19 Janvier, 2005

January 19, 2005

19 Janvye, 2005
Vol. 22 No. 45
Le Conseil de sécurité pave la voie à l’Empire!


A l’issue de la rencontre, le Conseil a réaffirmé le mandat complet de la Minustah récemment renouvelé jusqu’au 1er juin 2005 et s’est déclaré pour le maintien de la présence de l’ONU en Haïti aussi longtemps que possible.

La session spéciale du Conseil de sécurité de l’ONU sur Haïti s’est tenue au siège de l’organisation à New York, comme prévu, le 12 janvier, à la demande du Chili et du Brésil qui assure théoriquement le commandement de la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti). Aux quinze membres de Conseil, dont les cinq permanents, - Angleterre, Chine, Etats-Unis, France et Russie- s’étaient joints les représentants d’Haïti, des Barbades, du Brésil, du Chili et de la République dominicaine.

Il s’agissait en principe pour les ministres des Affaires étrangères de ces pays, d’évaluer avec les représentants des bailleurs de fonds internationaux et le représentant spécial de l’ONU en Haïti, Juan Gabriel Valdés, la situation socio-économique et politique du pays, en vue de l’activation du décaissement de l’aide de plus d’un milliard de dollars promise au gouvernement de facto lors de la conférence des donateurs en juillet dernier à Washington. Cette séance devait également être consacrée aux élections prévues pour la fin de 2005. Le pays était représenté par le ministre de facto des Affaires étrangères Yvon Siméon, assisté des responsables des directions des affaires politiques et des affaires économiques et de la coopération du ministère des Affaires étrangères William Exantus et Christian Toussaint. On retrouvait évidemment le représentant de la France en la personne du ministre des Affaires étrangères Renaud Muselier, le secrétaire général par intérim de l’Organisation des Etats Américains (OEA), l’États-unien Luigi Einaudi et l’un des artisans du coup d’État du 29 février, le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires de l’hémisphère occidental des Etats-Unis, Roger Noriega.

A l’issue de la rencontre, le Conseil a réaffirmé le mandat complet de la Minustah récemment renouvelé jusqu’au 1er juin 2005 et s’est déclaré pour le maintien de la présence de l’ONU en Haïti aussi longtemps que possible. Renaud Muselier, il va de soi, a souligné «l’ampleur du chemin qui reste à parcourir avant d’atteindre l’objectif d’une Haïti unie et stable». Luigi Einaudi a estimé pour sa part que «la situation en Haïti est historique et unique mais elle est étonnamment représentative d’un phénomène que l’on voit souvent sur la scène internationale, à savoir la difficulté pour les autorités locales de réaliser les objectifs définis sans la communauté internationale». Il venait ainsi de résumer l’objectif qui devait être ratifié par le Conseil, sans toutefois préciser en quel endroit cette «communauté internationale» était déjà parvenue à permettre aux «autorités locales» à «réaliser les objectifs» en question. Il est vrai que les objectifs de ces «autorités locales» sont plus souvent qu’autrement celles que leur dicte la «communauté internationale» qui les a installées à titre de Conzé, de Quisling et de Gauleiters. N’est-ce pas cette «communauté internationale» qui, après avoir fait assassiner Patrice Lumumba au lendemain de l’Indépendance du Congo ex-belge en 1961, renforçait le pouvoir du sanguinaire Mobutu qui allait piller le pays pendant près d’une quarantaine d’années et le laisser encore en proie à une guerre interminable? Et la place et le temps nous manqueraient pour nous consacrer au sujet de cet article, si nous devions citer, ne serait-ce que partiellement, les innombrables autres exemples dans ce cadre.

En résumé, ces maîtres à penser considèrent que les Haïtiens sont incapables de se gouverner eux-mêmes. D’ailleurs, les autorités d’occupation n’ont-elles pas placé deux marionnettes au pouvoir, en l’occurrence le président de facto Boniface Alexandre et son Premier ministre de facto Gérard Latortue, pour exécuter leur plan de mise d’Haïti sous «protectorat international»? A ce propos le Canada, à la traîne des Etats-Unis, croit qu’il est le seul pays de l’hémisphère à pouvoir assumer le leadership que lui ont délégué les États-Unis, éclipsant ainsi le Brésil dont le chancelier Celso Luiz Nunez Amorin, s’est récemment plaint du manque d’appui international à la mission de l’ONU placée sous le commandement de son pays.

De fait le Canada a une longueur d’avance sur le Brésil de Lula sur la question, et un des lobbys officiels à Ottawa, la Fondation canadienne pour les Amériques (FOCAL), qui a pour maître d’œuvre et conseiller spécial Carlo Dade, un Américain bien en cour dans l’establishment conservateur et autres de son pays, a élaboré un document au titre très significatif: «Le rôle du Canada dans l’Haïti de l’après-Aristide, structures, options et leadership», pour justifier l’intervention à long terme de la communauté internationale» en Haïti. On peut lire dans ce document : «Pour la troisième fois en 20 ans, le gouvernement d’Haïti est tombé; encore une fois, le pays le plus pauvre de l’hémisphère exerce une influence perturbatrice sur ses voisins, c’est un centre de plus en plus important de criminalité transnationale basée sur le trafic de la drogue (…) Dans une large mesure les tentatives précédentes pour y améliorer la conduite des affaires publiques et la qualité de la vie ont eu peu de succès à cause de la violence et de la corruption des Haïtiens, de la lassitude et de l’impatience des donateurs (…) En Haïti, les institutions qui soutiennent le respect de la loi et le maintien de l’ordre et assurent l’administration gouvernementale ont cessé de fonctionner par suite des actes de violence et de l’effondrement de l’économie (…) Haïti correspond manifestement à la définition d’un Etat non viable et la résolution 1529 de février 2004 sur Haïti par le Conseil de sécurité des Nations unies accorde le pouvoir d’entrer en action pour maintenir la paix et intervenir à long terme (…) Le secrétaire général des Nations unies a demandé qu’il s’agisse d’un engagement de dix ans. Cela apparaît comme l’engagement minimal que devront prendre les principaux donateurs internationaux et bilatéraux.» Incidemment, en fait de «corruption des Haïtiens», les fonctionnaires canadiens les plus impliqués actuellement dans ce dossier en aurait gros encore à leur apprendre, pour ne mentionner que «l’affaire des commandites» où 700 millions de dollars ont été alloués à des bienfaiteurs électoraux du gouvernement libéral du Premier ministre Paul Martin. Une commission d’enquête a d’ailleurs été instituée, non pas pour faire précisément la lumière dans ce labyrinthe, mais beaucoup plus pour désamorcer ce scandale.

Pour en revenir au Focal, dans la perspective du «protectorat d’Haïti», il a concocté une stratégie qui consiste à placer les institutions publiques haïtiennes, particulièrement les ministères sous le contrôle total et direct des Canadiens, puisque le Focal déclare péremptoirement dans son document: «En élaborant la structure et les mécanismes, il est essentiel de planifier l’accession graduelle de l’Etat haïtien à l’indépendance et son retour dans la communauté internationale. Cela devrait être fait dans tous les ministères à tour de rôle ; en d’autres mots, les ministères ne devraient pas assumer tout leur pouvoir à une date fixée à l’avance, mais au cas par cas en fonction de l’état de préparation de chacun d’eux (…) Par exemple, l’ACDI et le ministère de l’Education du Québec pourraient se mettre d’accord sur un plan de travail avec le ministère de l’Education d’Haïti, préparer un budget et affecter un chef de projet idéalement un Canadien d’origine haïtienne (pour appâter les Uncle Tom de la diaspora!) qui pourrait être détaché provisoirement par le ministère du Québec. Il agirait en tant que sous-ministre…»

Ainsi, les Etats-Unis auraient passé la main au Canada, comme sous-fifre, pour assurer la tutelle du pays. Le FOCAL l’a clairement indiqué d’ailleurs en soulignant: «A cause de leurs engagements ailleurs, les Etats-Unis semblent hésiter à assumer le leadership à long terme.» Ainsi pour que ce plan soit effectif, les impérialistes veulent en finir avec les masses populaires, d’où la répression orchestrée par la Minustah dans les quartiers populaires.

En définitive, à la lumière de ce document du Focal, la Minustah créée par la résolution 1529, n’est autre qu’une force d’occupation conçue sous prétexte d’une mission de paix et de stabilisation, dont la vraie mission est de placer Haïti sous tutelle. Au total mépris de la charte des Nations unies, qui reconnaît la souveraineté des Etats et le droit inaliénable des peuples à choisir leurs dirigeants. Toutes les autres interventions n’étaient plus que de la poudre aux yeux, ou des répétitions. Notons en l’occurrence celui de Rafael Antonio Bielsa, ministre des Affaires étrangères de l’Argentine, pays qui assume la présidence du Conseil pour le mois de janvier, et qui disait: «Le Conseil fait appel à nouveau à toutes les parties en Haïti pour le respect des droits humains et pour renoncer à l’usage de la violence pour faire valoir leurs droits…» et l’appel «formel» lancé aux donateurs pour l’aide «conformément aux priorités établies dans le Cadre de coopération intérimaire (CCI)»… Un CCI qui met bien du temps à se concrétiser et qui semble bien secondaire ou postérieur au plan de protectorat comme l’a établi le Focal. Une question sur laquelle nous reviendrons pour signaler le rôle dévolu au Canada et dans quel cadre et quels sont les intérêts directs au service desquels se sont placés les Denis Paradis, les Denis Coderre, le ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew et consorts...