14 Avril, 2004

April 14, 2004

14 Avril, 2004
Vol. 22 No. 5
Le rapport d’Amnesty International Occupation: Champ libre aux forces de répression?


L’un des représentants de l’organisme, Yvonne Tertinger (à gauche) a indiqué avoir conduit une mission d’observation durant deux semaines dans le pays, à l’issue de laquelle un rapport a été dressé attestant la précarité des conditions de sécurité de la population en dépit de la présence sur le terrain des soldats de la force multinationale

Le 3 mars dernier Amnesty International publiait un rapport sous le titre: «Haïti, les auteurs de violations et d’exactions commises ces dernières années menacent les droits humains et le rétablissement de l’Etat de droit». Dans ce document l’organisme international faisait état de son inquiétude au sujet de la présence dans le pays, et circulant en toute impunité d’auteurs notoires d’atteintes aux droits humains tels que Louis Jodel Chamblain et Jean Pierre alias Jean Tatoune qui se trouvaient à la tête des forces «rebelles» ayant investi la capitale après le départ du président Aristide, le 29 février.

A propos de ces deux personnages, tout en rappelant les initiatives qui avaient été prises dès 1994, suite au rétablissement de l’ordre constitutionnel avec le retour au pouvoir du président Aristide, pour obtenir le procès des personnes ayant participé à des atrocités, dont le massacre de Raboteau perpétré en avril 1994, l’organisme indiquait dans son rapport que Louis Jodel Chamblain, membre responsable du Front pour l’avancement et le progrès d’Haïti (FRAPH) a été condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité à l’issue de deux procès pour sa participation d’une part au massacre de Raboteau qui avait coûté la vie à une vingtaine de paysans et d’autre part pour son implication dans le meurtre d’Antoine Izméry le 11 septembre 1993. Quant à Jean Tatoune, également membre du FRAPH, il a été reconnu coupable d’avoir participé au même massacre et purgeait encore sa peine à perpétuité avant son évasion l’année dernière.

Amnesty International soulignait aussi le fait que d’anciens haut-gradés des ex-forces armées haïtiennes et d’anciens membres paramilitaires dont la culpabilité pour participation à des crimes a été prouvée, ont pu s’évader été du Pénitencier national à la faveur des événements du 29 février dernier. A ce sujet, l’organisation exprimait ses inquiétudes ainsi: «L’organisation craint que les détenus évadés n’aillent rejoindre leurs anciens complices au sein des forces rebelles, ce qui leur donnerait la possibilité d’obtenir des armes et éventuellement d’accéder à des responsabilités qui pourraient leur permettre de commettre de nouvelles atrocités.»

De fait, redoutant d’éventuelles représailles par ces criminels en liberté, Amnesty exhortait la «Communauté internationale», notamment ladite force multinationale intérimaire à œuvrer en faveur de la remise en prison de ces individus et à veiller à ce que «tout règlement politique négocié avec les forces rebelles soit exempt de toute mesure visant à amnistier les auteurs d’atteintes passées aux droits humains».

Ce document n’allait cependant pas empêcher le Premier ministre de facto, Gérard Latortue, de s’afficher publiquement le 20 mars aux Gonaïves, aux côtés de ces criminels du Front du Nord à la tête duquel se trouvent justement Louis Jodel Chamblain et Jean Tatoune. Latortue était accompagné ce jour-là de deux de ses ministres, ironiquement de celui de la Justice Bernard Gousse et de celui de l’Intérieur l’ancien général Hérard Abraham et également du chef de la Mission spéciale de l’OEA, David Lee.

A un mois de la publication de ce rapport, soit le 7 avril dernier, Amnesty International présentait une conférence de presse pour dénoncer les continuelles violations des droits de la population civile, particulièrement des sympathisants Lavalas, depuis le départ forcé du président Aristide.

L’un des représentants de l’organisme, Yvonne Tertinger a indiqué avoir conduit une mission d’observation durant deux semaines dans le pays, à l’issue de laquelle un rapport a été dressé attestant la précarité des conditions de sécurité de la population en dépit de la présence sur le terrain des soldats de la force multinationale. En outre, madame Tertinger a dénoncé la politique de deux poids deux mesures appliquée par les autorités judiciaires en place qui organisent la chasse aux sorcières contre les proches de Fanmi Lavalas alors que parallèlement elles s’abstiennent d’agir contre les auteurs connus de violations graves de droits humains. Elle a fait appel au gouvernement Alexandre-Latortue pour qu’il s’engage publiquement contre l’impunité et à garantir le droit à la sécurité de tous les Haïtiens sans distinction.

L’équipe d’Amnesty International a indiqué avoir visité le Pénitencier national où sont écrouées une cinquantaine de personnes dont en majorité des membres de Fanmi Lavalas sous la haute surveillance des soldats états-uniens. A ce propos, indiquait l’organisation, les responsables de l’ambassade n’étaient pas en mesure de fournir des explications sur les accusations retenues contre ces détenus que pourtant leurs troupes sont chargées de garder.

À la lumière de ces faits, on peut en déduire qu’il s’agit d’une entreprise délibérée des forces d’occupation de réduire éventuellement à néant tout projet de retour du mouvement populaire sur la scène politique et d’étouffer dans l’oeuf toute revendication. La complicité de ces troupes étrangères avec les soudards de Guy Philippe, de Jean Tatoune et de Louis Jodel Chamblain est d’ailleurs patente. Dans son édition du 11 avril, le Miami Herald rend compte en effet de la latitude laissée à ces derniers dans le Nord-Ouest et le Nord du pays, ce qui préoccupe d’autant plus la nouvelle mission d’Amnesty. «Dans les villes comme Port-de-Paix, il n’y a pas de police ni de troupes étrangères, rien que les ex-rebelles qui agissent comme hommes de loi», indique le quotidien. Interrogé à ce sujet, surtout avec la présence omnipotente de Chamblain au Cap-Haïtien, le porte-parole des troupes françaises responsables de l’occupation dans la région, le major Xavier Pons a déclaré que «ce n’est pas le rôle des troupes françaises de désarmer les rebelles... Notre travail est d’offrir la sécurité dans la région à la population. Le désarmement est l’affaire du gouvernement» (Miami Herald, id.). C’est donc au besoin que les forces d’occupation choisissent leur «rôle»; car leurs confrères états-uniens n’en disent pas autant ni Pons non plus quand il s’était agi de désarmer des gens à Cité Soleil et dans le quartier du Belair dans la capitale.