racisme qui se dissimule parfois derrière un paternalisme de mauvais aloi. À ce titre point n’est besoin d’aller chercher bien loin, et l’exemple nous vient directement du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU et responsable civil de la Minustah: Juan Gabriel Valdés qui, dans une entrevue au journal local Le Matin, disait, entre autres, ce qui suit: (…) «La première chose que je dis aux gens qui me demandent comment est Haïti, c’est: La vie n’est pas triste du tout, elle est joyeuse, même s’il y a tous les jours des drames et des tragédies qui affectent la vie de ce peuple (…) Je répète souvent à mes amis que je suis absolument impressionné par l’intelligence des Haïtiens…; c’est peut-être un obstacle pour que les Haïtiens se mettent d’accord» (Le Matin, 4-12-04). En d’autres termes, en des termes qu’il voudrait flatteurs, en termes plus clairs Valdés estime que nous sommes des nègres inconscients, au point de nous réjouir quand des drames quotidiens nous frappent et, par-dessus le marché, nous sommes «intelligents», mais comme des singes savants… On comprend alors pourquoi la Minustah n’a pas à se préoccuper de l’insécurité, et qu’elle puisse ainsi consacrer tous ses efforts à participer aux tueries d’innocents dans les quartiers populaires. On peut, à tout le moins «concéder» à Juan Gabriel Valdés qu’«il faut souvent plus de courage pour manifester de la joie que pour de la peine», et c’est peut-être ce qu’il n’aura pas compris et que voudrait lui apprendre le peuple haïtien.

On ne sait pas lequel des deux, de Valdés ou de Cameau-Coicou, porte-parole de la Police, communique ses impressions sur la joie qu’éprouvent les Haïtiens à se faire massacrer, mais cette dernière trouve toujours une bonne et saugrenue justification aux opérations de «représailles», punitives plutôt, contre ces quartiers. Ainsi, après la tuerie au Bélair, elle reprenait son ordre du jour: «Ces opérations étaient motivées du fait que les actes de violence se sont multipliés, et d’après les informations recueillies par la police, généralement, après que les bandits ont fini de commettre leurs forfaits, que ce soient des vols de véhicules, des enlèvements de personnes, etc., ils se dirigent vers Bélair et Cité Soleil.» Avec ses troupes et celles de la Minustah qui campent autour de ces quartiers, c’est tant mieux alors, puisque les bandits viennent de ce fait se jeter dans ses bras? Cameau-Coicou aurait pu trouver mieux!

Les deux agissent cependant, si ce n’est à la totale satisfaction de la bourgeoisie, mais dans le sens voulu par elle. Et, Réginald Boulos, président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCIH), alors qu’il recevait récemment avec ses pairs le commandant de la Minustah, le général Heleno Pereira, l’avertissait: «Les gangs de Cité Soleil ne sont pas des gangs liés à la pauvreté, et Monsieur le Général en est conscient. Ce sont des gangs politiques. Je les ai appelés à la radio la branche armée du parti Fanmi Lavalas (…) Et vis-à-vis de cette guerre terroriste, nous avons remarqué que dans d’autres pays on a mis une sourdine à cet aspect consistant à protéger les bandits sous couvert des problèmes de droits humains.. Les Etats-Unis ont résolu leurs problèmes en créant le Patriot Act qui donne au gouvernement américain des pouvoirs beaucoup plus étendus qu’il n’en avait avant. Ce n’est certainement pas l’ordre du jour du général lui-même, mais je pense qu’aujourd’hui dans notre pays, les instances politiques devraient se pencher sur les actions qui seraient permises pour permettre d’éradiquer de manière effective le problème des bandits dans les bidonvilles.»

Mais entre-temps, quoi qu’en disent Cameau-Coicou et Boulos, les vrais bandits, multiplient leurs crimes. Les kidnappings contre rançon sont devenus presque la «denrée» la plus commune sur le marché, car chaque jour on en compte au moins cinq, parfois huit, sans compter les cas qui ne sont pas rapportés quand la famille arrive à «régler» au plus vite avec les bandits. Et ce ne sont certainement pas les gens de Cité Soleil qui disposent d’une logistique aussi sophistiquée pour disposer de toutes les informations au sujet de leurs proies, de leurs activités, etc., et d’un repaire sûr en attendant de recevoir la rançon. Rien qu’entre les 3 et 11 juin, plus d’une vingtaine de kidnappings ont été enregistrés, dont quatre pour la seule journée du 7 juin et cinq le jour suivant. Parmi lesquels: le 7 juin, le fils d’un ancien général des ex-Forces armées d’Haïti, dont le nom n’a pas été révélé, qui a été enlevé à Delmas 31. Le même jour, le recteur de l’Université d’Etat (UEH), Pierre-Marie Paquiot a échappé à une tentative de justesse, mais les kidnappeurs ont volé sa voiture; deux responsables de la pharmacie Vital-Herne, une employée de la maison Valerio Canez ainsi que quatre enfants que cette dernière conduisait à l’école, et une employée d’une banque commerciale ont été kidnappés le 10 juin dans la région métropolitaine. Le même jour, le chef du protocole au ministère des Affaires étrangères, Eric Perrault, a pu être libéré de ses ravisseurs grâce à une opération conjointe de la Minustah et de la Police nationale. Le lendemain, c’est le directeur de Radio Métropole, Richard Widmaïer qui faussait compagnie in extremis à ses kidnappeurs en frappant l’un d’eux..

Et jusqu’à présent, le seul cas à avoir réellement attiré l’attention de la presse internationale, c’est celui d’une femme d’affaires québécoise, Mme Huguette Boulay, qui réside la plupart du temps en Haïti. C’est d’ailleurs chez elle, dans la région de Port-au-Prince, que les criminels sont venu la kidnapper le dimanche 11 juin. Ces derniers l’ont fait en présence de voisins et ne s’en sont point cachés. Ils disposaient même de toutes les informations et, d’après l’AFP, ce sont même eux qui ont communiqué avec le mari qui vit à Montréal, un Canadien d’origine haïtienne, à qui ils ont réclamé une rançon de 300 mille dollars US, sinon elle serait «exécutée le lendemain». Heureusement, tel n’a pas été le cas au moment où nous rédigeons cet article. On apprend justement que l’ambassade canadienne est sur le coup et que des négociations sont en cours. Et ledit conseiller du Premier ministre Paul Martin pour Haïti, le bruyant et insignifiant Denis Coderre, député justement du comté de Montréal où vit la famille de Mme Boulay, s’est bien empressé de se manifester avec son arrogance habituelle, même dans une telle situation, déclarant: «Bien sûr, nous jouons un rôle (c’est toujours ça qu’il recherche surtout!). Il est question d’une Canadienne… Un négociateur a été nommé et un officier de la Police de Montréal est sur place…» (AFP, 13-06-05). Avec tous les réseaux de renseignements dont dispose l’ambassade des Etats-Unis, Coderre pourrait très bien savoir assez vite qui a fait le coup, cette fois-ci en s’enquerrant auprès d’elle? Nous ne voulons pas dire, loin de là, que cette légation y serait mêlée d’une façon ou d’une autre, mais qu’elle serait à même de fournir des pistes, étant donné qu’elle ne manque pas de relations dans ce milieu. En l’occurrence, nous pouvons citer l’exemple d’un événement survenu au Mexique dans les années soixante où, à la suite d’un vol d’objets précieux du patrimoine dans le Musée d’anthropologie de Mexico, les autorités convoquaient les grands chefs de la pègre locale qui se chargeaient, à titre de bonnes relations, de repérer rapidement qui avait la formation requise pour effectuer un tel vol et la capacité de pouvoir négocier un tel butin. Les bandits n’étaient pas retrouvés, mais les objets se retrouvaient comme par enchantement au Musée peu après.

En résumé, à force de vouloir jouer à l’apprenti sorcier, voilà la situation où ont conduit la population André Apaid et sa clique de GNBistes. Tout le monde en pâtit à présent, sauf lui.

Quant à l’insécurité, dans le domaine des meurtres, des vols, des attentats, c’est du pareil au même, elle s’ajoute aux kidnappings où se confond avec eux. «Nous ne sommes qu’à la mi-juin et le bilan est déjà lourd», disait une personne. Parmi les cas récents citons celui du 2 juin devant le Collège de Formation Classique (CFC), dont le directeur Jean Gérard Gilbert avait été enlevé la veille. Deux des écoliers qui protestaient contre ce kidnapping ont été blessés par balles par le chauffeur d’un véhicule qui a ouvert le feu pour forcer les élèves à débloquer le passage. Le 4 juin, des individus armés ont systématiquement paralysé le quartier de Nazon par des fusillades. Au moins une personne a été tuée et plusieurs autres blessées par balles. Plusieurs véhicules et maisons ont aussi été incendiés. Le 6 juin, le policier Daniel Myrthil affecté à la sécurité du maire de facto de Delmas Prisca Jean Vilfort a été assassiné à Nazon alors qu’il conduisait son enfant à l’école; le 9 juin, le gérant de l’entreprise industrielle «Pelican», Jean-Paul Médina, âgé de 60 ans, a été abattu de trois balles sur la route de l’Aéroport; le 10 juin, un groupe d’individus a exécuté en pleine rue à Martissant, au sud de la capitale, trois jeunes qui avaient été préalablement ligotés, etc.

En fin de compte, quand Juan Gabriel Valdés disait au journal Le Matin, dans la même entrevue citée plus haut: «Je veux affirmer de façon catégorique que la première priorité de la Minustah est de combattre l’insécurité», on ne peut que constater qu’il a menti ou -- pour être charitable -- qu’il a échoué, car depuis le 29 février 2004, l’insécurité n’a fait qu’augmenter de façon inimaginable auparavant. La répression a, par contre, de toute évidence, constitué son principal objectif dans les faits.