28 Juillet, 2004

July 28, 2004

28 Jiyé, 2004
Vol. 22 No. 20
Les lendemains amers de la conférence de Washington


L’ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, James B. Foley, s’est bien sûr réjoui. «Je dois vous dire que je suis vraiment étonné par cet élan de solidarité internationale. On ne savait pas si on allait vraiment arriver aux chiffres qu’on avait ciblés. Cela veut donc dire que la communauté internationale a d’abord confiance dans le gouvernement de transition»
Après son retour au pays le mercredi 21 juillet où il venait de participer à Washington à la Conférence des donateurs pour Haïti au siège de la Banque mondiale, le Premier ministre du gouvernement de facto, Gérard Latortue a qualifié de «grande victoire» pour le pays cette initiative en marge de laquelle les bailleurs de fonds se sont engagés à fournir environ 1,5 milliard de dollars sur une période de deux ans pour la «reconstruction d’Haïti». «Toutes les couches de la population seront prises en compte dans le cadre des travaux qui concernent les hôpitaux, l’énergie, les routes», a promis Latortue qui propose de transformer le pays en chantier d’ici le mois de septembre prochain. Par ailleurs, il a assuré, comme s’il craignait déjà qu’il en soit autrement, qu’il veillerait à ce que les fonds promis puissent effectivement servir au développement du pays. «Il n’est pas acceptable pour nous de voir des centaines de millions dépensés, sans que l’on puisse montrer des résultats tangibles aux générations qui auront à rembourser les crédits que nous allons contracter», a indiqué Latortue, qui déclare en outre qu’il va consacrer une bonne partie de son temps à assurer le suivi de la gestion de ces fonds. Tant mieux s’il advient que les bailleurs de fonds lui en laissent la possibilité!

Il a annoncé également la création prochaine d’une unité anti-corruption pour empêcher les détournements de fonds. En outre, Latortue qui s’est montré particulièrement satisfait des fruits récoltés à cette conférence des donateurs, a félicité son équipe gouvernementale pour l’élaboration du document: «Cadre de coopération intérimaire» (CCI), qui a servi, paraît-il, de base pour les discussions ayant conduit aux engagements des bailleurs de fonds. Il a ajouté que l’attitude de ces derniers prouverait en quelque sorte la confiance que place désormais la «communauté internationale» dans son gouvernement.

Néanmoins, il ne pourra pas continuer à jeter de la poudre aux yeux de la population en tentant de faire croire que le plan du CCI s’inscrirait dans le cadre d’un programme national de développement, alors qu’il est évident que ce document constitue une nouvelle construction de l’impérialisme pour mieux faire passer son plan néo-libéral. Comme le signalait le responsable du Regroupement des organisations populaires «Gran Moun yo», Guy Numan, «Ce document (CCI) n’est rien d’autre qu’une copie revue, corrigée et augmentée d’un plan concocté pour Haïti à partir du plan CBI, du document de consensus de Washington et du plan de Paris.»

Pour sa part, l’ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, James B. Foley, s’est bien sûr réjoui. «Je dois vous dire que je suis vraiment étonné par cet élan de solidarité internationale. On ne savait pas si on allait vraiment arriver aux chiffres qu’on avait ciblés. Cela veut donc dire que la communauté internationale a d’abord confiance dans le gouvernement de transition» de dire James Foley qui s’est montré trop modeste pour ne pas se féliciter lui-même comme proconsul. Il a aussi rappelé que son pays avait, dans ce cadre, apporté une assistance financière de 230 millions de dollars. «Ces fonds seront utilisés pour créer des emplois, favoriser la croissance économique, fournir un appui au budget et une assistance technique à plusieurs ministères» a-t-il conclu, satisfait par tant de promesses vides qui doivent faire passer le temps.

À sa suite, les leaders de l’ex-opposition au gouvernement constitutionnel étaient évidemment en pâmoisson. Ainsi, le dirigeant du KID (Konvansyon inite demokratik), Evans Paul, qui avait été emmené aussi dans la délégation à la conférence à Washington, s’est écrié, comme on s’y attendait: «C’est très important pour le pays le fait par le gouvernement de transition d’arriver à trouver la possibilité de réunir les bailleurs de fonds du secteur des Amériques et de l’Europe, c’est quand même une très grande conquête, non seulement pour la crédibilité du pays, mais surtout pour l’avenir d’Haïti.» Pour l’avenir d’Evans Paul aussi, aurait-il pu ajouter, mais sans aucun doute pas pour celui du peuple haïtien.

Cependant, peu de gens conscients sont prêts à applaudir les frasques de Latortue et de ses tuteurs, et des voix continuent de s’élever pour critiquer le document dit Cadre de coopération intérimaire (CCI) qui fragilise davantage la souveraineté du pays. Selon certaines organisations non-gouvernementales, dont OXFAM, qui ont sévèrement critiqué l’organisation de cette conférence des donateurs, les organismes internationaux de financement devaient de préférence annuler la dette externe d’Haïti qui s’élève à 1,2 milliard de dollars. «Le projet économique d’Haïti risque de gâcher les fonds des donateurs. Le programme est mis au point par des étrangers pour des étrangers», déplore justement un communiqué d’OXFAM du 19 juillet.

D’autres commencent à se réveiller, après avoir de façon irresponsable contribué fortement pour en arriver à un tel scénario avec l’installation de ce gouvernement issu du coup d’État. En effet, Josué Mérilien, dirigeant de l’Union nationale des normaliens haïtiens (UNNOH), viendrait à peine de découvrir l’étendue du désastre en perspective, et il faisait remarquer que le CCI rendra le pays encore plus dépendant. «C’est un plan négocié par les technocrates au pouvoir avec la communauté internationale pour détruire la production nationale», a-t-il indiqué, ajoutant que «Le CCI a été conçu sans les Haïtiens et contre les Haïtiens et n’est rien d’autre qu’un danger pour Haïti.» C’est très bien, mais il est un petit peu tard pour se lamenter alors qu’il a travaillé très fort pour en arriver là!

L’organisation «Tribune des étudiants de la faculté de Droit» abonde dans le même sens en soutenant que le CCI va à l’encontre des intérêts du peuple haïtien. D’un autre côté, le responsable de cette organisation, Luckson Gaspard, fait remarquer que les universitaires n’avaient même pas été invités à apporter leur point de vue dans le cadre du processus ayant conduit à l’élaboration du cadre de coopération intérimaire. Pourtant on avait bien appel à eux lorsqu’il s’agissait de déstabiliser le gouvernement constitutionnel. Espérons qu’ils en tireront leçon, et que des petits avantages, tels des visas d’entrée aux Etats-Unis et ailleurs ou autres, ne les empêcheront plus de penser à moyen et à long terme sur les conséquences de leurs actes.

Somme toute, l’impérialisme est en train de mettre les bouchées doubles afin d’astreindre définitivement le pays, avec l’aide de ses «technocrates» au pouvoir totalement acquis à sa cause, au plan néolibéral. A cette fin, ils ne ménageront guère leurs efforts pour garder le plus possible à distance les secteurs progressistes qui auront affiché leur opposition à ce projet anti-national.