 |
 |
Les directeurs de médias de l’ANMH, accompagnés de leur secrétaire à la cérémonie de Ritz Kinam II… le président de l’ANMH, Richard Widmaier, pouvait discourir sur le nombre important de journalistes tués dans le monde durant ces derniers mois, sans toutefois signaler les victimes en Haïti même et d’autres qui sont persécutés à l’intérieur du pays.
|
 |
Le quinzième anniversaire de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse établie par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) intervient ce 3 mai dans un contexte où les espoirs semblent s’assombrir de plus en plus quant à l’émergence d’une presse véritablement libre. Déjà, dans les jours précédant le coup d’État et le kidnapping du président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide une presse stipendiée par la bourgeoisie s’établissait. Et aujourd’hui, et ceci depuis l’intronisation des autorités de facto à la diligence de Washington et de Paris, la parole est officiellement confisquée par une catégorie de médias, se disant «indépendants» de surcroît, qui n’accordent leurs micros qu’à certains secteurs de la société.Ainsi, un mutisme circonstanciel est observé autour de certains dossiers emblématiques d’assassinat de journalistes, principalement celui du célèbre journaliste Jean L.Dominique, qui était pourtant constamment agité contre le régime Lavalas lorsqu’il s’agissait d’acculer le président Aristide. Les violations flagrantes perpétrées ces derniers mois contre certains journalistes trop peu soumis à l’ordre des bourreaux de facto sont banalisées par la «grande presse» lorsqu’elles ne sont pas simplement passées sous silence. Citons le cas du journaliste Abdias Jean froidement assassiné le 14 janvier dernier à Village de Dieu par des policiers. On doit aussi se rappeler de l’incident qui avait mis aux prises le correspondant de l’agence Reuters en Haïti Guyler C. Delva et le Premier ministre de facto Gérard Latortue, qui avait publié un communiqué accusant le journaliste de véhiculer des «machinations éhontées» et de travailler en faveur d’«une chapelle politique» parce qu’il avait rapporté une information qui ne plaisait pas au chef du gouvernement de facto.
Mais, évidemment, les chefs de file de «l’ordre de facto» sont les plus friands de ces célébrations qui leur permettent de pérorer sans conséquence. Ainsi, certaines activités ont été réalisées dans la capitale, pour marquer cette journée de la liberté de la presse. Et au cours d’une soirée organisée à l’hôtel Ritz Kinam II par l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) à laquelle prenaient part des directeurs et responsables à l’information, des médias, des journalistes, des officiels du gouvernement de facto, des leaders politiques et des personnalités de la communauté internationale, le président de l’ANMH, Richard Widmaier, pouvait discourir sur le nombre important de journalistes tués dans le monde durant ces derniers mois, sans toutefois signaler les victimes en Haïti même et d’autres qui sont persécutés à l’intérieur du pays. «A l’échelle mondiale, disait solennellement Widmaier, beaucoup d’organisations professionnelles crédibles rapportent que l’année 2004 et les premiers mois de 2005 ont été la période la plus noire de ces dix dernières années pour ce qui est du nombre de journalistes tués; plus de 70 journalistes et employés des médias ayant perdu la vie. Selon le Centre pour la protection des journalistes, 366 journalistes ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions durant ces dix dernières années. De ce chiffre, 75% soit 277 ont été assassinés. Et le pire, dans 94% des cas, ceux qui tuent les journalistes le font en toute impunité…» Comme on le voit, pas un mot sur la situation en Haïti. L’important pour le président de l’ANMH, c’était de produire des effets de manche et, prodigue en généralités trompeuses il s’élançait à nouveau: «L’Association nationale des médias haïtiens dont la mission, entre autres, est d’œuvrer à la modernisation du secteur et de protéger les acquis de la liberté de la presse appelle aujourd’hui la corporation à la vigilance.»
Le responsable de la communication au sein de la Minustah est aussi venu faire son tour de scène au même titre: «Une bonne société démocratique, disait ce dernier, ne peut se mettre en place que si on a des communicateurs et des journalistes bien formés.» Mais ce n’était là que des apéritifs car les propos les plus effrontés de cette soirée allaient être prononcés par la ministre de facto de la Culture et de la Communication, Magalie Comeau-Denis qui aura voulu saouler tout le monde en déclamant: «L’Etat haïtien a trop souvent songé à légiférer ou réglementer uniquement dans le but de réprimer. Aujourd’hui, nous pouvons nous enorgueillir de dire que cela a changé. Ce gouvernement ne veut ni réprimer ni corrompre, et notre souhait est qu’aucun de nos gouvernements à venir ne se laisse tenter par ces dérives totalitaires. Mais je reconnais que cela ne suffit pas, il ne doit s’agir de substituer l’indifférence à la répression, mais il convient d’engager le gouvernement, et par ma voix en tant que ministre de la Culture et de la Communication, à faire montre de plus d’ouverture et d’échanges avec la presse.»
Le Bureau de la communication et de l’information publique et la Section des droits de l’homme de la Minustah organisait aussi ce même 3 mai, en collaboration avec l’Unesco, une conférence-débats au Ritz Kinam II sur le thème: «La liberté de la presse et la responsabilité des médias en Haïti». Le représentant de l’Unesco en Haïti, Jorge Ivan Espinal, donnait lecture d’un message du directeur général de l’organisme, Koichiro Matsura, disant: «La Journée mondiale de la liberté de la presse est l’occasion de rappeler au monde qu’il importe de protéger les droits fondamentaux que sont la liberté d’expression et la liberté de la presse, comme il est dit à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. En l’absence de ces droits, la démocratie ne peut s’imposer et le développement demeure hors d’atteinte…» On pourrait faire remarquer que ces droits en eux-mêmes peuvent être de la pure fiction, quand la presse est monopolisée par des intérêts bien déterminés, quand des financiers s’en emparent, comme en France actuellement où de grands capitalistes comme Bouygues et Lagardère achètent les trois quarts des médias, ou quand l’Usaid coopte des journalistes d’Haïti ou d’ailleurs en leur offrant de lucratifs «stages»… Quant à Reporters sans frontières, avec tous ses fils à la patte, son patronage par ces milieux, ses liens avec la mafia anti-cubaine de Miami, avec le gouvernement de facto haïtien (à remarquer que depuis l’exil forcé du président Aristide son responsable Robert Ménard est beaucoup moins bruyant pour réclamer des poursuites contre les assassins du journaliste et directeur de Radio Haïti Inter Jean L. Dominique), et ses aveux obligés (voir pages centrales dans ce numéro) nous montrent à tout le moins que la ministre de facto de la Communication Magalie Comeau-Denis est dans la même ligne en déclarant vouloir «faire montre de plus d’ouverture…»