Au cours de ces dernières semaines, le banditisme a pris une ampleur ef frayante, sévissant à travers tout le pays et causant une psychose de peur particulièrement chez les habitants des quartiers défavorisés où les filles et les jeunes femmes sont victimes de viols de la part d’individus armés. Dans les zones résidentielles, chaque habitant vit dans la crainte d’être la prochaine victime d’un kidnapping dont la progression n’émeut pas le gouvernement de facto qui s’en sert, au contraire, pour inventer des machins redondants du genre «cellule anti-kidnapping» bien moins efficace, à l’évidence, que les unités habituelles de la PNH. Dans les centres commerciaux de la capitale, la situation est intenable. Des bandits circulant par groupe de cinq à dix cambriolent en plein jour les magasins, contraignant au moment de leurs forfaits, sous menace d’armes à feu, les acheteurs et les passants à vider les lieux. De guerre lasse, certains propriétaires ont préféré fermer leurs portes en attendant des jours meilleurs, d’autres menacent de faire autant si les autorités policières restent impuissantes et surtout passives.
Ainsi, le 22 août la ruelle Nazon a été le théâtre d’un vol mené par une dizaine d’individus armés qui ont paralysé systématiquement la zone pendant un quart d’heure pour s’emparer des véhicules qui se trouvaient dans le garage d’un établissement scolaire. Un agent de sécurité a reçu plusieurs projectiles. Le lendemain, une personne était criblée de balles à la rue Saint-Martin par des individus circulant en voiture. A Delmas 31, le 25 août le directeur général adjoint du ministère de l’Agriculture, Pierre Carlin Jean Jeune a dû remettre les clés de son véhicule de service à deux bandits qui lui braquaient leurs armes sur la tempe.
D’un autre côté, au moins une dizaine de personnes ont été assassinées par des individus lourdement armés dans les quartiers de Delmas 2, Saint-Martin et Carrefour 3. Jusqu’au lundi 30 avril, les violences se poursuivaient encore dans ce secteur. Un jeune garçon a été tué dans la journée du lundi 30 août au carrefour Saint-Martin tandis que trois assassinats ont été rapportés dans des zones inaccessibles en raison de tirs nourris. Selon des riverains, des mains se cachent derrière ces actes. « Ils cherchent à détruire les gens des quartiers populaires qu’ils n’arrivent pas à asservir» a indiqué un dénommé Tito qui a dénoncé l’indifférence du gouvernement de facto. Il a en outre fait remarquer que les cadavres des gens tués dans ces zones sont généralement abandonnés dans la rue où ils sont dévorés par des chiens ou emportés par les eaux du canal Orphelin au moment des pluies. Le 13 août dernier, c’est l’agronome Donald Daniel qui était abattu de deux balles sur la nationale #1, et son véhicule a été pris par les assassins. Donald Daniel qui a rendu l’âme vers 7hres 30 du soir à Puilboreau était accompagné de son fils âgé de 1 an et demi et de sa nièce de 17 ans. Il était revenu du Canada le 3 août après des études de maîtrise en économie agricole à l’université de Montréal.
À Lascahobas, dans le département du Centre, cette fois, les sponsors des hommes munis de pierres et de bouteilles, qui ont attaqué la résidence de la présidente de la commission municipale Annette Francis, ont été désignés par la victime qui a pointé du doigt particulièrement Chavanne Jean-Baptiste, leader du Mouvement Paysan de Papaye (MPP) qui voudrait la faire révoquer, disait-elle.
La liste des victimes n’en finit pas, car c’est partout pareil. Un agent de sécurité a ainsi été abattu par un jeune de 19 ans, devant l’entrée du club Corsaire à Saint-Marc.
Outre les assassinats, on assiste à la recrudescence des viols. En effet, dans la seule région métropolitaine de Port-au-Prince, au moins 12 à 14 cas de viol déclarés ont été enregistrés chaque semaine dans les centres de la FOSREF. Au bas de Delmas, dans les quartiers populaires de Saint-Martin, Sans-fil, Solino, Turgeau, Canapé-Vert, Pacot et autres, les adolescentes de 14 à 17 ans ne savent plus comment se protéger..
Face à cette situation, la Coalition nationale protestante pour la promotion et le respect des droits humains (CNPRDH) s’est déclarée préoccupée par l’absence de volonté du gouvernement de Latortue pour y faire face. La CNPRDH a critiqué les exécutions sommaires perpétrées dans les quartiers populaires et les enlèvements de policiers enregistrés ces derniers jours à Port-au-Prince. Le pasteur Normil Dorvila, porte-parole de la CNPRDH, s’est dit sidéré de voir que des militaires démobilisés et d’ex-membres du FRAPH occupent une bonne partie du territoire national sous l’œil indifférent des autorités de facto.
Il faut ajouter les crimes politiques perpétrés sciemment avec carte blanche du gouvernement de facto et des autorités d’occupation contre les militants et les partisans de Fanmi Lavalas, qui alourdissent encore plus l’atmosphère d’insécurité générale, tout cela sous le nez et à la barbe de la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti) prétendument chargée de ramener la sécurité et la paix dans le paix.
Cependant, face à la prolifération des actes d’insécurité, les présentations à la presse de présumés bandits arrêtés par la police semblent loin de constituer un apaisement surtout quand on sait que les principaux groupes détenteurs d’armes illégales sont les ex-militaires qui, comme on le voit (voir page couverture), loin de coopérer au «désarmement» prôné par leur gouvernement de facto, réitèrent leurs démonstrations de force.
En effet, ces derniers ont affirmé qu’ils n’entendaient pas déposer les armes puisque, selon eux, ils constituent une force légale qui a été inconstitutionnellement destituée. D’ailleurs comme pour narguer les dirigeants de facto, ils entreprennent des tournées dans les villes de province, même à Port-au-Prince, défilant dans les rues en treillis, exhibant des armes de gros calibre. Leur porte-parole, Ravix Remincinthe a même annoncé un plan visant au déploiement dans la capitale de 300 ex-militaires pour «assurer la sécurité» des habitants.
Par ailleurs, outre la question du rétablissement des anciennes Forces armées d’Haïti (FAD’H) brandie par les ex-militaires comme revendications, ils exigent le paiement de dix ans d’arriérés de salaire. A ce sujet, l’exécutif de facto a proposé de leur verser un fonds de pension de retraite. Une structure a été vite constituée a cet effet par arrêté «présidentiel» en date du 4 août mais publié seulement le 25 août. Il s’agit de la commission interministérielle de fonds de pension des militaires composée de sept membres dont des représentants de la présidence de facto: Henri Dorléans; de la primature: Pierre Osselyn; du ministère de l’Intérieur: Antoine Athouriste (!); du ministère de la Justice: Max Jadotte; du ministère des Finances: Jean-Robert François et des anciens militaires Jean Lucien Cazeau et Emmanuel Philippe.
Toutefois, le désarmement des intéressés n’entre pas dans le cadre de la mission de ladite commission. Et pour le responsable du bureau de communication de la Minustah, Toussaint Congo-Doudou, il s’agit d’une question délicate qu’il faut traiter avec précaution. Ce dernier a souligné que l’ONU mettra à profit son expérience dans les pays de l’Amérique latine et dans certains pays d’Afrique pour réussir le processus de désarmement en Haïti. D’après Congo-Doudou, le succès résiderait dans l’application du plan DDR (démobilisation, désarmement, réinsertion): «L’Organisation des Nations unies a eu beaucoup d’expérience de ce genre dans les pays de l’Amérique latine et également dans certains pays d’Afrique comme la Sierra Leone où on avait des conflits beaucoup plus graves. C’était un Etat en guerre, mais l’ONU a pu gérer cela d’une manière très professionnelle… Le DDR est un programme qu’il faut étudier… La date du 15 septembre semble assez bien indiquée pour lancer ce programme» a déclaré Toussaint Congo-Doudou, date pourtant fixée comme ultimatum par le gouvernement de facto pour ce faire, et qui devrait marquer le début d’un «programme» par la Minustah!
Pour sa part, l’ambassadeur nord-américain James Foley croit important dans ce contexte de rappeler aux anciens militaires qu’ils avaient promis de déposer les armes après le renversement du président Aristide du pouvoir: «Les anciens militaires avaient promis une fois que l’ancien président serait parti de déposer les armes et de réintégrer la société et devenir simples citoyens. Donc il y a une promesse qui a été faite, et nous savons que pour les militaires de tout pays, l’honneur compte. Il y a un engagement moral» a indiqué Foley, cynique et pince-sans-rire.
Nous constatons, curieusement, que la recrudescence des actes de banditisme intervient tout juste à l’approche de la date du 15 septembre. Alors quand le Premier ministre de facto Gérard Latortue impute aux policiers, entre autres, les actes de banditisme, il devrait penser également à ses ex-rebelles. Surtout que ce sont ces derniers qui ont libéré des prisons des criminels notoires lors des événements ayant conduit à l’exil forcé du président Aristide.