17 Mars, 2004

March 17, 2004

17 Mas, 2004
Vol. 22 No. 1

12 fevrier 2004 - André Apaid Junior et Evans Paul... Cette alliance conjoncturelle consentie entre macoutes et bourgeois, les deux faces de la classe dominante haïtienne, n’était destinée qu’à reconquérir le pouvoir politique pour réprimer l’élan des masses populaires

Près de trois semaines après le kidnapping et le départ forcé pour l’exil du président constitutionnellement élu d’Haïti, Jean-Bertrand Aristide, sous les fortes injonctions des Etats-Unis et de la France, l’environnement politique se fragilise de plus en plus et la répression s’installe en maître contre la population, surtout dans les quartiers populaires où les forces d’occupation font systématiquement la chasse aux partisans Lavalas regroupés au sein des organisations populaires. Il est également important de noter la mainmise sur le pays de l’impérialisme nord-américain qui utilise pratiquement les services de la «classe» politique traditionnelle, représentée notamment par la Plate-forme Démocratique, ainsi nommée, pour écarter les masses défavorisées de la vie politique. L’ordre constitutionnel est totalement foulé aux pieds. En fait, de tout le processus mis en place pour assurer la «transition» jusqu’au choix du technocrate Gérard Latortue, ramené de sa résidence de Miami pour occuper de facto le poste de Premier ministre, tout prouve que ce sont les Etats-Unis qui tiennent sans contrepartie le gouvernail de la scène politique haïtienne.

Cette nouvelle donne de la crise politique amène également l’éclatement inéluctable de l’alliance macouto-bourgeoise de «l’opposition» dont le seul lien consistait à se débarrasser du président Jean-Bertrand Aristide, symbolisant son ennemi commun. Car, comme on le disait dans les colonnes du journal, cette alliance conjoncturelle consentie entre macoutes et bourgeois, les deux faces de la classe dominante haïtienne, n’était destinée qu’à reconquérir le pouvoir politique pour réprimer l’élan des masses populaires. Mais, une fois cette étape complétée, comme la tendance qui se dessine actuellement le montre, les différentes composantes de cette alliance reprendraient leurs hostilités dans la perspective de s’accaparer de la meilleure part du gâteau. En effet, intervenant le 13 mars dernier à l’émission «Ranmase» diffusée sur les ondes de Radio Caraïbes, le dirigeant du Parti des Démocrates Chrétiens Haïtiens (PDCH), Osner Févry, du secteur macoute, et le responsable politique de Génération 2004, Claude Roumain, représentant les intérêts de la bourgeoisie, ont étalé au grand jour leurs profonds désaccords sur des points cruciaux ayant trait au mode de gestion que devront adopter les nouveaux dirigeants. Févry, faisant désormais office de conseiller spécial du président provisoire de facto Boniface Alexandre, était assez confus et stupéfait devant l’insistance de son interlocuteur qui cherchait à savoir la durée du mandat, alors que ces deux hommes politiques font partie de la Plate-forme Démocratique.

En fait, il est clair que l’unique programme de «l’opposition» était d’obtenir le départ du président Jean-Bertrand Aristide du pays, sans se soucier de ce qui devrait se passer après. À Radio Métropole, le lundi 15 mars, Daniel Supplice de Génération 2004, s’est même plaint du comportement de la «classe» politique qui, selon lui, s’attarde sur la séparation des postes au niveau de l’administration publique au lieu, poursuivait-il, de prévoir des mécanismes pour la rendre efficiente. Cependant, Supplice feint d’oublier qu’il s’agit d’une intervention de l’impérialisme nord-américain et des anciens colons français, qui se sont servis des vendus de la Plate-forme Démocratique pour finaliser le travail et qu’ils n’étaient que des pions. Donc, ces secteurs réactionnaires locaux ne devront pas s’attendre à ce qu’ils aient l’initiative sur l’orientation de la gestion du pays. De même qu’après avoir été utilisés par l’impérialisme, à travers la CIA (Central Intelligence Agency), pour mener une lutte armée contre le régime Lavalas, les anciens membres des forces armées dissoutes et ceux de l’organisation paramilitaire Fraph (Front pour l’avancement et le progrès d’Haïti) agissant sous le leadership de Guy Philippe, ont été royalement mis de côté. Et face à leurs revendications concernant la reconstruction de l’armée, ils n’ont eu droit pratiquement qu’à un camouflet de la part du Premier ministre imposé par Washington, Gérard Latortue, qui s’est servi de moyens détournés pour ignorer la question. « Si c’est la volonté de la population d’avoir une armée, je n’aurai aucun problème. Mais il faudrait poser les conditions et décider sur ce que l’on veut exactement. Les Forces armées d’Haïti (FAD’H) sont encore constitutionnelles. Mais, elles ne sont plus sur le terrain depuis dix ans. Où va-t-on trouver l’argent pour faire fonctionner une armée alors que l’économie nationale est complètement ravagée?», déclarait Latortue lors de son arrivée à Port-au-Prince le 11 mars dernier.

L’objectif des Etats-Unis en occupant une nouvelle fois le pays consiste à faire main basse sur le restant de son économie afin d’ouvrir la voie aux capitaux étrangers, notamment nord-américains, pour utiliser et maintenir la main-d’œuvre gratuite haïtienne dans les entreprises de sous-traitance. Dans cette optique, ils auront à cœur de s’approprier nos douanes et nos ports pour entériner cette exploitation qui a permis pendant des siècles à l’impérialisme d’étendre ses tentacules dans le monde. C’est en ce sens que tout en rejetant certains représentants de la bourgeoisie traditionnelle, les Etats-Unis collaborent pourtant avec des gens comme André Apaid et Charles Henry Baker, qui incarnent parfaitement le secteur de la sous-traitance et des technocrates acquis totalement à leur cause qui sauront contribuer à réduire l’Etat à sa plus simple expression.

Tout compte fait, face à ce contexte d’incertitudes et de dangers permanents pour les intérêts nationaux, le peuple haïtien, pour la résistance, saura apporter une réponse non équivoque à ses ennemis traditionnels et l’histoire aura certainement à juger tous les traîtres qui auront contribué à conduire le pays dans cette impasse.