24 Mars, 2004

March 24, 2004

24 Mas, 2004
Vol. 22 No. 2

L’une des victimes de ce massacre, un adolescent de seize ans, Evens Dubuisson, nous a dit avoir reçu un projectile alors qu’il revenait d’une boutique. D’après un autre témoin, les soldats ont emporté les corps des victimes à bord de leurs véhicules; seuls deux corps ont été retrouvés sur le lieu de la tuerie

Le 31 juillet 2003, l’ambassadeur Brian Dean Curran, alors accrédité en Haïti, était monté au créneau pour démentir des «rumeurs» relatives à une éventuelle intervention des Etats-Unis dans le pays. Il avait déclaré: «Ecoutez, il y a toutes sortes de rumeurs colportées par je ne sais qui. Une fois, un avion militaire américain a atterri à l’aéroport international, cela a donné lieu à des nouvelles faisant croire que l’avion était destiné à l’embarquement du président (Aristide) pour l’exil. C’est tout a fait ridicule.»

Pourtant, sept mois plus tard, soit le 29 février 2004, il ne s’agissait plus de rumeurs cette fois, des militaires des USA emmenaient de force le président Jean-Bertrand Aristide vers la République centrafricaine et aussitôt après, une force dénommée «Force multi nationationale intérimaire en Haïti» (FMIH) et composée de contingents français, états-uniens, canadiens et chiliens, s’est installée dans le pays prétendument pour assister la Police nationale (PNH) et assurer la sécurité des ressortissants étrangers.

Il s’est avéré que c’était l’aboutissement d’un complot longtemps préparé pour l’occupation militaire du territoire national. La répression d’ailleurs exercée notamment par les soldats nord-américains et français contre les habitants des quartiers populaires réputés pour leur attachement à Aristide montre qu’il s’agit bien d’une occupation dont l’une des phases correspond à faire taire les revendications populaires.

En effet, depuis leur arrivée, les occupants ont provoqué plusieurs incidents, dont l’attaque perpétrée le 12 mars par les marines des Etats-Unis dans le quartier populaire de Bel-Air à Port-au-Prince. D’après le responsable du Front des militants de Bel Air, Wilgo Supreme Edouard, qui rapportait l’événement au cours d’une conférence de pressele 14 mars, trente-deux personnes dont un enfant de cinq ans ont été tuées. Edouard en a profité pour rappeler qu’Evans Paul, un des dirigeants de la Convergence, a poussé au massacre de membres d’organisations populaires pro-Lavalas. «Le 12 mars dernier, disait-il, la force internationale a débarqué ici et a tué trente-deux personnes dont un bébé de cinq ans. La campagne orchestrée contre les masses doit cesser et en ce sens nous nous adressons à K-Plim (Evans Paul), qui a réclamé la destruction des membres d’organisations populaires, nous lui disons de se rappeler que c’est dans la zone de Bel-Air qu’il avait entamé sa campagne électorale qui lui avait permis d’accéder au poste de maire de Port-au-Prince.»

L’une des victimes de ce massacre, un adolescent de seize ans, Evens Dubuisson, nous a dit avoir reçu un projectile alors qu’il revenait d’une boutique. D’après un autre témoin, les soldats ont emporté les corps des victimes à bord de leurs véhicules; seuls deux corps ont été retrouvés sur le lieu de la tuerie. Un habitant du quartier a déploré le que certains médias de la capitale aient observé un silence complice autour de cet événement.

Par ailleurs, la France a renforcé de cent cinquante hommes son contingent, le portant ainsi à près d’un millier de soldats. Et, dans le cadre du partage du territoire national entre les forces impérialistes, le Nord et l’Artibonite échoient à la France tandis que l’Ouest et le Plateau Central reviennent aux Etats-Unis qui d’ailleurs assument à partir de cette semaine la direction de toutes les forces d’occupation. Le ministère français de la Défense a indiqué avoir déployé sept cent cinquante soldats dans le Nord et il est également prévu de renforcer ce groupe par un escadron mobile d’éclairage et d’investigation. D’après l’agence Reuters, ces forces seront appuyées par le porte-hélicoptère Jeanne d’Arc, la frégate anti-sous-marine Georges Leygues et la plate-forme cargo TCD Orage qui doit arriver de Toulon en Haïti le 1e avril. C’est donc une véritable petite armée que le gouvernement Chirac-Raffarin-Villepin a mise sur pied pour cette expédition du «bicentenaire».

La population ne se trompe point d’ailleurs sur cette occupation. L’arrivée d’une délégation de militaires français aux Gonaïves le 18 mars a d’ailleurs soulevé beaucoup de commentaires négatifs sur la présence de ces militaires étrangers. Selon un reportage réalisé à ce propos par Radio Ginen, cette réflexion résumerait justement l’opinion de la majorité de la population: «Ils sont venus une fois de plus nous piller, emporter toutes nos ressources. Ils s’en iront qu’après nous avoir appauvris complètement. La question de la sécurité pour justifier leur présence n’est qu’un leurre.» La population est heureusement consciente de la situation et la mobilisation populaire ira en augmentant en rapport avec la prise de conscience.