30 Mars, 2005

March 30, 2005

30 Mas, 2005
Vol. 23 No. 3

Cinq policiers affectés à la sécurité du directeur de l’Autorité portuaire nationale (APN) ont été pris pour cibles. Les criminels ont criblé de balles le véhicule des policiers faisant trois morts sur-le-champ et deux blessés qui ont été conduits à l’hôpital...

Cette vague d’insécurité qui connaît un nouveau sommet depuis deux semaines ne relèverait pas de la criminalité ordinaire. En effet, on s’aperçoit que les bandits ne se préoccupent point de dévaliser leurs victimes, et que de nombreux policiers sont pris comme cibles pour ces crimes.

Le 16 mars dernier, comme nous le rapportions, après avoir abattu froidement le commerçant Rodolphe Solages, les bandits étaient repartis sans rien emporter. Une semaine plus tard, le 22 mars dans la soirée, c’est la propriétaire d’un supermarché, Marie Fadoul Doura, qui a été blessé de plusieurs balles alors qu’elle fermait son commerce.

Et on peut aussi remarquer que les policiers ont fait les frais de cette violence de façon assez prononcée. Ainsi, lors d’un point de presse le 23 mars, la porte-parole de la Police nationale (PNH) Jessy Cameau-Coicou confirmait l’assassinat la veille de deux d’entre eux. Le premier était un agent de l’Administration pénitentiaire nationale (APENA) et l’autre, le policier Latus Carlin, attaché à la sécurité personnelle du ministre de facto de la Justice Bernard Gousse, a été abattu d’une balle à la tête près de la résidence privée de Gousse par des individus à bord d’un véhicule. Ce dernier a même déclaré voir dans ce crime un «message» lors d’une conférence de presse ce même 23 mars: «C’est un message, disait-il, je le comprends. Ceux qui l’ont envoyé montrent qu’ils n’aiment pas la lutte entreprise contre la corruption, la drogue, le kidnapping des citoyens et des policiers. Les auteurs du message sont des ennemis de la loi qui ne veulent pas que chacun mène une vie normale; ce sont ceux qui entendent les bruits de pas de la justice se rapprocher d’eux tous les jours; ceux qui sentent le souffle de la justice sur leur nuque. Je leur répondrai que je ne faiblirai pas, je ne lâcherai pas dans le travail pour la justice. Une seule chose, ne vous attaquez pas à mon entourage. Venez directement à moi et l’on pourra s’affronter.» Donc Bernard Gousse, comme il le laisse lui-même entendre, connaîtrait ceux qui lui en veulent, et il choisit même les motifs qui animeraient les assassins de son garde du corps; sans pour autant les faire interpeller par la justice ou à tout le moins instituer une enquête?

Encore ce 23 mars, le véhicule du directeur de la police judiciaire, Jude Altidor, a essuyé des tirs d’armes automatiques à Delmas 33. Jude Altidor ne se trouvait pas dans le véhicule mais son chauffeur a été grièvement blessé. Des tirs nourris ont été entendus dans ce secteur au cours de cette même soirée. D’après Cameau Coicou, ce serait l’œuvre de bandits, sans préciser lesquels! Quarante-huit heures plus tard, dans la même zone, le véhicule du commissaire de police de Delmas, Lesly William Delva était mitraillé, provoquant des blessures graves aux quatre occupants. La résidence du directeur départemental de l’Ouest, Renand Etienne, a aussi été mitraillée. Il n’était pas présent lui-même lors de l’attaque, mais deux policiers ont été blessés. Le mardi 29 mars, 18ème anniversaire de la Constitution, le local du Conseil électoral provisoire (CEP) sis à Delmas a été la cible d’hommes armés non identifiés. Ils ont tiré sur le local avec des armes automatiques, endommageant un transformateur de l’Electricité d’Haïti.

Jessy Cameau Coicou a indiqué au cours de sa conférence qu’un troisième policier a été abattu le 20 mars ainsi que son épouse et la marchande qui leur montrait sa marchandise.

Le lundi 28 mars, un crime encore plus retentissant était effectué. Cinq policiers affectés à la sécurité du directeur de l’Autorité portuaire nationale (APN) ont été pris pour cibles. Les criminels ont criblé de balles le véhicule des policiers faisant trois morts sur-le-champ et deux blessés qui ont été conduits à l’hôpital. Par la suite les assassins sont même revenus sur les lieux et ont brûlé le véhicule des policiers avec les trois corps.

Le banditisme ordinaire, ou ce qui peut apparaître comme tel, fait son lot de victimes. Le 16 mars, un gang armé tuait chez lui Ostan Michan ainsi qu’un bébé de dix-huit mois. Sa compagne, Alta Doussou, sollicitait l’aide des autorités de facto pour les funérailles en ces termes: «Je ne sais pas ce que je vais faire avec les deux cadavres. Je vous en prie aidez moi. Aidez-moi M. le Premier ministre, je n’ai personne d’autre à qui m’adresser pour l’enterrement.» Mais si l’on en croit Cameau-Coicou, la PNH ne resterait pas inactive. Ainsi, suite à l’enlèvement de Luisette Arnoux, propriétaire d’un club à Pétionville, une opération policière aura permis, disait-elle, de mettre la main sur un groupe de 14 évadés de prison.

En résumé, la situation n’est pas rose du tout, surtout à la suite de l’assassinat systématique de nombreux policiers. Le ministre de facto Bernard Gousse avouait lui-même, tel que cité plus haut, qu’il s’agit d’un «message», spécifiquement après le meurtre de son agent de sécurité; mais ce n’est certainement pas, comme il le prétend, à cause d’une supposée lutte qu’il mènerait contre la corruption. Il sait très bien que ces événements font partie de la lutte que mènent entre eux à présent pour la suprématie les secteurs pro-coup d’État qui s’étaient alliés pour le renversement du gouvernement constitutionnel. Une rivalité qui s’est intensifiée dramatiquement, comme par coïncidence Cinq policiers affectés à la sécurité du directeur de l’Autorité portuaire nationale (APN) ont été pris pour cibles. Les criminels ont criblé de balles le véhicule des policiers faisant trois morts sur-le-champ et deux blessés qui ont été conduits à l’hôpital.suite à l’opération de la Minustah contre les ex-militaires à Petit-Goâve. Le secteur macoute aura-t-il voulu, à l’approche d’éventuelles élections, intimer l’ordre à leur complice Bernard Gousse, par ailleurs officiellement membre du Groupe des «184» d’André Apaid, que le temps est venu de choisir clairement son camp et qu’il ne pourra éternellement jouer sur deux tableaux? Autrement dit, les cartes doivent être bien distribuées bien avant ces élections/sélections pour que celles-ci se tiennent.

D’ailleurs, dans ce climat, il n’y aurait pas grand-monde à y croire. Et dans un article cité par Radio Solidarité, le chirurgien irlandais James Smith et un de ses confrères de l’organisation Médecins sans frontières (MSF), présente en Haïti, font observer: «Nous recevons à peu près trois patients, blessés par balles, par jour (…) Une ou deux fractures nécessitent une intervention chirurgicale… Les blessures sont bien pires qu’avant à cause des balles modernes qui éclatent dès l’impact. Ce sont des minutions pour la guerre, pas pour des combats de rues (…) Des explosions de violence imprévisibles continuent de secouer le pays sans que les sept mille quatre cents soldats des Nations unies parviennent à y mettre un terme (…) La crédibilité du gouvernement de transition s’érode chaque jour un peu plus et il n’est pas certain que les élections prévues en novembre prochain parviennent à ramener un peu de sérénité.»