21 Juillet, 2004

July 21, 2004

21 Jiyé, 2004
Vol. 22 No. 19
Désarmement:
Les militaires démobilisés campent sur leurs positions?


Les militaires démobilisés paraissent camper sur leurs positions, soutenus en ce sens par le secteur macoute...

Dans un communiqué de presse du 8 juillet dernier, le Conseil supérieur de la police nationale (CSPN) présidé, rappelons-le, par le chef du gouvernement et son ministre de l’Intérieur, a lancé un ultimatum à l’endroit des groupes armés à travers le pays. Le CSPN, s’est dit «préoccupé par les rapports accablants sur les agissements des anciens militaires et membres du Front. Des gens qui se sont érigés en force de l’ordre et qui se substituent à la Police nationale (PNH), dans le Nord, le Centre et l’Artibonite. Ces anciens militaires et membres du Front occupent illégalement les installations de la Police nationale d’Haïti et effectuent des patrouilles…», écrit le CSPN, qui a précisé qu’à partir du 15 septembre prochain, «la police a reçu le pouvoir de procéder, avec le concours de la Minustah, au désarmement de toutes les personnes qui seront retrouvées avec des armes illégales, et ces individus seront poursuivis pour flagrant délit de détention illégale d’armes à partir de cette date».

Il est vrai que les militaires démobilisés ou ex-«rebelles» par leurs actions répressives commencent à provoquer des réactions d’auto-défense dans la population, comme on l’a vu la semaine dernière au Cap-Haïtien, mais ce n’est pas principalement pour cette raison que le gouvernement de facto aurait décidé de lancer cette mise en garde assez sévère et directe à leur adresse. Après tout n’avaient-ils pas constitué la force d’appoint déterminante, ne serait-ce qu’à titre d’épouvantail, pour permettre à la macouto-bourgeoisie aux ordres des impérialismes étatsunien et français de précipiter le renversement du gouvernement constitutionnel le 29 février dernier. En outre, jusqu’à il y a une dizaine de jours, ne signalait-on pas l’étroite et active collaboration entre les ex-militaires et les forces de l’ONU déployées à Hinche, dans le Plateau Central, où elles avaient même affecté ces ex-militaires à des postes. De même au Cap-Haïtien où ces «terroristes et bandits» ont opéré de nombreuses arrestations contre des «suspects».

Pour se retourner ainsi contre de si précieux «collaborateurs», que le Premier ministre de facto Gérard Latortue en personne avait qualifiés de «combattants de la liberté», il doit y avoir des raisons beaucoup plus complexes, pourrait-on dire.

À remarquer d’ailleurs que cette proclamation solennelle du régime de facto semble n’avoir eu aucun effet sur les anciens militaires qui continuent à sévir à leur guise. Au contraire, suite à la note du CSPN, leur porte-parole à Hinche, Joseph Jean-Baptiste, s’est dit opposé à toute décision des autorités gouvernementales pour tenter de récupérer les armes détenues par les ex-membres des Forces armées d’Haïti (FADH) et il a annoncé une vaste mobilisation à travers le pays pour combattre cette campagne de désarmement. «Le régime du 29 février ne doit pas oublier qu’il a hérité du pouvoir grâce à la lutte armée par un ensemble de secteurs pour renverser le président Aristide. Il n’est pas question que les militaires démobilisés déposent les armes pour obéir aux hallucinations d’un régime qui n’a rien à voir avec la Constitution. Nous allons maintenant organiser des marches pacifiques à travers le pays pour donner une réponse au gouvernement et à la Minustah», a-t-il fait savoir de façon assez cinglante le 12 juillet, poussant l’audace jusqu’à se prévaloir, comme par ironie, de la Constitution, pour renforcer sa rebuffade. Son acolyte, l’ancien capitaine Ravix Rémicinthe a également rejeté la décision de Latortue, empruntant presque les mêmes termes: «S’ils veulent nous tuer dans le cadre de leur programme de désarmement, ils le feront dans nos casernes. S’ils ont dissout la Constitution, ils doivent nous le faire savoir clairement» a dit Ravix, qui a en outre indiqué effrontément que les militaires démobilisés seraient disposés à garantir la sécurité du peuple haïtien. Son allié, l’ancien responsable du Front de résistance des Gonaïves, Winter Etienne, lui a apporté son appui, en y ajoutant cependant une nuance ou un message, déclarant, qu’«on ne peut pas demander à des militaires de remettre leurs armes parce qu’ils sont constitutionnellement reconnus. Il existe d’autres démarches pour favoriser l’harmonie entre le gouvernement et ces militaires». En quoi devraient consister donc ces «démarches pour favoriser l’harmonie…»?

Des «démarches» essentielles, paraît-il, car les représentants politiques du macoutisme, qui se voient écartés de plus en plus de la scène, ne comptent pas se laisser faire et rester les bras croisés tandis que l’impérialisme confierait les rênes du pouvoir politique uniquement à la bourgeoisie, avec laquelle une alliance avait pourtant été scellée pour faire front commun jusqu’au renversement du président Aristide.

Ainsi il n’est point étonnant de voir les représentants politiques du secteur macoute, pour qui les ex-militaires constituent une force de frappe, se dépêcher de prendre fait et cause pour eux face au gouvernement de facto et à la Minustah qui voudraient eux les (les ex-militaires) cantonner dans leur rôle d’appoint pour réprimer la population. Pour l’ancien colonel Himler Rébu, la gestion du régime de facto du dossier des anciens militaires est à la fois «dangereuse et injuste». Intervenant le samedi 10 juillet à Hinche, justement, à la présentation du Groupe de réflexion sur Haïti (GREH), dont il est l’animateur et fondateur, Rébu a déclaré que «l’heure est arrivée pour que les militaires entrent dans les rangs pour faire ce qu’ils savent faire (c’est nous qui soulignons), c’est-à-dire assurer la sécurité du pays. Je pense que c’est une attitude incorrecte et dangereuse de la part du gouvernement. Je pense que celui-ci a intérêt à réfléchir plus profondément sur la question. Car lorsque ces messieurs ont sacrifié leur vie pour combattre ce qui n’était pas normal, ce gouvernement n’était pas présent». Autrement dit: Rébu suggérerait le rétablissement pur et simple de l’armée dissoute par le président Aristide en 1995.

À son tour, le leader de l’Alliance pour l’avancement d’Haïti (ALLAH), Reynold Georges, a sévèrement critiqué la «société civile» et les partis politiques qui avaient produit le document exigeant le désarmement des militaires démobilisés. Selon lui, c’est une maladresse qu’ont affichée ces secteurs qui n’ont, selon lui, aucune vision les habilitant à diriger le pays. «C’est la raison pour laquelle ALLAH ne se retrouvait pas au sein de la Plate-forme démocratique et dans la Convergence. Au lieu de négocier avec Aristide, ces gens ont préféré offrir le pays aux étrangers. C’est normal à ce qu’ils veulent aujourd’hui désarmer les anciens militaires. Néanmoins, nous disons que l’armée d’Haïti continue d’exister», a indiqué Reynold Georges avec une pointe de «nationalisme» d’occasion, car une fois le régime Lavalas éliminé, il s’agit de placer la bourgeoisie précédemment l’alliée, en position de faiblesse sans possibilité de recours aux forces d’«interposition» de la «communauté internationale», la Minustah.

À travers ces déclarations on voit percer les propositions du secteur macoute. Et les représentants de la bourgeoisie ont ainsi préféré pour leur part faire l’autruche et montrer de la prudence sur la question du désarmement des militaires démobilisés. «Il doit y avoir une stratégie consensuelle où les anciens militaires de concert avec le gouvernement choisiront la meilleure solution. De notre côté, au niveau de la société civile et de la société politique, nous allons accompagner le désarmement. Ce n’est pas une affaire conflictuelle. C’est une question politique, nous devons la résoudre comme telle», a indiqué Micha Gaillard du Konakom/Convergence. C’est plutôt un nœud gordien politique que le secteur féodal voudrait voir trancher mais autour duquel la bourgeoisie préférerait tisser sa toile. Pour sa part, le leader du Mochrenah/Convergence, Luc Mésadieux, en appelle, lui, à la bonne volonté des anciens militaires, exprimant même des vœux pieux: «Nous les félicitons pour le travail effectué pour obtenir le départ du dictateur; c’est bien. Cependant, je pense qu’ils veulent que la paix soit établie afin que l’autorité de l’Etat soit rétablie. En ce sens, nous voulons qu’ils tiennent leur promesse de remettre leurs armes.»

En résumé, les militaires démobilisés paraissent camper sur leurs positions, soutenus en ce sens par le secteur macoute, car en dépit de la sévérité de la note du CSPN, ils la considèrent plutôt comme un appel à la «négociation» que comme un ultimatum. En effet le contrôle de la force brute est d’un grand intérêt en premier lieu pour les élections, et la bourgeoisie a certainement pris soin de rappeler à Gérard Latortue qu’il ne pouvait indéfiniment laisser s’étendre celle que détient les «combattants de la liberté» de ce dernier.