7 Juillet, 2004

July 7, 2004

7 Jiyé, 2004
Vol. 22 No. 17
A qui profite la zone franche haïtiano-dominicaine?


2 juillet 2004, sit-in organisé par l'organisation syndicale «Batay Ouvrye»...Deux années seulement après le démarrage des travaux dans la zone franche, un conflit y a déjà été enregistré, notamment au sein du site de la Compagnie de développement industriel (CODEVI), qui est une filiale du Grupo M, entre le syndicat des employés et les responsables de la compagnie.

Ce fut le 8 avril 2002 que les présidents haïtien et dominicain, respectivement Jean-Bertrand Aristide et Hipólito Mejía, procédèrent, dans la plaine de Marie-Bahoux près de Ouanaminthe, à la pose de la première pierre pour le lancement des travaux pour l’établissement d’une zone franche industrielle dans la région frontalière du nord-est d’Haïti. Ce projet qui s’inscrivait dans le cadre du plan Hispaniola destiné à transformer la dette externe des deux pays en investissements, émanait de l’industriel dominicain Fernando Capellan, responsable de la firme Grupo M. «Ici, où la pauvreté frappe avec la plus grande dureté, nous sommes prêt à donner le premier coup de pioche de ce projet», indiquait Capellan à cette occasion. Alors que pour le président Aristide, «ce parc industriel est le premier fils dont on espère qu’il offrira huit mille emplois». Par ailleurs, faut-il rappeler que cette zone franche avait en fait été établie dans une région réputée pour sa fertilité et que l’Etat haïtien avait dépossédé les paysans de leurs terres et de leurs jardins pour y implanter ces installations industrielles. Une décision que nous ne cessions de dénoncer dans nos colonnes. Car nous croyions alors qu’il était impensable, dans un pays où la production agricole est à son plus bas niveau, que les dirigeants aient pu accepter de transformer des terres aussi fertiles en béton afin de recevoir les investissements des capitalistes dominicains.

De toute façon, il s’agissait pour nous de dénoncer l’ensemble du plan néo-libéral imposé par l’impérialisme qui n’a jamais porté fruit dans aucun des pays concernés, notamment à travers l’Amérique latine, où ce type de projets a déjà été expérimenté. Nous avions donc estimé que le gouvernement Lavalas s’était fourvoyé en se livrant tête baissée dans un tel programme, qui généralement fait les délices des grandes multinationales et de leurs courtiers aux dépens des intérêts nationaux. Cependant, si les autorités d’alors avaient jugé que la mise à exécution de ce plan de la mort pouvait calmer la fureur des puissances impérialistes à leur endroit, les événements ayant culminé sur le renversement du président Aristide le 29 février 2004 ont plutôt prouvé qu’il s’agissait en fait d’une politique suicidaire qui échouerait à tous les coups et qui n’allait point amadouer l’agressivité de l’impérialisme à l’endroit du gouvernement Lavalas.

Deux années seulement après le démarrage des travaux dans la zone franche, un conflit y a déjà été enregistré, notamment au sein du site de la Compagnie de développement industriel (CODEVI), qui est une filiale du Grupo M, entre le syndicat des employés et les responsables de la compagnie. En effet, suite à des mouvements successifs d’arrêts de travail observés depuis le mois de février 2004 par les ouvriers pour exiger le respect de leurs droits et leur intégrité physique, le Grupo M qui annonçait au départ la fermeture pure et simple de ses usines, a préféré par la suite procéder le 11 juin 2004 à des révocations massives et à la fermeture de dix modules de production. «Pour justifier ces révocations massives (plus de 370 ouvriers. NdlR), le Grupo M avait évoqué une faible productivité et l’insécurité générée par des actions d’intimidation», précise un rapport sur la situation présenté par la Plateforme des organisations haïtiennes des droits humains (POHDH) qui a dépêché une équipe à Ouanaminthe pour enquêter.

Dans ce rapport présenté le lundi 28 juin, il est fait mention des différentes violations observées au niveau de l’usine située sur le site de la CODEVI du «Droit à la liberté syndicale: A l’intérieur de l’usine, les ouvriers n’ont pas le droit de s’organiser en syndicat sous peine de révocation en violation du Code du travail… Atteinte à l’intégrité physique : plusieurs ouvriers ont été bastonnés au mépris des articles 25 et 44-1 de la Constitution… Droit à un salaire raisonnable: les ouvriers de l’usine reçoivent un salaire de misère qui ne leur permet pas de satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Ce salaire est largement inférieur à celui reçu par les ouvriers dominicains pour le même travail à Santiago», lit-on dans le document, qui fait également état des revendications formulées par les victimes tant à l’endroit des dirigeants de la CODEVI que de l’Etat haïtien. «Aux responsables de la CODEVI: la réintégration des ouvriers révoqués illégalement le 11 juin 2004; le retrait des militaires dominicains de la zone franche CODEVI située en territoire haïtien; la prise en charge des ouvriers victimes de bastonnades de la part des militaires dominicains; le respect du droit syndical de tous les ouvriers; des informations précises sur les vaccins administrés aux femmes travaillant dans l’usine qui ont eu des effets secondaires sur elles (avortements et malaises continus); le dédommagement des paysans dépossédés de leurs terres au moment de l’implantation de l’usine. A l’Etat haïtien: la distribution de nouvelles terres aux paysans victimes d’expropriation; la révocation des responsables de la direction régionale du ministère des Affaires sociales du Nord-Est et sa restructuration, etc.» Finalement, la POHDH dit «dénoncer la situation de violation systématique des droits des travailleurs qui prévaut dans la zone franche de Ouanaminthe. Nous appelons à l’intervention urgente des autorités du ministère des Affaires sociales et de la Justice pour que, d’une part, une suite favorable soit donnée aux prétentions légalement fondées des travailleurs, et d’autre part, les revendications légitimes exprimées par ces derniers trouvent satisfaction».

De fait, comme nous n’avions cessé de le dénoncer, cette entreprise de zone franche à la frontière haïtiano-dominicaine ne saurait nullement résoudre les problèmes de pauvreté auxquels sont confrontées les populations frontalières, sinon qu’elle permettra aux investisseurs dominicains d’accroître leurs profits en violant exagérément les droits fondamentaux des ouvriers haïtiens, puisque l’Etat haïtien, à travers ses structures compétentes en la matière, n’a jamais affiché une quelconque volonté d’assumer ses responsabilités. De plus, la présence de cette zone franche sur le territoire haïtien ne fera que fragiliser davantage la situation sécuritaire du pays puisque, selon les accords signés entre les deux pays, les militaires dominicains sont autorisés à traverser la frontière pour sécuriser les investissements dominicains.