Des cérémonies officielles, organisées tant à Port-au-Prince qu’aux Gonaïves, où le 1er janvier 1804 fut proclamée l’Indépendance, ont marqué cet anniversaire, dont le symbolisme et l’exemple s’étendent au-delà de nos frontières. La victoire remportée par l’armée indigène à Vertières, le 18 novembre 1803, contre les troupes françaises de Napoléon Bonaparte, a ouvert la voie à la libération d’autres peuples opprimés de la terre. Signalons que moins de six ans plus tard, au Mexique, Miguel Hidalgo peu après avoir lancé le «Cri de l`Indépendance» contre le colonialisme espagnol, prenait le 6 décembre 1810 un décret abolissant l’esclavage et le paiement du tribut.
S’exprimant au cours d’une cérémonie au Palais national ce 1er janvier 2004, le président de la République d’Haïti a justement rappelé la dynamique qui s’est enclenchée à la faveur des événements de Saint-Domingue devenu Haïti: « La première République Nègre du monde est et demeure le pivot géographique de la liberté des Noires… En peu de temps, la contagion révolutionnaire anti-esclavagiste s’est propagée à travers le continent.» Le président Aristide qui faisait son discours en présence de dignitaires internationaux, tels que le président Sud-africain Thabo Mbeki, de prestigieuses délégations étrangères et d’une foule innombrable, a retracé le parcours historique de la République d’Haïti jusqu’aux prouesses réalisées par nos ancêtres en chassant les colons français pour fonder un pays libre et souverain. « Au-delà de 1804, les racines haïtiennes se sont toujours plongées à la source d’une histoire d’amour, amour de la liberté. D’où les pages glorieuses de notre histoire qui ne peuvent s’écrire qu’en lettres d’or. En effet, il y a 25.000 années, la terre d’Haïti accueillit les premiers flux migratoires de l’Amérique du Nord. De l’année 6000 à l’année 4000, ce fut l’arrivée des Siboneys, puis les Arawaks, Tainos, Caraïbes, Indiens, Espagnols, Anglais, Français. Et bien évidemment dès 1503, nos sœurs et frères africains réduits en esclavage, mais toujours en marche vers la liberté. Valeur universelle, cette liberté transcende, couleur, race et frontières. Dans l’antiquité, les premiers esclaves étaient presque toujours des blancs. Les Egyptiens, puis les Carthaginois furent les premiers à posséder des esclaves noirs. A l’apogée de l’Empire romain, donc au IIc siècle après Jésus Christ, on comptait à Rome 400.000 esclaves blancs pour nourrir 20.000 citoyens, soit 20 esclaves pour un colon. Cette barbarie se prolongeait à travers l’Afrique dont le sang allait nourrir l’Amérique et l’Europe. Ce fut une monstrueuse transfusion sanguine. Bien sûr, l’esclavage est un crime contre l’humanité. Chers concitoyens, chères concitoyennes, distingués invités, chers amis, en 3 siècles, environ 15 millions d’Africains ont été transportés comme du bétail à fond de cale à travers l’océan Atlantique (…) Quel génocide! Traite des Noirs et traite génocidaire (…) Ici, ici, je le redis, ici en 1804, de la nuit de l’esclavage surgit un soleil de liberté. Un soleil en plein minuit! Qui l’eût dit! Qui l’eût cru! Ils ne sont plus des marrons» a déclaré le chef de l’Etat qui en profitait pour plaider pour le respect de son mandat de cinq ans à travers une interaction avec le public estimé à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il a également rappelé au passage le précieux support dont avaient bénéficié certains leaders régionaux, dont Miranda et Simon Bolivar, de la part des autorités haïtiennes au début du XIXe siècle quand ces derniers devaient mener à leur tour la lutte de libération en Amérique du Sud. Cette «épidémie de liberté» s’était également répandue sur les Etats-Unis, faisait-il aussi remarquer…
En cette occasion, le chef de l’Etat a aussi fait part au peuple haïtien, à travers ce qu’il appelle la déclaration du Bicentenaire, des différents projets auxquels son administration allait s’atteler durant les prochaines années. Tout en rappelant les différentes réalisations de son gouvernement, le président de la République a mentionné 21 projets dont l’exécution effective devrait s’étendre jusqu’en 2015. «Dans ce contexte, avons-nous la joie de célébrer: un Bicentenaire de liberté pour un millénaire de paix. D’où notre volonté de travailler hic et nunc pour l’actualisation des objectifs du millénaire. Pour le pays, pour les ancêtres, marchons unis et proclamons la Déclaration du Bicentenaire, à savoir construire une nouvelle Haïti. C’est possible car: l’Union fait la force. A la place des 21 coups de canon, la Déclaration du Bicentenaire comporte 21 points. Oui, une déclaration de 21 points en attendant les 21 milliards de la restitution… En 2003, le taux de mortalité maternelle est de 520 pour 100.000 naissances vivantes. D’ici 2015, ce taux devra passer de 520 à 150 pou 100.000. C’est possible car l’Union fait la force… La campagne d’alphabétisation devra, bien avant 2015, nous conduire à l’éradication de l’analphabétisme… Au cours de ces 200 ans, les routes intercommunales, rurales et nationales n’atteignent que 4500 kilomètres. La projection pour 2015 se situe aux environs de 6500 kilomètres… Plus d’un millier de logements sociaux ont été construits et distribués au cours des années 2002 et 2003. en 2015, plus de 10.000 nouveaux logements sociaux seront disponibles… Plus de 54 places publiques ont été construites ou aménagées au cours de ces trois dernières années. En 2015, nous n’aurons pas uniquement 54 places publiques, mais au moins 216… entre 1990 et 2000, la proportion de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté en Haïti a été ramené de 60% à 56%. En 2015, ce taux devra passer de 56 à 28% », rendait compte le chef de l’Etat qui a en outre lancé un appel à l’union pour que toutes les composantes de la société puissent cohabiter dans la paix.
Le président s’était ensuite rendue aux Gonaïves, qui a également été le théâtre des festivités organisées pour ce 1er janvier 2004 pour commémorer le Bicentenaire. Une importante délégation conduite par le couple présidentiel s’est rendue dans la mi-journée dans la ville qui accueillait, il y a deux siècles, la proclamation de l’Indépendance. Dans son discours sur place, le chef de l’Etat a réitéré la reconnaissance du peuple haïtien envers les Héros de 1804 qui, au prix de leur sang, ont vaincu les forces d’intervention pour nous laisser un pays libre. Il a remercié tous les pays amis dont les représentants ont marqué de leur présence cette célébration historique.
Il aura tenu cependant à dénoncer l’exclusion de la masse populaire qui s’est installée dans le pays au cours de ces deux cents ans: «Papa Dessalines s’était demandé si ceux qui provenaient de l’Afrique n’allaient rien bénéficier. Deux cents ans après, la majorité d’entre nous ne possèdent ni terre ni maison ni justice ni nourriture ni santé ni travail ni alphabétisation. Donc, le gâteau a été mal partagé» a-t-il fait remarquer. Selon lui, ces problèmes ne sauraient être résolus par les pratiques révolues du coup d’Etat et, poursuivait-il: « Nous sommes un peuple civilisé qui sait que la démocratie marche avec les élections. Et nous n’avons pas peur de participer à des élections libres, honnêtes et démocratiques.» Inutile d’ajouter que cette lutte contre l’exclusion ne saurait être confiée aux «intendants» qui pendant ces deux cents précédentes années ne se sont donné comme tâches que le maintien de l’exclusion pour pouvoir poursuivre à leur gré «l`économie de plantation».