
Ce retour politique et militaire de la France en Haïti pose non seulement un malaise historique, mais plus grave encore, cette présence réactive le nationalisme et le patriotisme d’un grand nombre d’Haïtiens contre ceux qui ont favorisé la venue des Français dans leur pays et suscite des interrogations sur l’objectif réel de la France en Haïti.
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par Fleurimond W. Kerns
Si la politique est l’art de rendre possible ce qui ne l’est pas, elle est aussi reconnue par tous les théoriciens comme étant un art et une science. De ce fait, c’est une discipline complexe. Par conséquent, ce n’est pas en s’improvisant leader politique, qu’on devient réellement un homme politique.
La preuve, une nouvelle fois, a été donnée en Haïti, le pays où il existe, selon certains rapports des organismes internationaux, plus de chefs politiques au kilomètre carré, par rapport au nombre d’habitants, en comparaison au reste du continent américain. Résultat de cet encombrement, deux cents ans après l’indépendance de leur pays, ces chefs autoproclamés ont tous contribué à ramener Haïti dans le giron des anciennes métropoles. Bref, bienvenue en Haïti, une nouvelle colonie franco-américaine dans les Caraïbes. Ce retour sous le joug du colonialisme français et américain en l’an 2004, l’année du bicentenaire de la proclamation de l’indépendance haïtienne, était-il prévisible?
À cette question, il fallait être totalement inconscient ou bouché, pour répondre par la négative, car depuis quatre longues années, c’est-à-dire depuis les élections législatives contestées par l’opposition, ensuite par la communauté internationale, du mois de mai 2000, l’objectif des uns et des autres était de remettre Haïti sous tutelle étrangère. On s’était donné comme devoir de ne pas entrer dans ce jeu dangereux, consistant à soutenir aveuglement l’un ou l’autre des protagoniste, tout en démontrant que le chemin emprunté par le président Jean-Bertrand Aristide et les responsables de l’opposition les conduisait droit au mur.
Néanmoins, nous soutenons que le chef de l’Etat devait pouvoir terminer son quinquennat afin d’éviter la honte de l’occupation. Tout au long de ces quatre années de conflit, nous n’avons pas cessé de dire que les données ont changé, le paysage politique haïtien n’est plus celui de 1986, les Forces armées d’Haïti n’existent plus, et que la chute du président Aristide déboucherait immanquablement sur une guerre civile donnant ainsi le prétexte à la communauté internationale d’intervenir militairement en Haïti et permettrait aux Américains de procéder, une nouvelle fois, à l’occupation du pays.
Ne comprenant pas que certains Haïtiens puissent réfléchir autrement, sinon d’encourager le statu quo, les tenants de la politique du pire prétextant leur opposition à Aristide, nous traitaient de lavalassiens. Or, l’évidence était sous leurs yeux: penser pouvoir renverser Aristide, comme ce fut le cas de Jean-Claude Duvalier en 1986, était la preuve que tous ceux qui se disaient opposants à Lavalas ne comprennent rien à la politique et n’ont pas non plus tiré de leçon de la chute de l’ancien dictateur.
Mais les Haïtiens ne croient toujours que ce qu’ils voient. Un étranger les aurait cependant prévenu de ce qui est en train de se passer depuis les huit jours de l’exil forcé de Jean-Bertrand Aristide, tous diraient: untel l’avait prévu. . Lors nous demandions, dans ces pages l’année dernière, si un beau matin la Plate-forme de l’opposition apprenait à la radio que le président Aristide venait de quitter le pays, que fera-t-elle ? C’était une question de bon sens.
Une opposition ne pouvait passer son temps à réclamer le départ d’un gouvernement, sans présenter au pays une alternative crédible et réaliste, pouvant assurer le relais au départ du régime que l’on combat depuis quatre ans. À Port-au-Prince, la pléthore de chefs, leaders de cette opposition, sans arguments, ni programmes de rechange, sans un leadership défini pour faire face à toute éventualité, criaient haut et fort, parfois avec l’appui de deux ambassades étrangères: c’est tout ou rien, c’est-à-dire, tout sauf Aristide (TSA). Nul n’est besoin d’être magicien pour comprendre, que l’anarchie dans laquelle se vautre le pays depuis le 29 février 2004 était, non seulement prévisible, l’on dirait même qu’elle était souhaitée.
L’opposition nous répétait à l’envi: Aristide d’abord, après on verra. Naturellement on a vu et l’on n’est pas près de l’oublier. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’envoyé spécial de France 2 dans la capitale haïtienne, Jean-Marc Pitte, qui nous apprend: «Les Haïtiens vouent un culte sans borne pour leur Histoire et que la dernière fois qu’un soldat français a quitté le sol d’Haïti date de l’échec de l’armée napoléonienne en 1803, face à Dessalines le Libérateur d’Haïti de l’esclavage et cette présence de l’armée française aujourd’hui en 2004, l’année de leur victoire, les Haïtiens ne sont pas prêts de l’oublier.»
Ce journaliste français ne croit pas si bien dire. D’autant plus que ce retour politique et militaire de la France en Haïti pose non seulement un malaise historique, mais plus grave encore, cette présence réactive le nationalisme et le patriotisme d’un grand nombre d’Haïtiens contre ceux qui ont favorisé la venue des Français dans leur pays et suscite des interrogations sur l’objectif réel de la France en Haïti. On savait que la France n’avait jamais renoncé et accepté de perdre Haïti et ceci depuis deux siècles. Seule la présence des Etats-Unis l’empêchait de jouer le rôle de puissance tutrice en Haïti, surtout avec l’accord des élites francophones et francophiles ultra minoritaires du pays.
Tout le monde sait quel rôle a joué l’Ambassade de France à Port-au-Prince dans la crise post-électorale conduisant à la chute d’Aristide; personne ne fera croire à un Haïtien, quel qu’il soit, que le renversement d’Aristide n’est pas en grande partie l’œuvre de Paris qui, dès le début, avait pris fait et cause pour l’opposition, en symbiose avec les intellectuels et artistes du «Collectif Non» au Bicentenaire.
Alors, maintenant que les «Blancs ont débarqué» et Aristide a été exfiltré de son pays pour éviter un bain de sang, selon la terminologie officielle des occupants, que se passe-t-il en Haïti? Pour le moment pas grand-chose. Les nouveaux maîtres du territoire cherchent leur marque, n’étant pas préparé à prendre le contrôle purement et simplement d’un pays de plus de huit millions d’habitants et de 28 250 kilomètres carrés qu’il faut sécuriser, rétablir l’ordre. La tâche ne sera pas facile.
Pour l’heure, la communauté internationale court au plus pressé. Or, rien n’est plus mauvais que d’agir en urgence sur un malade que l’on savait être en phase terminale. Le pire dans cette affaire, les nouveaux colons n’ont quasiment pas d’interlocuteurs sur qui s’appuyer. On l’a vu, depuis huit jours, le pays est à la dérive et livré à lui-même. Ce qu’on appelle les «chimères» d’Aristide ne semblent pas près d’abandonner la partie, ils tiennent encore quelques villes du pays. Les partisans armés de l’opposition officielle, agissant de la même manière que ce qu’ils disaient reprocher aux «chimères » d’Aristide, eux aussi sèment la terreur dans leurs fiefs respectifs.
Faire croire le contraire a été le point fort de la «Convergence Démocratique» et du «Groupe des 184», faussant ainsi le débat et la vérité sur le comportement des bandes armées en Haïti. Quant aux insurgés du Nord ayant à leur tête le fameux Guy Philippe et Louis-Jodel Chamblain, responsable de FRAPH, de triste réputation, personne aujourd’hui ne connaît leurs réelles intentions, ni la teneur de l’accord passé entre eux et l’ambassade américaine à Port-au-Prince. Une chose reste sûre, Guy Philippe et ses hommes sont incontournables dans le sens où ils sont placés en épouvantail par leurs employeurs.
Pour l’opposition ce n’est pas un problème , comme si être à la tête d’un groupe de militaires bien équipés n’était qu’un épiphénomène sans grande importance. Qu’on le veuille ou non, Guy Philippe et ses coéquipiers, s’ils ne sont pas éliminés pour les besoins de la cause après avoir effectué le sale boulot, pour le compte dont on ne sait qui, ils feront partie du paysage politique haïtien.
Si les marines américains leur avaient laissé le champ libre et le Palais national, nul doute que Guy Philippe et Louis-Jodel Chamblain se seraient davantage enhardis pour se mettre èa la tête du pays, en attendant que Washington et Paris terminent le rafistolage à l’imbroglio haïtien.
Et la Plate-forme de l’opposition dans tout ce micmac? Comme on s’y attendait, elle a été prise de vitesse, dépassée par les événements et confrontée à un trop plein de généraux sans hommes de troupes, cette armée étale au grand jour son impuissance face à l’histoire qui se joue sous les yeux de ses chefs, pourtant premiers responsables d’un événement qu’ils ont eux-mêmes créé.
Il aura fallu près de quatre jours après l’exil forcé d’Aristide, pour que l’ensemble de l’opposition arrive à se mettre d’accord sur le nom de leur représentant au sein de ce que la communauté internationale appelle: la «Commission tripartite» qui est en fait le préambule du plan de sortie de crise proposée au plus fort du conflit opposant le président Aristide et l’ensemble de l’opposition. Ce retard est dû, non pas comme l’ex-opposition le répète, à la consultation nécessaire de la base, cette base n’existe pas, on le sait, mais à la guerre des chefs qui a toujours paralysé le fonctionnement de cette auberge espagnole qu’est l’ensemble de l’opposition.
Mais la paralysie et les problèmes ne font que commencer pour les ex-opposants, puisque le plus dur est devant eux: la gouvernance et la gestion des affaires publiques. Avec la nomination de sept personnalités devant constituer ce Conseil de sages voulu par les tuteurs du pays, pour seconder le président provisoire Boniface Alexandre, dont personne n’a plus entendu parler depuis, on va pouvoir procéder à la désignation d’un nouveau Premier ministre «de consensus» à la place d’Yvon Neptune qui, assez curieusement, continue de «gouverner» le plus tranquillement du monde le pays avec l’Ambassadeur américain, James Folley, comme si la démission d’Aristide n’était qu’un fait normal.
Par cette attitude, paradoxalement Yvon Neptune cautionne l’alibi américain de démission constitutionnelle du chef de l’Etat. Or, il a été dit et prouvé que le président de la République a été contraint sous la menace à la démission, voire kidnappé, selon les dires mêmes de l’ex-président haïtien. Nous sommes convaincu, si le Premier ministre avait démissionné le jour même de la chute du président, la situation aurait été autrement et même plus compliquée, non seulement pour les Etats-Unis et la France, mais aussi pour l’opposition elle-même.
Mais en Haïti, nous ne sommes pas à un paradoxe prêt. Enfin, la formation d’un gouvernement, paraît-il apolitique, ce qui sera une première dans l’histoire des gestions des affaires gouvernementales, puisque par définition, un gouvernement résulte d’un acte politique pour exécuter des décisions politiques. En tout cas, l’heure de vérité a sonné, certains semblent prendre conscience après coup de l’ampleur du problème, en constatant de visu qu’il ne s’agissait pas d’un problème Aristide, mais d’une problématique haïtienne et pour cause, huit jours après le départ de celui que l’on considérait comme étant le mal absolu du pays, on ne sait toujours pas, par quel bout commencer.
Entre-temps, les manifestations reprennent plus tôt que prévu avec les partisans d’Aristide qui n’acceptent pas ce deuxième coup d’Etat contre un président démocratiquement élu. Rien que dans la semaine, mercredi et vendredi, on a enregistré deux manifestations Lavalas à Port-au-Prince où, selon les propres chiffres des autorités américaines, dix à quinze mille personnes - les organisateurs parlent de vingt mille - ont manifesté leur opposition au kidnapping de leur président, avant l’expiration de son mandat.
Naturellement, Aristide dans son cafouillage idéologique, loin de manifester une direction ferme, aura plutôt subi les événements tout au long de son mandat, et aura ainsi largement contribué à sa déchéance. Mais nous pensons que les Haïtiens auraient pu faire l’économie de cette occupation, juste pour une question de pouvoir, sachant que cela ne débouchera ni sur la démocratie, ni sur la modernisation de la société haïtienne, puisque les Américains et les Français ne vont que colmater la brèche, sans pour autant guérir franchement la maladie. Le groupe qui prendra le pouvoir dans quelque mois, voire dans une ou deux années, comme le réclament certains chefs politiques, n’aura pas le temps de constituer un vrai programme politique de gouvernement.
Priorité va être donnée aux coups tordus, négociations secrètes avec les occupants, les courbettes devant leurs «amis» étrangers, alors que le pays et le peuple haïtien, on peut imaginer qu’ils seront comme d’habitude les grands perdants dans cette histoire. Or, avec un peu de patience, tout en préparant la succession dans moins de deux ans, les choses auraient été peut-être autrement, et pour le pays et pour le peuple. Que va nous ramener l’occupation? La tranquillité pour quelque temps, et encore. La nouvelle équipe qui succédera à Aristide aura certainement l’appui de l’Elysée et de la Maison-Blanche, mais aura-t-elle l’appui populaire nécessaire et surtout la volonté politique pour entamer la transformation de la mentalité de nos hommes politiques afin de changer le système. Dix-sept ans après Duvalier, fallait-il procéder de la sorte? Et les occupants ont certainement leurs propres priorités qui ne tiendront certainement pas compte du peuple haïtien.
Mais en Haïti, on a cette particularité, de ne jamais tirer les leçons du passé, même si cela devait nous conduire dans l’abîme, dans le déshonneur, dans la honte et à la catastrophe. On continue sur notre lancée, pourvu qu’il y ait à l’arrivée, le Palais national.
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