21 Juillet, 2004

July 21, 2004

21 Jiyé, 2004
Vol. 22 No. 19

Colin Powell au micro, dictant les ordres des Etats-Unis à ladite conférence internationale des bailleurs de fonds pour Haïti.

Finalement la conférence des bailleurs de fonds se sera tenue, comme annoncé, les 19 et 20 juillet au siège de la Banque mondiale à Washington, avec bien entendu la présence des représentants des bailleurs de fonds en question: l’Usaid, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque interaméricaine de développement (BID), l’Union européenne (UE), l’ONU et d’autres joueurs mineurs. C’est donc toute une troupe qu’avait amenée avec lui le Premier ministre de facto Gérard Latortue pour ces journées tant attendues pour pavoiser et exhiber son triomphe. La délégation haïtienne comprenait en effet au moins 80 personnes: des ministres, des personnalités de la «société civile», des hommes d’affaires tels que Réginald Boulos, des politiciens comme Micha Gaillard, tous sous le prétexte de participer à l’aboutissement de cette grande quête de ce milliard pour la «reconstruction» d’Haïti. Autant de mains, le double alors, pour applaudir les interventions des représentants du gouvernement de facto devant cet auditoire de «bienfaiteurs».

Le premier jour, le ministre de facto de la Planification et de la Coopération externe, Roland Pierre, récitait sa leçon, indiquant que «400 millions de dollars sont déjà disponibles» et que «930 millions de dollars sont attendus à partir des engagements des bailleurs». Rien de bien concret, en fait, plutôt des envolées oratoires formelles. Le discours de Gérard Latortue n’était en effet pas très éclairant à première vue, du moins, et prenait la forme plutôt d’un acquiescement à la volonté des bailleurs de fonds. En effet ses propos étaient truffés de généralités bonnes pour toutes les occasions. «Je sais, disait-il, que je n’ai pas à vous convaincre sur ce sujet. Mais (…) si nous voulons créer les bases solides pour un développement durable en Haïti, le problème de la construction des routes doit être posé d’une façon sérieuse. Et je vous assure que si en Haïti nous avons de l’électricité et nous avons des routes, vous n’aurez pas à revenir tous les 5 ans, 10 ans pour venir nous aider. Ces Haïtiens sauront et profiteront de cette facture pour créer des entreprises, créer des emplois et tout ceci pour avoir un effet multiplicateur sur la croissance en Haïti (…) Je parlais l’autre jour à l’évêque de Hinche, il m’a dit que tous les cinq mois il doit changer tous les pneus de sa voiture 4x4 tellement la route est impossible…» Voilà le genre de préoccupation que le Premier ministre de facto soumettait à l’attention de ses bailleurs de fonds. C’est du reste assez significatif. Latortue n’en a que pour les routes, et il sortait une autre de ses anecdotes personnelles, comme le fait que «depuis sa petite enfance il entendait parler du mauvais état de la route de Port-de-Paix» et il allait en quelque sorte s’y nmettre…

Dans un article qu’il signait le mardi 20 juillet dans le Washington Post, Gérard Latortue exposait une fois de plus sa conception bornée (ou plutôt dictée) du développement du pays. « (…) Durant la période de transition, nous mettrons l’accent sur l’apport de bénéfices réels pour les Haïtiens. Des programmes à effets rapides que nous avons identifiés pour les deux prochains mois, incluant la création de 44 mille emplois, la collecte de 50 % des fatras dans les zones urbaines, la restauration de 500 demeures dans les bidonvilles et la multiplication par deux du service d’électricité qui passera à 12 heures par jour à Port-au-Prince. au cours des deux prochaines années nous avons établi des programmes pour l’amélioration de la nutrition pour plus d’un million d’enfants pauvres et leurs mères, les orphelins… pour l’immunisation de 80 % des enfants en-dessous d’un an et la réhabilitation de 1500 écoles…»

À l’entendre aussi bien qu’à le lire, on croirait qu’il était venu recueillir des dons et non des prêts. Puisque à aucun moment on ne voit de référence dans son discours au développement agricole, ni à l’appui de l’État pour la création de petites entreprises de transformations pour ce «développement durable» dont il fait état. Aucun investissement productif en vue, en quelque sorte, sinon les services et l’éternelle rengaine un «effet multiplicateur» dont il se garde bien de montrer les moteurs. Il a beau dire dans son article dans le Washington Post cité plus haut qu’il s’agit d’«un plan national de développement conçu par des Haïtiens et mené par des Haïtiens», que certains éléments montrent que tout était préparé pour lui à l’avance par les principaux bailleurs de fonds.

En effet, les discussions tenues à cette conférence sont articulées autour d’un document présenté par le gouvernement de facto intitulé Cadre de coopération intérimaire (CCI), décidé par la réunion de Washington du 23 mars et confirmé par la rencontre du gouvernement de facto avec les bailleurs de fonds du 22 avril 2004. Le CCI est destiné «à constituer la base d’un programme national de développement couvrant les besoins prioritaires de notre pays à court et moyen terme», selon les documents officiels. Un document donc, compte tenu du processus utilisé pour son élaboration, qui constitue un nouveau plan d’action imposé en vue de préparer les bases nécessaires à la mise en oeuvre complète du plan néolibéral dans le pays.

En effet, critiquant ledit Cadre de coopération intérimaire, qui aura mobilisé plus de 180 experts étrangers et haïtiens, repartis en seize groupes thématiques, pour son élaboration, plusieurs organisations haïtiennes de la «société civile» ont fait remarquer que «le processus d’élaboration du CCI est contrôlé par des acteurs externes avec la complicité du gouvernement actuel dans le cadre d’une approche technocratique qui exclut toute participation réelle des secteurs majoritaires et vulnérables de notre pays traditionnellement ignorés dans les processus de décision qui engagent l’avenir du pays».

D’autre part, ces organisations disent avoir décelé à travers le document «une absence de vision nationale et une vision dominée par les recettes d’inspiration néolibérale… Des solutions superficielles face aux problèmes de la grande pauvreté de masse affectant près de deux tiers des citoyens et citoyennes de notre pays… Pas de vision cohérente liée à une option préférentielle en faveur d’un plan de renforcement de la production nationale réclamé par de nombreux secteurs depuis des années». Finalement, ces groupes qui s’étaient réunies le 11 juin dernier autour de l’analyse du CCI, qui au passage aura coûté la bagatelle de deux millions de dollars à l’Etat haïtien, proposent entre autres que «les documents de base produits par le CCI soient largement diffusés en créole pour que les réseaux et organisations de base puissent se positionner face aux choix effectués… ; et que les divers secteurs se prononcent publiquement sur le CCI et encouragent un vrai débat national sur les options de développement».

En outre, intervenant sur la question, le dirigeant de la Plateforme de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), Camille Charlmers, qui a également paraphré le document critique produit par ces organisations, a opiné «Nous sommes très inquiets dans la mesure où nous pensons qu’il y a eu déjà beaucoup de ces expériences qui ont été faites, notamment en 1994 et en 1995, et qui ont conduit à des échecs pour l’ensemble du pays à cause de cette absence de vision nationale et de la persistance de ces mécanismes d’exclusion…» À remarquer cependant que ces organismes arrivent toujours au moment de faire des constats, alors qu’ils délaissaient ce terrain pour appuyer l’opposition au gouvernement Lavalas, comme s’ils ne savaient pas d’avance ce qui allait s’en suivre.

Le cri de triomphe poussé par le régime de facto avec l’obtention de près de 1 milliard 200 millions de dollars alors qu’il prétendait s’attendre à un milliard n’est que de la poudre aux yeux. Il avait placé la barre plus bas en sachant bien que le milliard était déjà chose entendue (avec déjà l’Usaid: 230 millions; l’UE: 225 millions; la BID: 260 millions; la BM: 150 millions). Ce «succès» serait pour nous faire oublier que ce sont des prêts pour la majorité qui vont endetter davantage le pays non pas pour ses citoyens mais pour l’aménager au profit des multinationales de la sous-traitance.

Et comme par coïncidence, parallèlement, le Sénat des Etats-Unis vient de ratifier à l’unanimité le projet de loi dénommé Hero Act. sponsorisé par les sénateurs Michael Dewine de l’Ohio et Bob Graham de la Floride, cette loi qui attend d’être approuvée par la Chambre des représentants favorisera, selon ses initiateurs, la création de dizaines de milliers d’emplois dans le secteur de la sous-traitance. Une décision qui ne peut que réjouir le secteur privé haïtien, notamment le clan d’André Apaid, qui se frotte déjà les mains dans la perspective de la poursuite de l’exploitation de la main d’œuvre à bon marché.