26 Mai, 2004

May 26, 2004

26 Me, 2004
Vol. 22 No. 11
Les féodaux à l’assaut de leur part de pouvoir!


Le 18 mai dans le centre-ville de la capitale, un groupe de huit anciens militaires, dont le chef autoproclamé de l’armée dans la ville de Hinche, Joseph Jean-Baptiste, portant habits de camouflage et armes lourdes, qui voulaient s’en prendre aux manifestants, ont été arrêtés par une patrouille de militaires nord-américains et remis à la PNH pour être incarcérés.
A mesure que le temps passe l’unité d’action, qui avait été consentie entre les composantes de la classe dominante pour venir à bout, avec l’aide de l’impérialisme, du régime constitutionnel Lavalas qui symbolisait à leurs yeux les intérêts des masses défavorisées, s’effrite pour laisser la place à leur traditionnelle lutte pour le pouvoir.

En effet, depuis le débarquement des troupes d’intervention à la suite de l’enlèvement et de l’exil forcé du président Aristide le 29 février dernier et l’imposition des «technocrates» à la solde de l’impérialisme nord-américain et français, les hostilités ont repris entre bourgeois et féodaux dans la perspective de la conquête des moindres espaces de pouvoir. Cependant, si la bourgeoisie traditionnelle, dont les intérêts sont désormais représentés politiquement par le Groupe des «184» de l’industriel nord-américain André Apaid Jr., se sent relativement confortable avec l’appui des forces d’occupation, le secteur féodal commence à gesticuler de se voir tranquillement écarté ou amené à jouer seulement les seconds couteaux.

De fait, après avoir travaillé activement à l’occupation du pays, ce secteur et ses principaux représentants se rabattent maintenant sur un super-nationalisme de circonstance, pour marquer leurs frustrations. Ainsi, assistait-on aux Gonaïves le 18 mai, jour de la Fête du drapeau, à la transformation du Front de résistance des Gonaïves, ramassis de gangs armés qui avaient servi au renversement du gouvernement constitutionnel, en un parti politique dénommé Front de reconstruction nationale (FRN) avec à sa tête l’ex-commissaire Guy Philippe, Butter Métayer et Winter Etienne, respectivement secrétaire général, président et coordonnateur. L’inauguration de ce nouveau parti, fortement lié aux ex-Forces armées d’Haïti (FADH), a été l’occasion pour ses dirigeants de lancer des critiques contre la présence des soldats français de la force d’occupation dans la Cité de l’Indépendance. À ses partisans regroupés sur la place d’armes de la ville, Butter Métayer lançait: «Les Blancs français nous humilient, ils fouillent nos maisons et nos voitures. A bas l’occupation française, à bas la France, que les Blancs s’en aillent, à bas les Blancs français.» Son complice Guy Philippe a cru devoir se montrer plus subtil, plus «intellectuel» et sans doute plus «philosophe», surtout pour être conforme à l’image que voulait donner la presse internationale à ce conspirateur stipendié, et à son tour il déclarait: «Nous n’avons pas un problème avec les Français eux-mêmes ou les Américains… c’est une question de principe, 200 ans après l’Indépendance, ce n’est pas normal qu’il y ait des militaires étrangers ici sur le sol haïtien… Trois mois après le départ d’Aristide, j’espérais voir les choses changer. Lorsque nous avions combattu et risqué notre vie, nous pensions que la situation pouvait s’améliorer. Malheureusement, nous avons vu les gens qui contrôlent le pays depuis 200 ans appeler les Blancs pour venir défendre leurs intérêts.» Guy Philippe n’aura certes pas déjà oublié que ce sont ces «Blancs» qui l’avait armé, lui et sa troupe de mercenaires que la CIA avait rassemblés en République dominicaine pour créer une menace militaire contre le gouvernement constitutionnel. Évidemment ses patrons ne sont pas dupes non plus, et le laissent tenir ce discours, car il pourra toujours servir de force répressive indigène.

D’ailleurs, les occupants ne montrent pas de véritable opposition à la reconstitution des Forces armées d’Haïti dissoutes, et le secteur féodal s’emploie à cette fin. En attendant, les autorités de facto ont quand même promis, comme pour les récompenser d’avoir contribué au départ du président Aristide, d’intégrer certains anciens militaires dans la Police nationale après «étude des dossiers» des intéressés. Néanmoins, les anciens militaires ne semblent pas vouloir se satisfaire de cette alternative et réclament tout bonnement le retour de l’armée qui leur fournira une part décisive du nouveau pouvoir.

Un épisode survenu le18 mai dans le centre-ville de la capitale, lors de la manifestation rassemblant des milliers de personnes contre l’occupation et en faveur du retour du gouvernement constitutionnel du président Aristide, allait montrer que ce dossier est encore sujet à beaucoup de tractations et de rebondissements. En effet, un groupe de huit anciens militaires, dont le chef autoproclamé de l’armée dans la ville de Hinche, Joseph Jean-Baptiste, portant habits de camouflage et armes lourdes, qui voulaient s’en prendre aux manifestants, ont été arrêtés par une patrouille de militaires nord-américains et remis à la PNH pour être incarcérés. Le lendemain un ordre de libération a été pris en leur faveur mais ils décidaient qu’ils resteraient en prison jusqu’à ce que toutes leurs armes leur auraient été remises. «Ils ne peuvent pas nous libérer sans nos armes» lançait l’ex-sergent Joseph Jean-Baptiste. Curieusement le ministre de la Justice Bernard Gousse obtempérait et acceptait de leur remettre quelques armes de poing. Mais cela ne satisfaisait point les ex-soldats, et leur avocat, Osner Févry, leader du PDCH (Parti des démocrates chrétiens haïtiens) Osner Févry, y allait effrontément de ces commentaires: «Les militaires américains ont violé avec la complicité des technocrates à leur dévotion, qu’ils avaient préalablement placés comme autorité de doublure, toutes les dispositions de nos lois de procédure protégeant et garantissant les droits fondamentaux et les libertés individuelles de ces huit militaires des FADH, et de l’institution militaire elle-même qu’ils ont cherché à démanteler. L’armée d’Haïti et les militaires des FADH ont le monopole de la détention des armes de guerre, alors que les militaires américains des forces d’occupation circulent, en créant du désordre et de l’insécurité à travers le pays, avec leurs armes de guerre, leurs chars blindés, allant cette fois-ci jusqu’à séquestrer et désarmer les militaires haïtiens.» Toute une envolée, comme on peut le constater, pour une armée qui n’existe pas, et dont ceux qui disent en faire partie sont tout simplement rappelés à l’ordre par les occupants, en attendant...

En définitive, une bataille qui s’annonce acharnée, si l’on peut dire, entre les représentants de la classe dominante, et le secteur féodal continuera à s’accrocher à cette «revendication» en échange de ses services à l’occupant pour maintenir sous le joug les masses populaires.