5 Mai, 2004

May 5, 2004

5 Me, 2004
Vol. 22 No. 8

L’ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, James B. Foley, (à gauche) a eu tout le loisir de pavoiser, d’admonester et de donner ses directives dans un discours le mardi 27 avril dernier au Karibe Convention Center...Ces envolées n’étaient destinées qu’à servir de préambule pour glisser son véritable message: «Lavalas doit occuper sa place au sein du Conseil électoral provisoire…»

Devant une assistance composée de membres du secteur privé, de leaders de partis politiques et de certains officiels du gouvernement de facto, l’ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, James B. Foley, a eu tout le loisir de pavoiser, d’admonester et de donner ses directives dans un discours le mardi 27 avril dernier au Karibe Convention Center. Cette rencontre au «sommet» avait été convoquée par la Chambre haïtiano-américaine de commerce (Hamcham) où chaque participant devait débourser 50 dollars US pour venir l’écouter. Devoir payer pour se faire insulter, il faut le faire! Il est vrai que la plupart ne faisaient en cette occasion que rendre une portion infinitésimale des subventions reçues précédemment pour la déstabilisation du gouvernement constitutionnel. En effet, dès le début, l’ambassadeur Foley fustigeait le comportement des élites haïtiennes, tant économiques que politiques, qui selon lui sont responsables de l’état catastrophique dans lequel patauge le pays. Suivant le même canevas de son prédécesseur Brian Dean Curran, il a invité incessamment le secteur privé à rompre avec les pratiques de corruption afin de se moderniser pour répondre aux défis auxquels le pays est confronté. «Je m’adresse à l’élite de ce pays. Vous avez la plus grande responsabilité de contribuer à la modernisation d’Haïti… Il faut commencer par moderniser le secteur privé lui-même en Haïti. Là aussi, l’engagement éthique contre la corruption est fondamental. Dans l’acte criminel, il n’y a pas seulement le corrompu, il y a également le corrupteur.» Qui mieux que lui peut en parler? Mais il ne croyait pas devoir s’adresser à lui-même, et il poursuivait: «Le secteur privé doit payer ses impôts et renoncer à chercher avantage par les vieilles méthodes de connivence et de clientélisme dans les relations avec le pouvoir. Ce dont le pays a le plus besoin, c’est un secteur privé producteur; un secteur privé qui ne cherche pas simplement à vendre où à se procurer un monopole ou à faire de la sous-traitance», a-t-il lancé à l’adresse des hommes d’affaires. On peut faire remarquer que ce même discours adressé à son Vice-président Dick Cheney pour ses relations avec la société Halliburton serait tout aussi approprié. Mais James Foley oserait-il?

En fait, l’ex-ambassadeur Brian Dean Curran avait été plus virulent à l’égard de ce secteur, lorsqu’il déclarait le 9 juillet 2003 au Karibe, toujours à l’occasion d’un dîner-débat de l’HAMCHAM: «Je ne comprends pas ce qu’il est advenu des valeurs morales de la société lorsque le trafic de drogue est toléré… Mais quelle a été la réaction de la communauté des affaires, de la société civile à ce fléau ? Franchement, je ne sais pas. Mais je sais que des trafiquants sont bien connus… Ils s’approvisionnent dans vos magasins, vous leur vendez des maisons ou leur en construisez de nouvelles, vous prenez leurs dépôts, vous éduquez leurs enfants, vous les élisez à des postes dans les chambres de commerce.» Le comble, c’est que ces propos pour le moins dégradants avaient été accueillis par des applaudissements nourris de l’assistance même à laquelle s’adressait le diplomate nord-américain. Autrement dit: cause, cause toujours, on se connaît...

Pour sa part, James B. Foley s’en est pris également aux partis politiques traditionnels qui, paradoxalement, sont utilisés généralement par l’impérialisme pour réaliser ses basses œuvres aux dépens de l’émancipation des masses et des projets nationaux. En outre, si Brian Dean Curran avait appelé au remplacement de la classe politique traditionnelle par des éléments issus des grandes universités françaises et nord-américaines, James B. Foley, de son côté, a simplement émis de sérieux doutes sur la capacité des politiciens haïtiens à diriger la barque nationale. «Au bout de cette période de transition, ce sont les partis politiques qui vont reprendre le pouvoir. Est-ce qu’ils savent ce qu’ils vont en faire avec ce pouvoir ? Est-ce qu’ils sauront se rassembler en quelques grandes formations pour présenter au peuple des projets de gouvernement responsables, cohérents et crédibles?» Là Foley savait très bien qu’il parlait comme un arracheur de dents, car il sait très bien que ces individus doivent être au service de l’impérialisme et non point du peuple.

De toutes les façons, ces envolées n’étaient destinées qu’à servir de préambule pour glisser son véritable message, indiquant: «Lavalas doit occuper sa place au sein du Conseil électoral provisoire… Nous saluons par ailleurs le Premier ministre pour ses efforts acharnés à trouver un compromis avec les dirigeants Lavalas; c’est à eux de répondre maintenant à son geste.» Autrement dit, Latortue fait bien le travail de faire semblant d’inviter Fanmi Lavalas à faire partie du CEP, pour finalement donner l’impression que c’est Fanmi Lavalas qui est intransigeant.

La servilité des représentants de l’«élite» haïtienne face aux déclarations fracassantes lancées à leur encontre par le diplomate yankee ne peut plus surprendre personne. Ils ont acquiescé, ils ont tout avalé comme l’intéressé pouvait s’y attendre, et ils sont même allés plus loin, comme Marie-Claude Bayard de l’Association des industries d’Haïti l’illustrait, en se frappant presque la poitrine: «Mais il a raison quand il (Foley) dit qu’il y a la corruption et les corrupteurs et que au fond dans un certain sens le secteur privé a un rôle énorme à jouer par rapport à cette corruption. La réaction du dirigeant du Konakom, Micha Gaillard, n’était guère différente pour approuver les insultes formulées à lui et à ses collègues politiciens: «Nous savons que l’ambassadeur est très au courant des travaux internes qui sont réalisés au sein des partis politiques. De mon côté, je me situe dans ce qui s’appelle le bloc socialiste, le centre gauche. Nous travaillons depuis trois ans pour fusionner certains partis en une seule organisation», a déclaré Gaillard, sans aucune gêne pour exposer sa platitude.

Pour leur part, les collaborateurs immédiats des forces d’occupation, à savoir les membres du gouvernement de facto Alexandre/Latortue, se sont montrés également satisfaits des propos tenus par l’ambassadeur dans son rôle de proconsul ou mieux d’«administrateur civil», au même titre qu’un Paul Bremer en Irak. «Je pense que pour nous du gouvernement, c’est très positif. L’ambassadeur américain a confirmé pratiquement ce qu’il nous a déjà dit, à savoir, que son gouvernement appuie le gouvernement de transition et qu’il reconnaît que c’est un gouvernement de technocrates, de personnes honnêtes et crédibles. Et vraiment, c’est une vraie coopération qui est initiée entre nous et le gouvernement», a indiqué la ministre du Commerce, du Tourisme et de l’Industrie Danielle Saint-Lot, ravie de se voir si bien appréciée par son employeur.

Cette arrogance, cette absence de tout respect de Foley à l’égard de ses obligés est sans conteste destinée à leur rappeler qu’il n’attend d’eux qu’une seule chose: l’obéissance au doigt et à l’oeil, et même à précéder ses désirs.