16 Mars, 2005

March 16, 2005

16 Mas, 2005
Vol. 23 No. 1
«Pacte politique» pour valider le coup d’Etat?

Tout le monde a quand même commencé à manger de grand appétit, d’autant plus que les intervenants rivalisaient d’imagination et d’astuce pour débattre des «prochaines élections», du Conseil électoral provisoire (CEP), de la coopération de la communauté internationale dans le processus électoral, de la question de sécurité, allant même jusqu’à se préoccuper des priorités de la première année du gouvernement qui sortira des «urnes».

A l’initiative de l’Institut supérieur de formation politique et social (ISPOS), avec l’appui du gouvernement de la Norvège, hôte pour sa part de plusieurs machinations précédentes dans ce genre, des représentants des partis politiques et de la «société civile» ainsi nommée se sont réunis du 3 au 5 mars à l’hôtel Moulin-sur-Mer à Montrouis près de Saint-Marc, pour un colloque sur le thème «Partis politiques, gouvernance et processus électoral en Haïti/défis et perspectives».

Toute une perspective, en effet, que cette deuxième «initiative» de l’ISPOS dont la première réunissait en juin 2004 avec pratiquement le même éventail de groupes politiques, avec cette fois, en prime sans doute, la participation du représentant spécial en Haïti de l’ONU Juan Gabriel Valdés, du désormais omniprésent ambassadeur canadien Claude Boucher et du représentant du ministère des Affaires étrangères de la Norvège, Sveion Seater. Le gouvernement de facto était aussi représenté évidemment par son fer de lance, le ministre de facto de la Justice qu’accompagnait son alter ego à l’Éducation nationale Pierre Buteau. Et, curieusement, mais pour une raison ou une autre Fanmi Lavalas était aussi de la partie, représenté par une délégation de sept membres dirigée par le Père Gérard Jean-Juste, qui allait avoir l’occasion de s’entretenir en aparté le lendemain durant une quinzaine de minutes avec le Premier ministre de facto Gérard Latortue venu se montrer sur les lieux.

À l’inauguration, Juan Gabriel Valdés mettait pour ainsi dire le couvert et exhortait les participants à s’engager dans «l’appropriation des voies et moyens pour la construction d’une nation haïtienne commune et ce en passant par des élections libres, honnêtes et démocratiques», tout en indiquant la marche à suivre aux gamins qui doivent «exposer explicitement leurs désaccords…, rassembler leurs projets, se mettre d’accord et décider ensemble». Un document de base comportant une proposition de «pacte national politique» élaboré par le dirigeant du Mochrena, Luc Mésadieux avait été remis au préalable. Le repas était donc prêt pour ces trois journées où les mots «pacte, union, paix, dialogue national» allaient constamment revenir à la façon de la méthode Coué pour persuader ces renards de se confier l’un à l’autre.

Tout le monde a quand même commencé à manger de grand appétit, d’autant plus que les intervenants rivalisaient d’imagination et d’astuce pour débattre des «prochaines élections», du Conseil électoral provisoire (CEP), de la coopération de la communauté internationale dans le processus électoral, de la question de sécurité, allant même jusqu’à se préoccuper des priorités de la première année du gouvernement qui sortira des «urnes».

Le premier jour, un panel constitué de Edgard Leblanc, dirigeant de l’OPL, de Mirlande Manigat du RDNP et du père Gérard Jean-Juste de Fanmi Lavalas s’est attaqué au scrutin prévu en fin d’année. Leblanc a exprimé en quelque sorte ses craintes de ne pas bénéficier des faveurs des «organisateurs» en estimant que la réussite des élections dépendra de la capacité du CEP à produire des résultats fiables et, prenant un air savant, il a aussi fait observer que: «Un faible pourcentage peut fragiliser le processus électoral tandis que l’inverse accordera plus de légitimité au nouveau gouvernement.» Il trouvait nécessaire d’illustrer son inquiétude, au risque d’offenser ses nouveaux alliés néo-duvaliéristes, en ramenant explicitement que «le spectre du 29 novembre 1987 (date du massacre de la ruelle Vaillant à Port-au-Prince où de nombreux électeurs avaient été massacrés par des groupes paramilitaires) plane sur l’organisation des élections de l’année 2005 après l’évasion du 19 février dernier au Pénitencier national».

Pour sa part, Mirlande Manigat a présenté les aspects constitutionnels des élections, disant notamment: «Actuellement nous vivons une situation atypique: gouvernement renversé, absence de parlement, mais l’ordre juridique ne s’est toutefois pas effondré.» Puisqu’elle le dit! Elle a également relevé certains points conflictuels dans les démarches du CEP mais s’est accordée sur la tenue des élections.

Pour sa part, Gérard Jean-Juste, bien que se prononçant en faveur de la tenue du scrutin, a réitéré les conditions de participation de son parti, à savoir le retour physique du président Aristide dans le pays, la réforme du système judiciaire et carcéral et la libération des prisonniers politiques. Il aura voulu sans doute passer ce message, cependant la présence de la délégation Lavalas au colloque parmi des adversaires farouches qui, au moment même, veulent le durcissement d’une répression déjà assez féroce dans les quartiers populaires contre les militants Lavalas, pourrait être interprétée comme une position assez ambiguë. Aussi l’ancien député James Desrosins de ce parti, intervenant en marge du colloque sur les ondes de Radio Solidarité, a-t-il voulu justifier la participation de Lavalas en ces termes: «Non seulement nous avons réitéré devant l’assemblée la position de Fanmi Lavalas par rapport aux prochaines élections, également nous y avons déposé les revendications des masses populaires en rapport au respect du vote du peuple, au respect de la Constitution… Je pense que notre présence a été significative. Bien que nous étions minoritaires dans l’assemblée mais nous avons représenté les masses populaires.» C’est une façon de se dédouaner, c’est mieux que rien mais ce n’est point convaincant, et ce n’est peut-être pas la bonne raison.

Au cours de la deuxième journée, le Premier ministre de facto Gérard Latortue a fait une apparition présumément inattendue, bousculant ainsi, paraît-il, le programme de la séance du jour. Sa modestie aura brillé de tout son éclat quand il a repris d’emblée la vieille antienne: «Ma présence ici, c’est vraiment pour écouter, pour vous voir, pour discuter avec vous de vos points de vue. Déjà ce matin, j’ai eu quelques rencontres privées qui ont été très édifiantes…», faisant évidemment référence entre autre à celle qu’il venait d’avoir avec Gérard Jean-Juste et la délégation de Fanmi Lavalas.

Les palabres du jour ont ensuite reprises avec la rubrique «De la nécessité d’un pacte politique national pour les élections» confiée à son promoteur Luc Mésadieu et aux dirigeants du KID de Evans Paul et du MIDH de Marc Bazin. Pour Evans Paul, ce «pacte» s’avère être une nécessité, et il s’en est expliqué de façon fort pratique: «Un pacte politique national est nécessaire pour arriver au code d’éthique pré-électoral d’une part, et au pacte de gouvernabilité post-électoral d’autre part. Le pacte national pour les élections portera également sur une entente qui privilégiera des mesures aptes à garantir des conditions de bonne gouvernabilité. Dans ce contexte nous encourageons les partis politiques à se mettre d’accord sur une décision de concorde, qui dirait que le parti qui gagne la majorité au Parlement formera un gouvernement de coalition nationale, et que tout parti qui compte plus d’une dizaine de parlementaires, fera partie de ce gouvernement.» Une recette pour un partage d’un «gâteau» qui a même offusqué apparemment Marc Bazin qui s’est objecté en déclarant: «…Quels sont les fondements d’un tel pacte. On va faire un pacte pour partager le pouvoir et donner un os à un petit copain qui a été malheureux aux élections. Si on fait un pacte, c’est parce qu’on est d’accord sur la direction dans laquelle on doit engager le pays. Et cette direction il faut que chaque parti politique l’affirme au niveau même des élections. On ne peut pas faire un pacte de gouvernabilité quand on a des désaccords sur ce qu’il faut faire de la société et quel type de gouvernement on veut faire.»

Pour sa part, l’archevêque François Gayot, qui faisait office de modérateur principal, a joué au saint homme pour inviter les acteurs politiques à penser aux intérêts du pays, disant : «Je souhaite qu’il y ait un consensus sur les trois propositions et qu’on arrive à dégager un pacte avec le code d’éthique et de gouvernabilité. Je veux rappeler un adage latin qui est extrêmement important dans le contexte actuel d’Haïti: ‘Pacta sunt servanda’, les pactes doivent être observés, respectés. Nous avons fait tant de pactes dans ce pays qui ont abouti au panier.» On ne le lui fait pas dire, car le panier en attend d’autres! La prochaine fois il pourra revenir avec un adage créole dans le genre de «Jou va jou vyen», quand ils se rendront compte, lui et ses compères, que le peuple haïtien en a aussi soupé des combines de la macouto-bourgeoisie.

Le ministre de facto de la Justice Bernard Gousse est intervenu pour rassurer sur la question de la sécurité électorale en présentant ses atouts: des effectifs de la Police nationale s’élevant à 6000 agents incluant le personnel administratif, appuyés par les contingents de la Minustah, pour un grand total de 13 000. Le nombre est peut-être impressionnant, mais cela dépend surtout de quelles instructions seront porteurs ces garants de l’ordre électoral. Car entre-temps, ses policiers servent surtout à intensifier la répression contre les masses populaires qui réclament le retour du président élu, et non pas un «pacte» à leurs dépens.

Pour terminer, le colloque a chargé l’ISPOS de la matérialisation du projet de ce «pacte politique national» en s’efforçant de recueillir la signature des leaders politiques concernés. L’ISPOS s’est lui-même engagé à mettre sur pied un comité dont la mission serait de finaliser les clauses dudit «pacte» en se basant sur les suggestions et les critiques formulées au cours des débats.

En résumé, rien de nouveau, et les propositions d’Evans Paul, par exemple, ressemblent en tous points aux vieilles «conférences nationales souveraines» de triste mémoire dictées à certains pays africains au début des années 90. Notamment la conférence nationale du Bénin de février 1990 présidée par Mgr de Souza, où l’actuel président béninois Mathieu Kérékou, était évincé alors par la «conférence nationale», pour revenir cependant cinq ans plus tard aux élections populaires pour l’emporter face à son successeur désigné Nicéphore Soglo, un ancien administrateur de la Banque mondiale, décrié pour corruption par la population béninoise. Mais aussi Denis Sassou Nguesso du Congro Brazzaville, lui aussi évincé par une conférence nationale, qui a alimenté une sanglante guerre civile de trois ans qui a dévasté le pays sous le régime issu de la conférence nationale. Pour Haïti, ce «pacte politique national» en gestation, n’est autre qu’une nouvelle mascarade, visant à valider le coup d’Etat du 29 février 2004.