23 Fevrier, 2005

February 23, 2005

23 Fevrye, 2005
Vol. 22 No. 50
Un «dialogue national» pour un partage exclusif!


L’ambassadeur des Etats-Unis James B. Foley, enfin, y ajoutait son grain de sel pour rendre crédible ce nouveau montage: «Nous estimons que ce dialogue n’est pas plus important que les élections mais aussi important que celles-ci. On s’attend à ce que ce ne soit pas quelque chose de démagogique mais de sérieux. Je crois que le dialogue national est très important pour permettre à tout le monde de mettre sur la table ses doléances.»

Le gouvernement de facto semble vouloir mettre les bouchées doubles pour satisfaire la «communauté internationale» qui , par la voix du Premier ministre du Canada Paul Martin, lors de la visite de celui-ci le à Port-au-Prince 14 novembre dernier, lui envoyait officiellement le message du «dialogue national non exclusif» entre les Haïtiens avant la tenue des élections générales.

En effet, le lundi 14 février, le gouvernement de facto, la Minustah et le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) ont lancé officiellement un «projet d’appui au dialogue national» avec un financement international de 1,7 million de dollars. «Ce projet vise à contribuer à la réalisation d’un dialogue national inclusif, organisé par et pour les haïtiens, et portant sur des problèmes stratégiques dont la solution permettrait de mettre fin au cycle des crises», peut-on lire dans le résumé dudit projet.

Il semblerait cependant que Micha Gaillard nommé peu de temps auparavant à la tête d’une «commission pour le dialogue national» n’aura pas été jusqu’à présent à la hauteur de la tâche, car à cette cérémonie organisée à la Primature, le Premier ministre de facto Gérard Latortue a tenu une fois de plus à définir le contenu de ce projet. «Le projet d’appui au dialogue national dans sa phase initiale de six mois, établira un groupe de travail, et s’assure qu’il dispose de tous les éléments nécessaires à son fonctionnement, qu’il s’agisse d’étude ou d’enquête, de moyens de communication, de méthodologie ou de logistique afin d’entamer certaines activités de la phase préparatoire. Le projet fera l’objet d’une redéfinition suite à la création par le gouvernement, durant la phase préparatoire, d’un comité de pilotage du dialogue national. Ce comité de pilotage pourrait être doté d’un comité technique. Il est prévu pour que le groupe de travail établi, dans le cadre de ce projet, puisse contribuer au démarrage rapide et effectif du comité technique», claironnait Latortue.

De son côté, le représentant du PNUD, Adama Guindo, aura tenté de faire croire que ce processus de dialogue national, initié et aussi financé par la communauté internationale, serait le fruit des efforts des autorités de facto qui agiraient en toute souveraineté, prétendant: «Je veux dire que c’est un jour très important pour la communauté internationale. Nous comprenons bien que ce sont les Haïtiens qui, le 4 avril dernier, ont décidé que pendant la transition vers l’élection d’un nouveau gouvernement, il y avait une nécessité de réfléchir, d’échanger les propos sur la démocratie, sur le développement et le futur du pays. C’est une décision des Haïtiens; c’est un processus dirigé par des haïtiens.» Si tel est le cas, on ne voit pas pourquoi il tient tant à insister là-dessus.

L’ambassadeur des Etats-Unis James B. Foley, enfin, y ajoutait son grain de sel pour rendre crédible ce nouveau montage: «Nous estimons que ce dialogue n’est pas plus important que les élections mais aussi important que celles-ci. On s’attend à ce que ce ne soit pas quelque chose de démagogique mais de sérieux. Je crois que le dialogue national est très important pour permettre à tout le monde de mettre sur la table ses doléances.» Même ceux qui sont en prison ou pourchassés? Mais Foley avait aussi préparé son petit couplet en ce sens et il prévenait: «Dialogue national n’exclut pas le désarmement des groupes illégaux. Sans un climat de paix, les investisseurs ne viendront pas en Haïti.» Là, il devait sûrement parler de ceux qui ne veulent pas se laisser massacrer sans se défendre, puisque actuellement, malgré toutes les proclamations précédentes, les ex-militaires circulent librement avec leurs armes, et agissent souvent en toute complicité avec la Minustah, et ne se privent même pas de railler la police nationale.

L’ambassadeur du Canada Claude Boucher a pour sa part étalé son hypocrisie en déclarant: «Une réelle volonté de réconciliation nationale et une démarche inclusive de tous les secteurs de la société haïtienne sont les prérequis du succès du dialogue national. Le Conseil de sécurité des Nations unies a cependant placé des balises pour la réalisation de ce dialogue qui se veut inclusif. Il faut que les acteurs rejettent la violence et acceptent le processus démocratique.» Qui doit rejeter la violence, pourrait-on lui demander, si ce n’est ceux qui l’exercent librement et impunément. Et inclusif? À ce titre Boucher devrait pouvoir expliquer pourquoi le président constitutionnel Aristide et son parti Fanmi Lavalas sont si soigneusement écartés de ce processus, pendant que ses partisans continuent d’être la cible privilégiée des forces répressives? De quelle inclusion voudraient donc parler les occupants, alors que la majorité du pays est volontairement exclue, ceci paradoxalement à l’approche même de la réalisation des élections prévues à la fin de cette année?

Et c’est bien voulu que les faits se présentent ainsi. Car à part d’envoyer de la poudre aux yeux, la «communauté internationale» et les autorités de facto savent bien de quoi ils parlent quand ils agitent cette question de «dialogue national», qui n’est pour elles qu’une façon d’essayer d’accorder les différentes factions des classes dirigeantes. En effet, celles-ci, une fois qu’elles ont eu évincé le gouvernement populaire constitutionnel du président Aristide, ont aussitôt ramené sur le terrain leurs contradictions entre elles. Ils ont d’ailleurs, depuis lors, concrètement manifesté leurs antagonismes au grand jour, à travers les multiples et continuels scandales et conflits entre leurs représentants respectifs au sein du CEP, les escarmouches entre la PNH et les ex-militaires et encore la semaine dernière, même au niveau du Conseil des sages, d’habitude assez silencieux, on voyait se dessiner un nouvel épisode ou une extension du conflit… Ce «dialogue» devrait sans doute pouvoir l’atténuer?

Un projet, semble-t-il, vital, à tel point que l’un de ses acteurs, Micha Gaillard, par crainte sans doute que son parti le Conacom et ses alliés ne doivent se contenter de la portion congrue dans le partage, clamait sur les ondes: «Moi-même, très franchement j’estime que le dialogue est peut-être plus important que les élections» (Radio Galaxie, 17-02-05). Et il s’appliquait à expliquer pourquoi de façon assez, disons scientifique: «De même que vous avez deux pieds, disait-il, vous marchez sur deux pieds; un des pieds, ce sont les élections, l’autre pied c’est le dialogue» (id.). Ce disant, sans doute pour ne pas laisser, lui Gaillard, l’impression de marcher sur la tête, il corroborait sa démonstration d’un «argument d’autorité» en concluant solennellement: «… Moi en tant que professeur d’université…» (id.). Fort heureusement il nous aura apporté cette précision, autrement on ne l’aurait pas deviné…

En résumé, ce «dialogue national» ne sert qu’à faire diversion sur les véritables objectifs de la «communauté internationale» et de ses protégés du régime de facto, et ne concerne point les secteurs populaires qui exigent, eux, le retour à la légalité constitutionnelle. Les dirigeants lavalassiens seraient bien mal avisés de tomber dans le panneau, alors qu’au même moment la répression, dialogue ou pas, s’abat sur leurs militants et sympathisants. Le gouvernement de facto et ses tuteurs ont tout intérêt à essayer de désamorcer les dénonciations nationales et internationales alimentées par des enquêtes précises (voir entre autres nos pages centrales dans cette éditions et les deux précédentes) qui commencent à alarmer l’opinion sur les crimes du régime et la véritable mission de cette force d’occupation qui se cache sous le nom de Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti (Minustah).