21 Avril, 2004

April 21, 2004

21 Avril, 2004
Vol. 22 No. 6

Il est vrai que pour avaliser le plan d’occupation à long terme de ses patrons, le Premier ministre de facto et sa suite croient pouvoir continuellement accuser l’ombre d’Aristide.

Louanges et félicitations avaient afflué pour saluer le Premier ministre de facto et son cabinet, particulièrement de la part des deux puissances, les États-Unis et la France, qui s’étaient associées pour réaliser le kidnapping du président Aristide et son exil forcé. Le Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin faisait savoir à ce moment-là, la mi-mars, à son «homologue» haïtien que «le gouvernement français est à ses côtés dans la période de transition démocratique qui s’ouvre». De son côté l’ambassadeur des États-Unis James Foley félicitait Gérard Latortue pour la formation de son gouvernement: «C’est un gouvernement d’experts, de travailleurs» disait-il.

La table était donc mise, et il ne restait plus aux «experts» qu’à attendre l’outil par excellence qui allait leur permettre de se servir. Dès le départ forcé du président Aristide, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement français n’avait-il pas déclaré «souhaiter» la mise en place d’une aide humanitaire d’urgence... De la parole à l’acte, il y a toute une distance, car quinze jours plus tôt, à la mi-février, avant le renversement du président Aristide, lorsqu’un tel appel avait été lancé lors d’une réunion de l’OEA, seul le Venezuela s’était engagé aussitôt à apporter un million de dollars d’aide à Haïti, tandis que tous les autres, y compris le Canada et les États-Unis, n’avaient fait que «souhaiter» comme de Villepin.

Les choses en sont restées là jusqu’à présent, à part quelques menus dons alimentaires symboliques du Mexique et du Chili de même qu’une cargaison qui a été débarqué au Cap-Haïtien, mais rien pour satisfaire l’appétit des «experts» et de leur Premier ministre. Les Institutions financières internationales ne se pressent point non plus aux portes. On sait déjà qu’une rencontre prévue avec elles le 14 avril a été renvoyée pour le 22 de ce même mois et l’on en prévoit une autre pour le mois de juin; signe que le déblocage de fonds n’est point pour demain. Le ministre de facto Robert Ulysse a cru devoir en expliquer la raison en l’occurrence en disant que «les dossiers ne sont pas encore prêts». Le seront-ils au mois de juin? Une autre porte de sortie pour affronter cette situation, et qu’utilise le Premier ministre de facto Latortue, c’est de s’en prendre continuellement au président Aristide et à son régime. Mais cela ne doit pas suffire, car la population a faim, et depuis l’arrivée des putschistes aux commandes de l’État, la situation n’a fait qu’empirer. La seule «solution» qu’aura trouvée la ministre du Commerce Danielle Saint-Lot, c’est que des mesures sont mises en place pour la baisse des prix des produits de première nécessité «dans six mois».

En attendant il faudra bien que la population trouve à manger? Sur ce, nouvelle lueur d’espoir avec la visite du ministre français de la Défense Michelle Alliot-Marie, qui devrait remplacer celle que devait effectuer le 1er avril son collègue Dominique de Villepin et qui devait être annulée par suite de la formation d’un nouveau gouvernement en France avec de Villepin transféré à l’Intérieur. Arrivée le jeudi 15 avril, Alliot-Marie n’est restée que vingt-quatre heures, et en ce bref laps de temps, après avoir conversé moins d’une heure avec Gérard Latortue et fait une visite de «courtoisie» au «président» Boniface Alexandre, a eu tout le loisir de faire de longues promesses, annonçant: ...«Nous essaierons aussi de les aider à reconstruire la police, la justice, l’éducation et les services de santé, de même que les secteurs techniques tels que la construction de routes...» Tout, mais très vague, en attendant rien de tangibles, rien de quantifié... Elle se faisait plus précise cependant pour spécifier qu’elle enverra aussi des gendarmes et policiers quand une force de casques bleus prendra la relève. Ensuite elle se mettait à faire l’éloge des troupes françaises d’occupation qu’elle vantait pour leur entregent «à créer des relations avec la population...; ce qui est une des caractéristiques des forces armées françaises»...On les connaît très peu sous cet aspect pourtant, qui ne saurait être que récent. Ce n’est pas ce souvenir qu’elles ont laissé en Algérie il y a un peu plus d’une quarantaine d’années, en Afrique non plus où elles sont souvent dépêhées pour venir en aide aux régimes les plus répressifs. Et au Rwanda non plus! Et toujours sur ce sujet, il n’est pas superflu de rapporter ce que justement relevait Le Canard enchaîné dans «une des publications officielles de l’armée de terre française», Le Courrier des as qui écrivait en 1996: «Les variétés de singes sont nombreuses (...). À côté d’eux, toute une gamme d’autres primates, depuis le lémurien jusqu’au cynocéphale (à ne pas confondre avec l’indigène local), se partagent le pays» (cité par Le Canard enchaîné du 26-03-97). Inutile donc d’ajouter autre chose, car comme le rappelle Le Canard, «ces lignes que les journaux du Front national (de Le Pen) hésiteraient à publier de peur de s’exposer à des poursuites pour incitation à la haine raciale sont patronnées par le colonel de Parceval...» (id.). Donc avant de louer aussi ostensiblement ses troupes qu’elle allait rencontrer dans le nord, Alliot-Marie devrait bien s’informer.

Pour comble la ministre n’hésitait pas à lâcher le morceau en manifestant sa reconnaissance aux Conzés du gouvernement de facto en ces termes: «Vous avez contribué à offrir une meilleure image des relations entre la France et les États-Unis après les tensions», en référence évidemment au refus du gouvernement Chirac de participer à l’agression contre l’Irak sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU. En plus concret, Latortue et son cabinet auront servi de marche-pied pour le rapprochement Paris-Washington aux dépens d’Haïti, et ils en sont félicités par la représentante du gouvernement français. Quelle honte!

Comme si ce n’était pas suffisant Gérard Latortue a été prompt à lui servir d’«Intendant», pour renchérir que «la France allait aussi aider à évaluer le rôle que les ‘insurgés’ pourraient jouer dans la force de police». Et quoi d’autre, Monsieur le Conzé de service? Même pas un liard, il n’y en a que pour la police et la sécurité ?

Parlant de sécurité, justement le commandant régional de l’armée française, le général Clément-Bollee prétendait que la force multinationale avait permis de «stopper la spirale de la violence et fait diminuer grandement le niveau d’insécurité dans la capitale»... On ne sait d’où il tirait une telle information, car cette présomption n’est point partagée par la majorité de la population concernée, d’autant plus que cette même force multinationale commet des abus de son côté. Est-ce sans doute pour compenser la prétendue baisse des crimes de droit commun et autres... Il est vrai que pour tout incident, le Premier ministre de facto Latortue trouve une échappatoire en accusant «les chimères d’Aristide», comme il l’a fait à la suite des blessures infligées à l’épouse de l’ambassadeur des Bahamas et à son chauffeur qui circulaient le samedi 17 avril dans un véhicule dans le voisinage du Palais national. Les «chimères d’Aristide» ont-ils le champ libre aux abords du Palais? Et l’enlèvement de la femme d’affaires Michelle Handal, le même jour, Latortue connaîtrait-il aussi par hasard les auteurs de ce méfait? Et le commandant Clément-Bollee a-t-il eu connaissance du résultat de l’enquête qu’effectuait l’UNICEF au mois de mars et qui a été dévoilé au début de cette semaine. Qu’il le sache ou non, l’essentiel c’est que ce rapport dément ses prétentions concernant une baisse de l’insécurité. En effet il y est dit entre autres que «des enfants ont été tués, blessés par balles ou battus par des gangs armés (...) Le nombre de viols d’enfants a augmenté de façon significative dans les zones urbaines les plus touchées par la violence (...) Une organisation des droits de l’Homme a signalé que neuf fillettes avaient été violées en deux jours à Cabaret»... Ce rapport a été présenté par la représentante de l’UNICEF en Haïti, Françoise Gruloos-Ackermans.

En fin de compte, que ni les chefs des forces d’occupation ni Latortue ne croient pouvoir leurrer la population, car on sait bien que ces troupes ne sont point dans le pays pour assurer sa sécurité. Le projet est tout autre, celui de former une force répressive efficace pour contrer les revendications du peuple qui ne saurait accepter que se poursuive et s’accentue sa misère à la faveur d’un gouvernement de facto totalement dévoué et dépendant du capitalisme le plus féroce.

Ainsi, le secrétaire d’État adjoint pour l’Amérique latine Roger Noriega n’a point tardé à indiquer que l’occupation allait se prolonger. Il a voulu présenter son projet comme émanant d’un désir général de les voir occuper indéfiniment le pays: «Je crois, a-t-il dit, qu’il existe une reconnaissance que nous devons maintenir notre présence pour un certain temps jusqu’à ce que la Police nationale puisse être rétablie; et ce processus prendra au moins entre 9 et 12 mois.» Pourtant il était prévu que l’ONU allait envoyer des casques bleus pour prendre en charge la situation. On devine aisément que Roger Noriega, qui est un des agents de la mafia anticubaine de Miami, a d’autres idées derrière la tête.

Gérard Latortue et Boniface Alexandre auraient pu se sentir comblés par tant d’attention, mais il semble que si on leur offre tout pour la police, il leur manque le «nerf de la guerre», car comme le signalait une dépêche de l’agence AP: «Les Nations unies trouvent peu d’intérêt auprès des donateurs à offrir de l’aide pour combattre la pauvreté en Haïti»... Depuis le 1er mars, l’Organisation, malgré ses appels, n’a toujours que «sept millions de dollars des 35 millions prévus à cette fin» a signalé Elisabeth Byrs, porte-parole du Bureau de l’ONU pour la coordination des affaires humanitaires. «Cet argent est vital (...) La situation politique n’a fait que rendre les pauvres plus pauvres». De son côté, Christiane Berthiaume, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) a fait savoir: «La population haïtienne a besoin de l’aide maintenant ; nous ne pouvons attendre jusqu’à ce que revienne la stabilité totale.» Et le directeur du PAM, James Morris, en visite en Haïti la semaine dernière a encore lancé un appel face à la menace «d’oubli» qui plane sur Haïti. Mais tout le monde, même l’Organisation internationale de la francophonie, ne veut aider Haïti que dans les domaines de la «sécurité» et de la police, comme si il n’y avait pas de rapport direct entre la misère et l’insécurité. Il est vrai que pour avaliser le plan d’occupation à long terme de ses patrons, le Premier ministre de facto et sa suite croient pouvoir continuellement accuser l’ombre d’Aristide.