30 Juin, 2004

June 30, 2004

30 Jen, 2004
Vol. 22 No. 16

Il se peut bien que l’origine de ce dernier incendie de la rue des Fronts-Forts soit d’origine criminelle, mais la question qui se pose surtout:

Trois sinistres d’importance en l’espace d’une semaine: d’abord dans la nuit du 15 juin le marché public des Gonaïves passait au feu; trois jours plus tard, cette fois dans le centre-ville de la capitale, ce sont plusieurs entrepôts du marché Gerffrard qui brûlaient; et dans la soirée du 22 juin, encore dans la capitale, c’était une véritable catastrophe, car le feu consumait plus d’une trentaine de magasins et d’entrepôts, causant la ruine de nombre de petits marchands de même que celle de certains commerçants.Avec le fort vent qui soufflait, l’incendie s’est propagé des deux côtés de la rue des Fronts-Forts, et le brasier a duré jusqu’au lendemain.

Le directeur du Service des sapeurs pompiers Jean Saint-Fleur a été prompt à déclarer que le sinistre lui semblait être d’origine criminelle, «parce qu’il n’est pas possible que le feu se soit propagé en même temps aux deux extrémités de la rue». C’est vraisemblable mais discutable, d’autant plus, sans disposer d’aucun indice précis pour être aussi catégorique. Dans les deux premiers incendies cités plus haut, certes, vu les circonstances on a toutes les raisons de croire à l’action d’une main criminelle. Aux Gonaïves par exemple, une ville contrôlée par les ex-rebelles, on imagine mal qu’en l’absence d’un court circuit électrique que le feu se soit déclaré tout seul.

Il se peut bien que l’origine de ce dernier incendie de la rue des Fronts-Forts soit d’origine criminelle, mais la question qui se pose surtout: Qui donc a intérêt à causer une telle catastrophe? On ne saurait désigner d’emblée coupable un secteur particulier, et il apparaît plutôt curieux que la présidente du conseil communal de Port-au-Prince Carline Simon n’ait rien trouvé de plus pressant que de réclamer une enquête pour «trouver les coupables et les punir». Donc bien avant l’ouverture de l’enquête, pour savoir l’origine du sinistre, elle sait déjà qu’il y a des coupables..

Venu à son tour sur les lieux, malheureusement le Premier ministre de facto Gérard Latortue, comme premier réflexe, face au drame, ne trouvait mieux à faire que de l’utiliser à des fins politiques. S’adressant aux victimes, il se voulait compatissant, déclarant : «Nous savons que vous avez perdu beaucoup de choses, mais ne pleurez pas, nous sommes ici en solidarité avec vous. Nous allons nous réunir avec vous les victimes afin d’étudier ce qu’il faut faire. Aujourd’hui vous devez avoir confiance car, vous avez un gouvernement qui travaille pour vous.» Quelle misère! Il faudrait donc le croire sur parole  avec son gouvernement «qui travaille…» Mais allez donc demander aux victimes des inondations du mois de mai dans le Sud-Est, dont une grande partie attend toujours les secours! Ainsi il n’y a pas grand-monde qui irait croire les propos de boisson de Latortue! Au contraire ses promesses ne faisaient que faire craindre le pire aux victimes de cet incendie…

Mais ce qui paraissait intéresser surtout les autorités de facto, c’était de mettre la responsabilité du sinistre au compte du parti Fanmi Lavalas. Ainsi le directeur général de la Police nationale (PNH), Léon Charles, faisait savoir que plusieurs individus avaient déjà été arrêtés dans le cadre de l’enquête. Fin limier, il avait aussi déjà découvert que cet incendie fait partie d’un plan de certains secteurs qui veulent déstabiliser le pays. Pour sa part, le ministre de facto de la Justice et de la Sécurité publique Bernard Gousse, encore plus astucieux, a révélé que selon les premiers éléments de l’enquête, il s’agirait bien d’un acte criminel. En possession de tous ces «éléments», il n’a donc pas été très difficile pour le Premier ministre de facto Gérard Latortue de choisir ses coupables. C’est donc rassuré de voir une fois encore «confirmées» ses savantes déductions que Latortue déclarait: «Aristide ne connaît que le feu, il n’a jamais voulu le progrès du pays, c’est pourquoi il est en train de commanditer… Nous avons, malgré toutes ces menaces, la volonté de maintenir la stabilité dans le pays.» La question devrait donc être résolue pour lui avec un coupable tout désigné? Il risque moins ainsi d’avoir à s’en prendre à ceux qui ont participé à son installation à la tête du pouvoir de facto.

Même si le président Aristide se trouve actuellement à des milliers de kilomètres d’Haïti, avant et après le coup dÉtat du 29 fevrier, n’importe quel méfait lui est attribué. Donc l’enquête est close pour Gérard Latortue et son équipe de facto et leurs complices. Pourtant ils ne devraient pas s’en laver les mains aussi vite, car un habitué du quartier sinistré déclarait tôt dans la matinée du 23 juin, sur les ondes d’une station de la capitale, qu’à son avis, le feu avait pris à cause des fatras accumulés dans les rues, et que les marchandes ont l’habitude de faire brûler tous ces déchets avant de partir dans la soirée, une façon de faire diminuer la pile de fatras que les autorités de facto ne se sont jamais préoccupé de ramasser depuis le 29 février.