14 Juillet, 2004

July 14, 2004

14 Jiyé, 2004
Vol. 22 No. 18

Tôt dans la matinée de ce mardi 13 juillet, la délégation en question dirigée par Billie Miller de Barbados et composée des représentants de Guyana, Rudy Insanally, de Trinidad et Tobago, Knowlson Gift, d’Antigua et Barbuda, Harold Lovell et des Bahamas, Fred Mitchell, est arrivée au pays...

Quand le Premier ministre jamaïcain Percival James Patterson avait offert un asile temporaire dans son pays au président Jean Bertrand Aristide et à sa famille peu après le le kidnapping par les militaires nord-américains et l’exil forcé du président en Centrafrique, le chef du gouvernement de facto, Gérard Latortue, propulsé au pouvoir par l’occupant, avait décidé de geler les relations diplomatiques entre Port-au-Prince et Kingston.

Parallèlement, la Caricom, en raison des circonstances qui ont conduit à l’établissement du gouvernement de facto, s’était refusée catégoriquement à reconnaître la légitimité de ce dernier, au motif entre autres que le processus démocratique avait été interrompu en contravention avec la Charte démocratique de l’OEA avec le départ forcé du pouvoir du président Aristide avant la fin de son mandat de cinq ans. L’affaire du kidnapping particulièrement avait indigné les chefs de gouvernement de la Caricom. Ils avaient même introduit auprès du Conseil permanent de l’OEA une requête visant à effectuer une investigation sur les conditions du départ du président haïtien, qui n’a jamais cessé de soutenir qu’il a été forcé manu militari, sous l’instigation des Etats-Unis et de la France, à quitter le pays le 29 février, et qu’il était, de fait, victime d’un coup d’Etat.

Mais l’OEA, dont la majorité des membres se trouvent sous la coupe de Washington, a implicitement rejeté la requête de la Caricom, en adoptant la résolution 2059 lors de sa 34ème Assemblée générale à Quito (Equateur) en juin dernier, à travers laquelle le gouvernement de facto de Latortue trouvait une certaine légitimation. Concernant cette résolution, un communiqué émanant de la Mission spéciale de l’OEA en Haïti faisant savoir: «Dans sa résolution (AG/Res. 2059), la 34ème Assemblée générale de l’Organisation des Etats Américains (OEA) demande au gouvernement de transition de mettre en place les conditions nécessaires pour la tenue d’élections libres, justes et démocratiques aussitôt que possible, en conformité avec la Charte démocratique interaméricaine.» En fait l’OEA savait bien qu’en invoquant cette charte, elle mentait effrontément, mais c’était une façon grossière de dire qu’elle acceptait le fait accompli.

En dépit de cette résolution, la Caricom n’avait pas pour autant changé de comportement à l’égard des autorités de facto. Mais de son côté, Gérard Latortue orchestrait toute une propagande à travers les médias à son service, totalement acquis à l’impérialisme, pour faire croire que les choses étaient sur le point de rentrer dans l’ordre avec l’Organisation régionale. Cependant, le Premier ministre d’Antigua et Barbuda, Baldwin Spencer, actuel président en exercice de la Caricom, avait exprimé un avis contraire lors d’une récente visite en Guyane. En effet, selon Spencer, les relations entre Haïti et la Communauté caraïbéenne ne sont pas au beau fixe. Il indiquait, en outre, que pour rester membre de l’Organisme, Haïti devait retourner au principe démocratique.

Néanmoins, la Caricom laissait une porte ouverte aux autorités de facto pour rétablir les liens lors du récent sommet organisé du 5 au 7 juillet, à la Grenade, même si le ministre haïtien de facto des Affaires étrangères, Yvon Siméon arrivé sur les lieux n’aura pas eu l’heur d’être accepté à participer officiellement aux débats.

En effet, tout en restant préoccupés par les circonstances qui ont entouré le départ d’Aristide, les leaders de l’Organisation caribéenne avaient décidé de déléguer au plus vite à Port-au-Prince une mission, composée de cinq ministres des Affaires étrangères des pays membres, en vue de discuter avec le gouvernement de facto des possibilités d’une reprise des relations diplomatiques, moyennant toutefois certaines exigences telles que: la libération de l’ancien Premier ministre Yvon Neptune, la fixation d’une date par le Conseil électoral provisoire (CEP) pour la réalisation des élections et le désarmement de tous les groupes armés à travers les dix départements du pays.

Mais déjà on sentait fléchir certains leaders de la Caricom, car ces conditions pour reprendre les relations avec Haïti constituaient une attitude mi-figue, mi-raisin, étant donné la ténacité avec laquelle ils avait préalablement réclamé que la lumière soit faite sur les événements du 29 février et le respect des principes démocratiques prescrits tant par sa propre Charte et la Charte de l’OEA que par la Charte démocratique interaméricaine de l’OEA. En changeant de cheval de bataille, la Caricom ouvrait la porte aux dénonciations d’ingérence de la part des démagogues de la classe politique haïtienne, même si ces derniers acceptent sans broncher les diktats de l’ambassadeur de Washington ainsi que l’occupation du pays.

Effectivement ces éléments en ont profité pour réagir avec virulence, sans doute après avoir reçu le feu vert de leur patron, l’ambassadeur Foley. Ainsi, le vice-président de la Conférence épiscopale, Mgr Guire Poulard a préféré perdre l’absolution pour vitupérer et qualifier d’impertinence les exigences de la Caricom et traiter ses dirigeants de «corrompus». Pour Evans Paul du KID et Victor Benoit du Konakom, il s’agit d’une chose inacceptable. Le second de Gérard Pierre-Charles de l’OPL/Convergence, Paul Denis, de son côté, a martelé: «La demande de la Caricom, entre autres, de libérer M. Yvon Neptune est une demande arrogante, déraisonnable et anti-démocratique, en ce sens, elle est irrecevable. Le gouvernement haïtien, devrait produire une note de protestation pour dénoncer l’arrogance de la Caricom et son immixtion dans les affaires internes du pays.»

Pour sa part, le Premier ministre de facto s’est assagi et a affirmé n’avoir pas été touché officiellement de ces conditions sinon que par voie de presse. Toutefois, il a déclaré être prêt à écouter le point de vue de la délégation de la Caricom et disait, en outre, espérer que les résultats de la rencontre permettront de renouer les relations du pays avec la Caricom. Selon un communiqué émanant du bureau de presse de la Primature, les points prévus dans le cadre de la rencontre entre les membres du gouvernement de facto et les chanceliers des pays membres de la Caricom ne présentent pas de conditions préalables à la reconnaissance des autorités intérimaires, mais traduisent, selon la note, les inquiétudes des responsables de la communauté caribéenne par rapport à certains engagements du pouvoir en place.

Concernant les exigences sus-mentionnées, notamment l’élargissement de Yvon Neptune et la date des élections générales en Haïti, relayées par la presse caribéenne qui ne les a tout de même pas inventées, le secrétaire général de la Caricom, Edwin Carrington, dans un communiqué de presse daté du 11 juillet s’est déclaré surpris, précisant que: «Les dirigeants de la CARICOM n’ont jamais pris une telle position. Ils ont dit espérer que l’application de la justice soit équitable et je présume que c’est également la position du gouvernement de transition.» Il fait donc même une fleur à Gérard Latortue. Pour ce qui a trait au délai pour l’organisation des élections, Carrington a déclaré : «Les responsables de la CARICOM n’auraient jamais imposé une telle condition puisque nous savons que la responsabilité de réaliser des élections en Haïti incombe au CEP qui est un organisme autonome. Nous espérons toutefois que des élections libres et justes seront réalisées dans un délai acceptable.» Pour terminer, Edwin Carrington a cité les conclusions de la réunion de la Grenade, stipulant: «La CARICOM est déterminée à respecter ses engagements dans l’intérêt du peuple haïtien. Il est clair pour nous que Haïti doit demeurer membre de l’organisation. En ce sens, les chefs de gouvernement ont décidé de créer une voie de communication avec les autorités intérimaires haïtiennes. Dans ce cadre une délégation de cinq ministres sera envoyée en Haïti en vue de discuter avec les officiels haïtiens sur les derniers événements.»

Autrement dit, de façon diplomatique, la Caricom est prête à reconnaître les putschistes mais à certaines conditions qui n’ont pas été révélées. Car on ne saurait passer l’éponge tout bonnement sur les maladresses et vitupérations de Gérard Latortue à l’endroit du Premier ministre jamaïcain P. J. Patterson.

Tôt dans la matinée de ce mardi 13 juillet, la délégation en question dirigée par Billie Miller de Barbados et composée des représentants de Guyana, Rudy Insanally, de Trinidad et Tobago, Knowlson Gift, d’Antigua et Barbuda, Harold Lovell et des Bahamas, Fred Mitchell, est arrivée au pays. Elle s’est rendue à 10 heures à la Primature pour y rencontrer Gérard Latortue. Les discussions ont duré plusieurs heures, mais, sans vouloir spéculer, il semble que les résultats ne seraient pas fructueux .Gérard Latortue, bavard comme il est, n’a fait aucune déclaration aux journalistes qui attendaient. Il en est de même des émissaires. Au moment où nous mettons sous presse, nous ne savons donc pas ce qui est sorti réellement de la réunion.

Mais on peut en définitive conclure que la Caricom, vu les fortes pressions auxquelles elle est soumise de la part du département d’Etat nord-américain, a une faible marge de manœuvre et aura surtout tenu à mener un combat de principe. D’autant plus que certaines dissensions internes, animées par des pays comme les Bahamas qui jouent un peu le rôle de cheval de Troie au sein de l’organisme au profit de Washington, sont susceptibles d’affecter la capacité décisionnelle de cette organisation régionale. On en saura bientôt davantage. Mais on aura pu remarquer qu’éventuellement l’ambassadeur des Etats-Unis aura invité Gérard Latortue à rabaisser son caquet et à se montrer plus courtois cette fois.