2 Fevrier, 2005

February 2, 2005

2 Fevrye, 2005
Vol. 22 No. 47

Dans les quartiers populaires de Bel-Air, Solino, La Saline, Fort-National, Cité de Dieu, Martissant, Lamentin, Carrefour et Cité Soleil, les forces répressives sèment le deuil. Effectivement, comme dit Anne Marie Issa, la période carnavalesque constitue un bon test pour voir si pendant ce temps les forces de l’«ordre» réussiront à réduire au silence les masses.
Répondant à la question: «Selon vous, le climat actuel enregistré à la capitale est-il propice à l’organisation du carnaval 2005 ? Si oui, les forces de l’ordre sont-elles, à votre avis, en mesure de protéger les carnavaliers?», posée par le quotidien Le Nouvelliste, la représentante du secteur privé au Conseil des sages, Anne Marie Issa, a lancé: «C’est une question très complexe, car nous sommes en train de vivre un climat qui commence à peine à s’améliorer. Je crois qu’il y a un travail commun qui se fait entre la Minustah et la PNH au niveau de la sécurité. Par conséquent, je pense très honnêtement que l’on ne peut renvoyer le carnaval. D’ailleurs, c’est un bon test pour les prochaines élections.» Tout un rapprochement et qui pourrait paraître loufoque si on ne prêtait pas attention à ses implications.

En effet, c’est bien d’un test qu’il s’agit. C’est-à-dire que pour garantir la sécurité, c’est un prétexte convenu pour les autorités de facto et la Minustah pour intensifier la répression contre les sympathisants et militants Lavalas. Et l’endroit idéal pour cet exercice, ce sont bien entendu les quartiers populaires.

Avec l’approche des «festivités» carnavalesques, les policiers et les Casques bleus ont redoublé d’ardeur dans les zones désignées «à risques», multipliant le nombre des victimes qualifiées sans exception de «bandits». Donc, en toute logique, on doit s’attendre à pire pour les élections.

D’ailleurs, certains dirigeants de partis politiques réclament ouvertement du gouvernement de facto davantage de pressions dans les quartiers populaires. Par exemple, le président de l’ADEBAH (Action démocratique pour bâtir Haïti), Camille Leblanc, a déclaré: «Encore une fois, je dois soulever le problème de l’environnement sécuritaire que le gouvernement devrait créer. Mais malheureusement nous constatons que le Premier ministre adopte un comportement de résigné face à l’insécurité dans ses déclarations. Il veut nous faire comprendre qu’il n’y peut rien. D’ailleurs il a déclaré qu’en Afghanistan les choses étant ce qu’elles sont, ils y ont organisé des élections, de même qu’en Irak et en Colombie, donc en Haïti nous sommes contraints malgré l’insécurité de réaliser les élections (…) Ces hommes ont lancé un défi à l’Etat haïtien. Ils ont décidé de prendre les rues et d’imposer leur loi, alors il faut donner une réponse.» On devine que Leblanc se retient pour ne pas aller lui-même bombarder Cité Soleil. Mais il ne devrait plus s’inquiéter à ce propos, puisque le Premier ministre de facto Gérard Latortue projette déjà de faire passer l’effectif policier de 4500 à 6500 d’ici aux élections, en adjoignant un nombre appréciable d’ex-militaires à ce groupe. Donc davantage d’effectifs pour la répression.

D’un autre côté, les travaux de la Commission mixte gouvernement de facto/CEP (Conseil électoral provisoire) sur le projet du décret électoral doivent se poursuivre. Entre-temps, certains changements ont été opérés dans le texte initial, a fait savoir le secrétaire général du CEP, Rosemond Pradel, concernant notamment la carte électorale qui sera désormais appelée carte d’identification citoyenne. D’autre part, on a jouté la possibilité de recours devant la Cour de cassation de tout candidat qui se sentirait lésé. Pradel a également informé que les premier et deuxième tours des élections législatives et présidentielles se dérouleront respectivement les 13 novembre et 18 décembre. Quant aux élections municipales, elles sont prévues pour le 9 octobre. Cependant, aucune date n’a encore été retenue pour l’ouverture de la campagne électorale.

En outre, répondant aux critiques selon lesquelles l’ensemble du processus électoral serait contrôlé par l’OEA, Rosemond Pradel a prétendu que le rôle de l’OEA se limitera à une assistance technique, déclarant en l’occurrence: «Dès la signature du premier décaissement fait par les Etats-Unis, il était dit que cet argent sera versé à l’OEA pour la réalisation du registre électoral, c’est-à-dire pour l’enregistrement des électeurs … Les élections seront organisées par le Conseil électoral et contrôlées par le Conseil électoral. On a une assistance technique de la part de l’international.»

Abondant dans le même sens, le représentant spécial du secrétaire général de l’OEA en Haïti, Deneth Modeste, a également démenti que l’organisation hémisphérique s’apprêtait à se charger du prochain scrutin, disant sur les ondes de Radio Métropole: «Il y a une entente entre l’ONU et l’OEA sur les élections, et selon cette entente c’est l’OEA qui va prendre la responsabilité de l’inscription des électeurs. L’OEA s’occupera seulement de cette tâche, qui sera supervisée par le CEP avec les Nations unies… Actuellement on est en train de préparer le terrain pour le processus, mais l’inscription elle-même commencera au mois de mai…Nous allons, a ajouté Modeste, utilisé la dernière technologie qui est disponible sur le marché.»

Du côté des leaders politiques, c’est le branle-bas, pour ne pas dire le carnaval. On assiste à la naissance de nouveaux partis et de coalitions politiques dont entre autres, KONBA (Konbit pou bati Ayiti), qui regroupe les responsables syndicaux et les dirigeants d’organisations paysannes tels que le fameux Chavannes Jean-Baptiste du MPP (Mouvement paysan de Papaye), qui serait l’un des principaux fondateurs. Il y a également la fusion des partis Konakom, Panpra et Ayiti Kapab, regroupés en un Grand Front socialiste haïtien. Le dirigeant du Konakom, Victor Benoît, a cru important de préciser que cette alliance n’était pas effectuée dans la perspective des prochaines élections. Soulignons à ce propos que ce groupe a vainement tenté de convaincre l’OPL de le rejoindre..

Pour sa part, le leader du KID (Konvansyon inite demokratik), Evans Paul, a lancé le 20 janvier une invitation à d’autres partis à fusionner avec le KID lors de l’inauguration de son nouveau local. Parallèlement cependant, le responsable du PNDPH (Parti national des démocrates progressistes haïtiens), Turneb Delpé, qui réclame la paternité de l’idée du «dialogue national» prôné par les autorités de facto, estime qu’on devrait reporter les élections en 2006, après la tenue de la conférence nationale dans le courant de cette année, et la formation d’un gouvernement d’union nationale.

En réaction à la proposition de Delpé, le porte-parole de l’OPL, Paul Denis, a déclaré: «Le gouvernement s’est engagé dans l’accord du 4 avril à réaliser des élections au plus tard à la fin de cette année, alors si un parti ne veut pas y participer, il n’a qu’à attendre les prochaines quatre années et se préparer en conséquence. La question du renvoi des élections ne se pose même pas.» Car, pourrait-on faire remarquer, Paul Denis a faim, et il ne veut pas passer encore une autre année avec pour tout revenu une sinécure à la tête d’une commission bidon.

Entre-temps, dans les quartiers populaires de Bel-Air, Solino, La Saline, Fort-National, Cité de Dieu, Martissant, Lamentin, Carrefour et Cité Soleil, les forces répressives sèment le deuil. Effectivement, comme dit Anne Marie Issa, la période carnavalesque constitue un bon test pour voir si pendant ce temps les forces de l’«ordre» réussiront à réduire au silence les masses. Sinon, il faudra faire mieux et faire couler davantage de sang. pour les élections. Mais le peuple est déterminé à combattre pour le retour à l’ordre constitutionnel. Dans ce contexte, la sécurité est loin d’être le seul facteur de succès de ces futures élections-sélections.