1 Juin, 2005

June 1, 2005

Jen 1, 2005
Vol. 23 No. 12

Des inconnus ont incendié en début d’après-midi de ce 31 mai un commissariat de police et le marché public dans le secteur nord de la capitale…
L’insécurité est devenue la normalité de la vie quotidienne particulièrement dans la capitale. Ce n’est plus une nouvelle que d’apprendre que quelqu’un a été enlevé, mais bien de savoir combien de personnes ont été victimes dans la journée des kidnappeurs. On peut en compter jusqu’à six dans une journée. Tout s’entremêle, car outre la répression qui fait des victimes anonymes dans les quartiers populaires, le banditisme de toutes sortes fleurit. On ne sait plus qui fait quoi: règlements de comptes entre trafiquants, entre différents clans politiques, banditisme de droit commun, etc. Jamais on n’avait vu une telle situation.

Parfois on ne trouve même pas d’explication, même pas le vol, sauf peut-être certains secteurs qui pourraient avoir intérêt à intensifier cette insécurité pour intensifier proportionnellement la répression contre la résistance populaire pacifique. Pour citer quelques exemples: en l’espace de vingt-quatre heures, près d’une quinzaine de morts ont été enregistrés à Cité Soleil, dont le maire de facto Jean Joël Corneille a fustigé la PNH et la Minustah qui, selon lui, ont livré la zone à des groupes paramilitaires issus des rangs des anciens militaires et du Fraph.

Comment expliquer l’assassinat de cette jeune femme de 26 ans qui travaillait à la Comcel, Fadja Lahens, tuée d’une balle à la tête à Delmas 19, alors qu’elle se trouvait à bord de sa voiture? Et tant d’autres, comme l’attentat où le fabricant de boissons gazeuses Fritz Larco a été blessé ainsi que deux employés qui se trouvaient avec lui dans la voiture qui a été mitraillée en passant dans le quartier de la Cité militaire…

Et la police qui ne voudrait pas être en reste non plus qui blessait le 25 mai gravement, à la rue Mgr Guilloux, en plein centre de Port-au-Prince, deux élèves, Gilles Elionord et Nathalie Estainvil âgés respectivement de 11 et 15 ans, en tirant en direction d’un véhicule qu’elle poursuivait.

Pour les enlèvements en vue d’obtenir une rançon, on n’en finirait pas de les énumérer, comme nous le disions plus haut. Mais citons-en quelques uns à toutes fins utiles: l’épouse d’un médecin; deux jeunes élèves de la famille enlevés à Fontamara au sud de la capitale; un homme d’affaires dominicain, propriétaire du market ABC qui a été libéré contre rançon; un Canadien, John Courely, vivant en Haïti depuis 25 ans et travaillant pour un organisme nord-américain, etc.

Évidemment, on n’en finirait pas; et la situation paraît intenable pour certains commerçants qui ne savent à qui s’adresser pour se protéger contre les attaques de bandits contre leurs installations et les tentatives d’enlèvements de leurs employés. La Minustah s’en fiche et le directeur de la Police nationale les envoie littéralement paître sous prétexte qu’il manque d’équipements et qui s’en prend à la Minustah qui lui marchanderait son soutien. «Nous sommes en situation de guérilla urbaine et face à un mouvement de déstabilisation», déclarait-il lors de la rencontre avec la Chambre de commerce. Encore un peu, il aurait dit à ses interlocuteurs: À vous de jouer maintenant.

Sur l’entrefaite, le ministère des Affaires extérieures du Canada demande au personnel de son ambassade en Haïti de respecter un couvre-feu et de rentrer à la maison à vingt heures chaque soir.

Il ne vient même pas à l’idée de ces influents membres de la communauté internationale de demander à leurs Casques bleus d’être plus vigilants et de faire moins de tourisme et de répression dans les quartiers populaires pour donner un coup de main contre l’insécurité. Mais tous les prétextes sont, paraît-il, bons pour laisser les choses en l’état. Et ajouté à cela, ne voilà-t-il pas que le 24 mai des inconnus ouvrent le feu sur un véhicule de l’ambassade des Etats-Unis, mais sans faire de victimes. Simple incident au milieu de l’insécurité ambiante? Surtout que à part quelques éraflures la voiture n’a pas eu vraiment de dégâts. N’empêche, car coïncidence ou pas, presque aussitôt, Washington pressait son personnel «non essentiel» d’évacuer Haïti, ajoutant en même temps que «voyager en Haïti peut être dangereux», etc. Mais la porte-parole de l’ambassade s’empressait de déclarer que cet incident n’avait rien à voir avec cette décision. Pourtant on l’aurait cru avec un tel «timing»! Et elle revenait à la charge pour souligner que les diplomates resteraient sur place dans le cadre de leur mission «consistant à assurer de bonnes élections cette année et de promouvoir la sécurité et la stabilité dans le pays». Tout en ajoutant à l’inquiétude générale, aurait-elle pu ajouter!

Deux des ambassades les mieux placées s’alarment, la PNH dit manquer de moyens, et la Minustah se rebiffe, la porte paraît donc ouverte aux armées privées? Et la bourgeoisie a dû comprendre le message, pour instaurer un embryon de groupes paramilitaires à son service?

Toujours est-il que suite à une rencontre entre le Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN) et le secteur des Affaires, le vice-président de la Chambre de commerce et d'industrie, Jean-Robert Argan, a fait savoir que de nombreuses zones avaient échappé au contrôle des autorités, que le Commerce est exposé aux pillards qui opèrent sans la moindre inquiétude, exprimant ainsi le souhait que des solutions soient trouvées à ces graves problèmes. Une solution que, semble-t-il, son collègue le président de la Chambre de commerce Réginald Boulos avait déjà toute prête, qui déclarait: «Effectivement, je dis que dans les moments difficiles que nous traversons, il faudrait trouver un moyen pour le gouvernement de donner à des entreprises, non pas des individus, l’autorisation d’avoir des armes automatiques avec lesquelles ils ne pourraient pas circuler, (…) une auto-défense… Comme on a vu et vous savez, on a bien à la réunion, que les gens … qui ont commencé à être pillés, quand ils ont appelé la police…, il y a des policiers qui leur ont répondu qu’il faudrait leur verser 300 dollars, ou bien je ne sais combien par jour… Donc si j’ai en face de moi quelqu’un avec une mitraillette, et que je suis une grande entreprise, et que je n’ai pas les moyens de me défendre, le droit à l’auto-défense est un droit garanti par la Constitution. Il faut que le gouvernement, de manière provisoire… Parlons clairement: … il vaut mieux s’armer de façon ordonnée, qu’un registre indique quelle entreprise possède des armes,… de façon que lorsque la situation maintenant sera rétablie, le gouvernement pourra reprendre ces armes de ces entreprises, de façon à éviter un armement totalement non contrôlé de la population haïtienne.» On n’a qu’à se fier à lui pour l’usage que feront pour leur part ses entreprises!

Pour compléter, c’est le compère de ce dernier, André Apaid qui, prenant un air humble, tout en manifestant implicitement son intention de prendre les choses en main, comme le lui autoriserait le pouvoir qui lui avait permis dans un premier temps d’installer ce gouvernement de facto: «Le processus de gestion de ce gouvernement laisse à désirer. Et nous reconnaissons nos responsabilités, puisque, nous avons largement contribué au mouvement qui a accouché ce gouvernement…Nous tenons à aviser la communauté internationale que nous voulons de bonnes élections cette année. Cependant, si elle continue avec la police et le gouvernement, sans que nous ayons de bons résultats dans des postes de non-droit qui ont pour intention de maintenir la déstabilisation et de boycotter les élections qui doivent avoir lieu dans le pays. Si elle veut jouer avec nous, ce sera à bon chat bon rat…» Ce sont donc des menaces à peine voilées qui montrent que Apaid et son gang sont sur pied de guerre et que, à eux, les moyens ne feront pas défaut pour réaliser leurs desseins… Fanfaronnade ou pas, il n’a point reçu jusqu’à présent de mise en garde de la Minustah, et encore moins de Gérard Latortue…