18 Mai, 2005

May 18, 2005

18 Me, 2005
Vol. 23 No. 10

Jean Bertrand Aristide (à gauche) et Nelson Mandela de l’African National Congress (ANC)«Les Sud-Africains sont invités à se joindre au peuple haïtien et à d’autres à travers le monde pour faire campagne pour le retour de la stabilité, la règle de droit et la démocratie dans cet État de la Caraïbe.»

Un début de mois de mai très éprouvant pour le gouvernement de facto de Gérard Latortue qui, outre la contestation par ses parrains et affidés locaux, se voit confronté à une véritable pagaille:le coût de la vie n’a jamais été aussi élevé et la misère et l’insécurité aussi insurmontables et sans espoir d’amélioration des conditions; par exemple le kidnapping est devenu une véritable industrie avec même des «sous-traitants»… Le peuple manifeste quotidiennement son rejet du régime de facto et réclame sans répit le retour du gouvernement constitutionnel avec le retour physique du président Jean-Bertrand Aristide. Mais Latortue et ses tueurs, y compris la Minustah, n’ont pour toute réponse et solution que la répression la plus brutale.

Ainsi que le dit le président Aristide dans une longue interview (1) qu’il accordait le 5 mai dernier à la journaliste Amy Goodman qui a été diffusée d’est en ouest aux Etats-Unis sur la chaîne de radio publique: «Leur coup est un échec.» Échec à tous points de vue, au point où la bisbille a failli prendre entre le Premier ministre de facto et son ministre de facto de la Justice Bernard Gousse, qui représente l’aile dure, quant au sort du Premier ministre Lavalas Yvon Neptune.

Un échec patent contre lequel le régime de facto poursuit une fuite en avant avec la répression appuyée par ses tuteurs états-uniens, canadiens et français sous couvert des Nations unies qui entretiennent de leur côté une diversion avec des élections impossibles (voir page 6).

En outre, faisant suite, et corroborant en quelque sorte l’entrevue du président Aristide citée plus haut, c’est la direction du prestigieux African National Congress (ANC) de Nelson Mandela et du président sud-africain Thabo Mbeki qui a fait paraître la semaine dernière un long communiqué sous le titre de: «Campagne pour le retour de la démocratie en Haïti», disant en préambule que «Les Sud-Africains sont invités à se joindre au peuple haïtien et à d’autres à travers le monde pour faire campagne pour le retour de la stabilité, la règle de droit et la démocratie dans cet État de la Caraïbe.» Et fort explicitement le texte indique qu’Haïti se trouve dans un état de crise (…) Malgré le déploiement d’une ‘mission de stabilisation’ des Nations unies, la violence la plus intense et l’instabilité sévissent depuis le renversement du gouvernement constitutionnel haïtien (…) On estime à 1000 le nombre des prisonniers politiques détenus illégalement. Plusieurs milliers ont dû prendre l’exil et beaucoup d’autres doivent se cacher…»

Il y est mis, dans ce document, aussi spécifiquement en cause, tout comme le faisait le président Aristide dans l’interview citée ci-dessus, la complaisance face à cette situation des «Etats-Unis, du Canada et de la France et mais sous couvert des Nations unies…», complétant ainsi: «Après dix mois sous un gouvernement intérimaire appuyé par les Etats-Unis, le Canada et la France, le peuple haïtien croule sous un ouragan de violence…»

«Il faut que les Nations unies mettent en place un effort international, avec l’implication des instances régionales telles que la Caricom, pour s’assurer que le gouvernement intérimaire non élu mette fin aux persécutions politiques des membres et sympathisants Lavalas, libère tous les prisonniers politiques, mette fin aux arrestations illégales et aux exécutions sommaires… En tout premier lieu, le gouvernement intérimaire doit ou accuser formellement ou bien libérer Yvon Neptune et les autres prisonniers politiques… Des mesures urgentes doivent être prises (…) …et la communauté internationale ne peut continuer à permettre la poursuite de ce programme qui consiste à faire taire la voix du peuple haïtien.»

Cette prise de position de l’ANC ne pouvait être plus significative, et aussi bien placée dans la conjoncture, tout en venant appuyer les propos tenus peu de temps auparavant par le président Aristide.

Elle ne pouvait arriver à un meilleur moment, d’autant plus que les responsables de la Mission des Nations unies en Haïti, en l’occurrence la Minustah, ne savent pas comment se dépêtrer du gâchis auquel ils ont participé avec le régime de facto de Gérard Latortue et ne voudraient pas non plus avoir sur les mains le sang d’Yvon Neptune.

Rappelons que récemment le responsable de la section des droits humains de la Minustah Thierry Fagart et le secrétaire général a.i. de l’OEA Luigi Einaudi ont fini par devoir dénoncer les mauvais traitements infligés à Yvon Neptune. Dans des déclarations faites dans des stations de radio de la capitale, l’avocat français Thierry Fagart avait évoqué deux raisons majeures qui portent la communauté internationale à s’intéresser à l’affaire de Neptune. «La première raison c’est que si M. Neptune, ancien Premier ministre de la République d’Haïti peut être traité de cette façon, on imagine bien la façon dont peut être traité l’homme de la rue, l’homme de la ravine, celui qui n’a aucun appui, aucun soutien, dont tout le monde se moque, et dont ni personne ne parlera jamais dans la presse … La seconde raison c’est effectivement que M. Neptune comme M. Privert pendant longtemps ont déclenché une grève de la faim, et que dans cette mesure-là, dans un cadre qui est un cadre de protection des droits humains, il était de notre devoir et du devoir de toutes personnes qui s’attachent au respect des droits de l’homme de se préoccuper de cette situation.» Quant à Luigi Einaudi, il avait proposé quelques jours plus tard, la mise en place d’une commission mixte haïtiano-internationale pour tenter de résoudre la crise provoquée par la détention de l’ex-chef de gouvernement Lavalas, qui risquerait d’aboutir à sa mort.

Mais pour l’instant cependant, c’est le ministre de facto de la Justice, représentant l’aile dure macoute, sans doute avec des consignes de «l’homme du Kosovo» qui aurait pris cette affaire en mains. Et pour minimiser la gravité de l’état de Neptune, Bernard Gousse, faisant le fanfaron et l’omniscient, déclare en effet: «Aucun déficit moteur n’est remarqué. Le détenu ne présente pas encore une altération corporelle pouvant justifier des mesures d’urgences immédiates, selon un rapport d’une commission médicale.» Mais il n’y a pas que la situation de la santé de Yvon Neptune qui est en cause, il s’agit d’un préalable, comme le dit l’ANC qui joint sa voix à celle du peuple haïtien et à des milliers de progressistes du monde entier pour réclamer le retour à l’ordre constitutionnel, y compris le retour du président Aristide.

(1) Nous regrettons de ne pouvoir présenter cette semaine la traduction de cette importante entrevue radiodiffusée du président Aristide, à cause de certaines difficultés techniques qui nous ont retardé, et nous comptons pouvoir l’offrir à nos lecteurs dans son intégralité la semaine prochaine.