
L’événement coïncide aussi avec l’arrivée d’une délégation de la Haiti Democracy Project venue «faire une évaluation de la situation générale…». Simple coïncidence? Peut-être bien, mais n’empêche que Latortue pourra ainsi montrer à ses tuteurs, qu’avec la fuite de près de 500 détenus, il ne lui reste plus grand-monde comme prisonniers politiques.
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Le samedi 19 février, vers les 3 heures de l’après-midi, évasion spectaculaire au Pénitencier national où près de 500 prisonniers, sur les 1200 officiellement détenus, prenaient «de gré ou de force» la poudre d’escampette. Surprise au prime abord, et sur le coup les médias de la presse pro-putschiste se dépêchaient l’accent sur l’«évasion» du Premier ministre constitutionnel Yvon Neptune et de son ministre de l’Intérieur Jocelerme Privert, comme si cette opération menée par un commando monté dans trois véhicules contre la prison avait eu pour but essentiellement leur libération et celle des cinq cents autres évadés qualifiés d’emblée, sans aucune vérification de «chimères Lavalas». En l’absence de Gérard Latortue en voyage dans son fief de Miami aux États-Unis, son ministre de facto des Affaires étrangères, l’ex-général Hérard Abraham, assurant l’intérim, dans la soirée, se faisait fort de confirmer cette version «idyllique» des faits: «Au nom du président provisoire de la République Me Boniface Alexandre, déclarait pompeusement Abraham, au nom du Premier ministre Gérard Latortue qui est en mission à l’étranger, c’est un devoir pour moi en tant que Premier ministre a.i. d’informer le public au sujet de ce qui s’est passé au Pénitencier national. A l’issue de l’attaque, 481 détenus ont pris la fuite. La population carcérale du Pénitencier national était au total de 1255 prisonniers (…) Nous avons établi rapidement un service de renseignement qui a permis la récupération de quelques évadés parmi lesquels l’ex-Premier ministre Yvon Neptune, l’ex-ministre de l’Intérieur Jocelerme Privert et M. Hans Allan Théophilé. Ces derniers se trouvent actuellement sous la protection de la PNH et de la Minustah.» Le moins qu’on puisse dire, ou bien Abraham a été mal informé par ses services de «renseignements» ou bien il est un fieffé menteur ou un crétin, au choix! Car les faits sont loin de s’être déroulés de cette façon, suivant de nombreux témoins et comme n’importe quel observateur peut s’en faire une idée à partir de leur déroulement. En effet, comment imaginer que le plus grand centre carcéral du pays, gardé par de nombreux policiers, ait pu être investi ouvertement et sans aucune riposte par quelques individus arrivés dans trois véhicules? Après quelques rafales à l’entrée, tout au plus une dizaine de «libérateurs», en comptant les trois chauffeurs, sont entrés, ont ouvert de nombreuses cellules, et choisi de faire monter de force dans l’une de leurs voitures les deux fonctionnaires du gouvernement Lavalas. Est-ce ainsi qu’on traite des prisonniers qu’on veut faire évader? Cette version a été rapportée, entre autres, par trois personnes: Robenson et Jean Julio Augustin et Kacob Kétel, qui ont affirmé avoir assisté aux événements, ils se trouvaient dans une voiture Nisan Sentra qu’ils ont été forcé d’abandonner sous la menace d’individus portant l’uniforme d’une unité spéciale de la Police, la Cimo. Jacob Kétel a précisé que Yvon Neptune semblait être pris en otage par ces mêmes individus et a été forcé avec d’autres personnes à monter à bord d’un véhicule. Le gardien de prison Oméus Pierre-Marie Guerrier, le seul à avoir perdu la vie dans cette affaire, n’était même pas en service; il était en civil dans les alentours du Pénitencier, et on présume qu’il aura été abattu pour avoir reconnu certains de ses collègues policiers parmi les assaillants, ainsi que le disait un des collègues du défunt, qui ajoutait que les policiers de l’APENA envisageaient de démissionner en bloc pour ne plus avoir à servir de cobayes pour ce genre de magouilles. Pour en revenir aux dires de Hérard Abraham, quand il raconte que son service de renseignement «établi rapidement lui a permis la récupération de quelques évadés, parmi lesquels l’ex-Premier ministre Yvon Neptune…», il sait qu’il dit des bobards, car c’est Yvon Neptune lui-même, que ses ravisseurs avaient déposé avec Jocelerme Privert et Hans Théophilé dans la demeure de ce dernier, qui a fait appel à la Minustah pour qu’on vienne le chercher. Il devait bien se douter que son enlèvement du Pénitencier ne pouvait être autre chose qu’un stratagème pour le faire abattre au cours d’une véritable fuite par les sbires de Hérard Abraham venus le «récupérer». Un aspect qui n’a d’ailleurs point échappé au Premier ministre constitutionnel qui disait, à son retour en prison, au professeur de droit Bill Quigley de l’université Loyola de la Nouvelle Orléans et enquêteur pour l’Institut pour la justice et la démocratie pour la démocratie en Haïti, venu le voir après les événements: «Ma vie a été sérieusement danger depuis le renversement du président élu de notre pays en février 2004. C’est pour la troisième fois en prison que cela arrive. Il y a d’abord eu le complot pour m’assassiner à l’automne comme la Police nationale l’a confirmé Puis, le massacre à la prison le 1er décembre 2004 d’un nombre indéterminé de prisonniers. Quand la été attaquée ce week-end, ma vie a été à nouveau clairement et sérieusement en danger. J’aurais pu facilement être tué par des gens à l’intérieur ou à l’extérieur du Pénitencier. Qui veut à tout prix me placer dans des situations pour me faire assassiner?» En outre ses conditions de vie au Pénitencier sont celles d’un bagne: un sol de ciment, pas d’eau courante, pas d’endroit pour se laver, pas d’électricité; Privert et Neptune ont pris la décision de faire une grève de la faim tant que rien ne sera fait pour remédier à cette situation «d’injustice et d’insécurité», où ils moisissent, le premier depuis avril 2004 et Neptune depuis juin 2004. «Nous avons été patients pendant plus de huit mois. Nous avons donné le temps au gouvernement et à la communauté internationale pour agir. Assez c’est assez» a déclaré Yvon Neptune en la circonstance. Par ailleurs l’ambassadeur chilien Marcel Young corroborait officiellement la version de Neptune, en démenti aux racontars de l’une des responsables de la NCHR (Coalition nationale pour les droits des Haïtiens), Marie Yolène Gilles, qui avait annoncé que Yvon Neptune avait sollicité, pendant sa cavale, l’asile politique à l’ambassade du Chili. Marcel Young a formellement démenti ces allégations, déclarant que Neptune avait seulement réclamé des garanties de sécurité pour lui, Jocelerme Privert et Hans Allan Théophilé après qu’ils eurent été abandonnés dans la rue, devant la résidence de Théophilé dans le quartier de Pacot à Port-au-Prince, et ajoutant: «Ils ont été poussés à sortir du centre carcéral, quelqu’un les a emmenés en lieu sûr et de là ils nous ont contactés afin d’assurer leur sécurité, leur protection. Dès le premier moment, ils ont montré la volonté de réintégrer la prison, et ils ont demandé en ce sens de contacter le gouvernement et la Minustah. J’ai alors pris contact avec le Premier ministre a.i. Abraham, et après ils ont pu retourner au Pénitencier sous la protection de la police et de la Minustah. C’est ce qui s’est passé, jamais ils ont demandé l’asile, au contraire ils ont fait montre d’une grande disposition à faire face à la justice du pays», a dit Young. Évidemment, à part les divagations de Hérard Abraham, le silence était de règle chez les autorités de facto. Claude Théodat, chef de l’APENA (Administration pénitentiaire nationale) refusait toute interview. On attend toujours des explications sur ce coup de main. Car on n’arrive pas à comprendre qu’une dizaine d’individus se soient aussi aisément frayés le chemin pour le réaliser, alors que non loin du Pénitencier, près du Palais national, campent 125 policiers des forces de la Minustah et des dizaines de policiers nationaux. Avec l’arrivée de Gérard Latortue le lendemain 20 février, sans qu’il y ait plus d’éclaircissements, le spectacle allait quand même prendre de l’ampleur. Le même jour, il a eu une réunion d’urgence avec son président Boniface Alexandre, à la suite de laquelle la Primature a publié un communiqué annonçant comme de bien entendu «la formation immédiate d’une commission d’enquête indépendante en vue de déterminer les responsabilités des uns et des autres (…) Les auteurs, les co-auteurs, les planificateurs et leurs complices seront poursuivis et châtiés conformément à la loi.» Dès 21 février, le directeur de la prison, Sony Marcellus était mis en isolement et remplacé par Pady Dominique Voltaire. Le directeur général de l’Apena, Claude Théodat Junior révoqué et remplacé par Marc Wilkens. Après ces mesures «conservatoires», le silence complet est revenu du coté des autorités de facto. Ces sanctions n’ont fait qu’ajouter aux questions de fond suscitées par cette attaque, à savoir: quelle est la nature du commando qui a attaqué le Pénitencier national en plein jour au nez et à la barbe de la PNH et de la Minustah? Ne visait-on pas à libérer certains anciens militaires tout en donnant le change? L’événement coïncide aussi avec l’arrivée d’une délégation de la Haiti Democracy Project venue «faire une évaluation de la situation générale…», conduite par l’ex-ambassadeur US en Haïti Timotee Michael Carney tout comme le massacre du 1er décembre à ce même centre carcéral avait lieu lors de la visite de Colin Powell, alors secrétaire d’État. Simple coïncidence? Peut-être bien, mais n’empêche que Latortue pourra ainsi montrer à ses tuteurs, qu’avec la fuite de près de 500 détenus, il ne lui reste plus grand-monde comme prisonniers politiques. Comment allait-il faire pour garder tout ce monde en prison? Pouvait-il sans alarmer l’opinion organiser un autre massacre? Autant trouver une porte de sortie, et mettre la répression à leurs trousses une fois dehors pour les liquider sans trop de bruit. D’ailleurs, dès le lundi 21 février la chasse était ouverte avec fouilles dans les rues et d’autres meurtres. Un nouveau prétexte pour reprendre la chasse aux lavalassiens et partisans du gouvernement constitutionnel. Comme de fait, l’un des principaux dirigeants de base des cellules Lavalas, Samba Boukman a été arrêté par la Minustah dans l’après-midi de ce mardi 22 février. On craint pour sa vie, pour que ne lui soit pas réservé le sort de Jimmy Charles que la Minustah avait arrêté et remis à la police et que ses parents avaient retrouvé criblé de balles à la morgue. Une mobilisation populaire est prévue qui évitera à cette même Minustah d’ouvrir une «enquête» tout en se lavant les mains du sang d’une autre de ses victimes… Dans la foulée et comme par hasard aussi, le ministre de facto Bernard Gousse en a profité pour annoncer le transfert de Yvon Neptune et de Jocelerme Privert à Saint-Marc pour y être jugés pour un massacre dit de La Scierie, créé de toutes pièces par les autorités de facto et leurs acolytes pour trouver un prétexte pseudo-légal pour garder les deux dirigeants Lavalas en prison.
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