6 Avril, 2005

April 6, 2005

6 Avril, 2005
Vol. 23 No. 4
L’irruption des blindés de la Minustah à Cité Soleil en compagnie de nombreux policiers haïtiens…Au moins une personne avait été tuée au cours depuis le début de cette opération qui doit être de longue durée d’après le porte-parole de la Minustah, Damien Onsès Cardona

Le dernier rapport de l’OEA au Conseil de sécurité de l’ONU sur la situation haïtienne attire l’attention sur les «avancées» des experts de ces deux Organisations dans la mise en place du processus d’organisation des élections générales pour la fin de cette année.

Le bureau de l’OEA en Haïti indique de fait dans un communiqué du 31 mars: «Le dernier rapport de l’Organisation des Etats américains sur la situation en Haïti souligne les progrès réalisés dans la préparation des élections de cette année en précisant que les experts techniques de l’OEA et de l’ONU sont à pied d’œuvre auprès du Conseil électoral provisoire, qui a lui-même fixé au mois d’avril le déclenchement du processus d’enregistrement des électeurs (…). Le secrétaire général intérimaire Luigi Einaudi a informé le Conseil permanent durant sa session régulière mercredi que madame Elizabeth Spehar, ancienne coordonnatrice de l’unité pour la promotion de la démocratie, est sur le terrain en Haïti depuis plusieurs semaines pour diriger l’équipe technique électorale de l’OEA (…) L’ambassadeur Denneth Modeste, représentant spécial du secrétaire général en Haïti, a informé le Conseil permanent des efforts continus de la mission spéciale de l’OEA pour le renforcement de la démocratie en Haïti, qui travaille en étroite collaboration avec le gouvernement intérimaire et la Mission spéciale des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) dans un certain nombre de domaines importants, incluant la justice, les droits humains et la professionnalisation de la police (…) L’ambassadeur haïtien Duly Brutus a pour sa part souligné les derniers efforts du gouvernement intérimaire pour apporter une solution aux problèmes politiques et aux problèmes de sécurité.»

Donc, tout baigne dans l’huile pour les dirigeants de l’OEA dans leurs bureaux de Washington, si l’on en croit cette note, et il ne resterait plus qu’à passer au vote! Cependant, sur les lieux mêmes, le climat contraste avec les déclarations optimistes des experts. Et comme les derniers événements l’ont montré, même le siège du CEP n’est pas à l’abri comme en font foi les deux fusillades, les 25 et 29 mars, dont il a été la cible. La deuxième attaque est même survenue alors que le Conseil était en séance, et le secrétaire général Rosemond Pradel ne pouvait que reconnaître qu’«il «s’agit bien d’un feu nourri dirigé contre l’institution électorale. Mais, les policiers de faction, quoique faiblement pourvus en matériels d’appoint, ont pu repousser avec courage cette attaque qui n’a pas causé heureusement de pertes en vies humaines».

À tout le moins, on peut penser plutôt que cela pouvait constituer un avertissement de la part de certains secteurs qui ne voudraient pas se retrouver «perdants» dans ces éventuelles élections/sélections, autrement dit laissés pour compte ou oubliés dans le partage des fruits du coup d’État du 29 février 2004?

Et pour en revenir à Rosemond Pradel, celui-ci a d’ailleurs déploré l’absence des dispositions que les autorités de facto de concert avec les membres de la Minustah avaient promis de prendre après le premier attentat pour garantir la sécurité du personnel et protéger le local du CEP, estimant que la situation d’insécurité peut influer sur la «psychologie» de la population au moment où on s’apprête à lancer le processus d’inscription des électeurs.

Son collègue, le conseiller Patrick Féquière a également exprimé ses inquiétudes, déclarant: «C’est un climat d’insécurité généralisé. La semaine dernière le commerçant Solages a été assassiné à Pétionville, il y a aussi l’ingénieur Fanfan qui a été tué. On entend de plus en plus de fusillades (…) La question des élections est évidemment importante mais ce que nous devons comprendre c’est que le pays ne peut plus fonctionner dans un climat pareil.» Encore moins organiser des élections crédibles!

Mais, au lendemain de la deuxième attaque contre le CEP, le Premier ministre de facto Gérard Latortue, accompagné d’une délégation du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN), s’amenait pour témoigner sa solidarité aux «assiégés», réitérant par la même occasion son engagement de travailler pour la réussite de la «transition». Un «engagement» qui ne semble pourtant pas rassurer les intéressés.

Pour le très perspicace Micha Gaillard, responsable du Conacom et du «dialogue national», les fusillades contre les locaux du CEP sont l’œuvre «de certains secteurs dans le pays qui ne veulent pas la fin de la transition. Ces secteurs misent sur l’instabilité du pays pour réaliser leurs rêves chimériques (…) Il est clair qu’il y a une volonté de faire échouer l’organisation des élections à la fin de cette année» a souligné Gaillard comme s’il venait de se réveiller.

De son côté, le représentant spécial de l’ONU en Haïti, Juan Gabriel Valdés, a affirmé que les Casques bleus allaient réagir contre les secteurs qui pensent pouvoir faire obstacle au processus électoral. «Nous avons analysé la situation avec le général Heleno. C’est clair que c’est une chose qui nous inquiète beaucoup. Nous allons protéger le local du CEP et donner la protection à ses membres. Pour nous, il est absolument évident qu’il y a des groupes qui veulent défier l’Etat ou le gouvernement actuel, qui sont contre le processus démocratique, qui sont contre le rôle essentiel du CEP dans ce processus démocratique. Nous allons empêcher tous les groupes qui veulent utiliser la force pour empêcher les Haïtiens de s’exprimer librement dans les élections. Nous allons les affronter et nous les vaincrons» a martelé Valdés, dont le langage solennel et «héroïque» ne suffit pas pour convaincre tout le monde. En attendant ses troupes ne font qu’assiéger Cité Soleil, et il doit bien savoir que ce n’est point là que se trouvent les «groupes» qui voudraient nuire à ses élections et à leurs organisateurs. Bien au contraire, les habitants des quartiers défavorisés sont loin de s’intéresser de près ou de loin à ces éventuelles élections, et cela constitue même l’un des éléments de l’équation pour les convaincre à se rendre aux urnes, car ils ont déjà leur président constitutionnel dont ils réclament le retour.

Mais il semblerait que tout ne serait pas perdu pour ceux qui veulent à tout prix leurs élections. Puisqu’au lendemain de la parution de la note de l’OEA, le gouvernement de facto aura voulu rendre la «réalité» conforme à la volonté des «experts» de l’Organisation. En effet, le 1er avril il a installé, suivant sa formule «éprouvée», une «Commission multisectorielle de sécurité de sécurité du processus électoral» composée du trésorier du CEP François Benoît qui le préside, de représentants de la Police nationale, de la Minustah et du gouvernement de facto. Il n’en fallait pas plus, apparemment, que la création de cette «commission» pour ramener l’optimisme voulue par l’OEA, puisqu’aussitôt Latortue s’est mis à se féliciter une fois de plus de ce signal de la volonté de son gouvernement à créer les conditions pour faciliter le processus électoral. Un entrain communicatif puisque le secrétaire du CEP Rosemond Pradel jugeait sur le coup que l’institution allait être en mesure de conduire sa mission et que la phase de formation du personnel recruté pour les opérations d’inscription était en marche. Pourvu qu’entre-temps l’OEA ne lance d’autres signaux au gré des visées du Département d’État, pourrait-on conclure.