
Les deux autres jours gras allaient également être marqués par la même psychose de peur, en dépit (et peut-être surtout à cause) des assurances du Premier ministre de facto Gérard Latortue et de sa ministre de la Culture Magalie Comeau-Denis, qui croyaient pouvoir attirer du monde en participant personnellement au défilé…
|
Le carnaval 2005 sous le thème «Dantanm se kinanm» (mon passé m’appartient), s’est achevé à l’aube du mercredi 9 février après trois jours de festivités. Un thème assez contradictoire en quelque sorte, car aucun carnaval des années passées n’aura connu une telle désaffection. En effet, contrairement aux éditions précédentes, le Champ-de-Mars, qui constitue le point d’aboutissement du parcours carnavalesque, présentait plutôt un panorama de désolation: les stands autrefois décorés, où grouille habituellement une foule bigarrée, étaient réduits cette année à quelques centaines, éparpillés ça et là et non achalandés. La grande foule, enfin, élément essentiel, qui fait la réussite de cette célébration annuelle, était absente au rendez-vous. Surtout que dès le premier jour gras, le dimanche 6 février, comme nous le rapportions la semaine dernière, des tirs nourris d’armes automatiques avaient obligé les fêtards à fuir. On avait déjà pu compter de nombreux blessés et des morts parmi des participants qui s’en revenaient justement du carnaval. Les deux autres jours gras allaient également être marqués par la même psychose de peur, en dépit (et peut-être surtout à cause) des assurances du Premier ministre de facto Gérard Latortue et de sa ministre de la Culture Magalie Comeau-Denis, qui croyaient pouvoir attirer du monde en participant personnellement au défilé. «S’il y a de la sécurité pour moi, il y en a pour tout le monde. Je donne l’exemple; je participe au cortège», lançait l’impudent Latortue, qui devait bien se rendre compte que sa présence et celle de sa ministre servaient plutôt de repoussoirs à la participation populaire. D’ailleurs, si ces deux-là avaient, au lieu de plastronner, daigné écouter et regarder autour d’eux, il ne leur aurait pas été difficile de s’en rendre compte. Ainsi le groupe Dezirab accompagnait sa mérengue intitulée «Men tòti a men tòti» («Voici La Tortue») d’un vidéo montrant un gros bonhomme pataud avec des enfants tournant autour mimant les poses de Gérard Latortue. Le groupe Demele pour sa part sous le titre de «Kriz» parodiait les «deux armées», la Minustah et les FADH, dont l’une aussi bien que l’autre sont beaucoup plus responsables de l’insécurité que d’autre chose, moquant explicitement par l’image d’un soldat brésilien de la Minustah. Show Off de son côté avec «Gagòt» dénonçait la corruption, tandis que Metal Ice jouait «Men Makak la!», et ainsi de suite… La présence de la Minustah et de la Police ne paraissaient pas non plus offrir cette garantie de sécurité, car pour la population ce gouvernement de facto est l’insécurité personnifiée. Pas grand-monde n’aura donc voulu s’aventurer en une telle compagnie. Ensuite les milieux populaires ne sont pas inconscients du rôle que jouent ces «garants de l’ordre» dans la vague continuelle d’insécurité. Puisque n’est-ce pas cette engeance qui les terrorise avec les gangs aux ordres d’André Apaid (voir pages centrales) tandis que les véritables bandits circulent librement et maintiennent même un «quartier général» officiel près de Pétionville? Cet échec évident n’aura cependant pas empêché ces audacieux de crier à la «réussite totale» comme s’en vantait lamentablement Magalie Comeau-Denis, croyant ainsi pouvoir exorciser ce fiasco. Et inévitablement, dès l’aube du jeudi 10 février, la porte-parole de la PNH, Jessie Cameau-Coicou, présentait ainsi le bilan officiel: «Pour les trois jours gras, nous avons enregistré 103 blessés au total ; 53 blessés durant le premier jour, 35 au deuxième et 15 au troisième jour. Parmi les sept morts, il y a quatre policiers nationaux que des bandits armés ont assassinés dans la zone de Claircine près de la compagnie ‘Comme il faut‘. Un journaliste aussi a été tué à Delmas 18, il s’agit de Harold Brézeau. Les deux autres personnes n’ont pas été identifiées. Cependant, nous devons signaler qu’aucune personne n’a été tuée sur le parcours du carnaval», a déclaré Coicou, satisfaite. Cependant, là encore, c’est loin d’être conforme à la réalité, à tel point que l’entrée de la salle d’urgence de l’Hôpital Général a été interdite aux journalistes qui oseraient vouloir vérifier la véracité du «bilan» de Mme Coicou-Comeau. Pour sa part, le directeur adjoint de la police administrative, Jean Saint-Fleur, aura voulu se féliciter du bon travail fourni par les policiers, et vanté les mérites du dispositif de sécurité Selon le commissaire Saint-Fleur, les tirs entendus durant ces festivités étaient destinés à intimider la foule, mais ne constituaient aucun danger, et toujours selon lui,. ces tirs provenaient des quartiers «chauds» tels que Poste-Marchand et le Bel-Air. Autrement dit, la provenance des tirs serait un indice de leur dangerosité? Heureusement il s’est trouvé très peu de gens pour avoir la même «logique» que Saint-Fleur. La ministre de la Culture, Magalie Comeau Denis a quand même voulu faire contre mauvaise fortune bon cœur, et avoué implicitement le fiasco du carnaval du gouvernement de facto, en l’imputant aux conditions politiques et sociales difficiles que connaît le pays. On ne le lui fait pas dire. Mais elle devrait reconnaître que bon an mal an, c’est la première fois que le carnaval connaît une telle désaffection. Et en outre, où sont par ailleurs passées les 70 millions de gourdes allouées à l’organisation de ces festivités? Notons en outre que les festivités du carnaval 2005 n’ont point empêché le régime de facto de poursuivre la répression. Ainsi, le lundi 7 février, deuxième jour gras, la police a dispersé à coups de feu une manifestation organisée au Bel-Air par les militants Lavalas, qui entendaient commémorer de leur côté l’anniversaire du 7 février 1991 plutôt que d’aller danser pour Gérard Latortue et sa clique.
|