Dans la foulée des élections d’avril-mai 2000 qui ont porté au pouvoir le Parti Fanmi Lavalas, on a d’abord vu l’Institut républicain international (IRI), c’est-à-dire l’impérialisme, prendre ouvertement à sa charge, au plein sens du terme, des partis politiques ou considérés comme tels, pour former une «opposition» sous la dénomination de «Convergence Démocratique». Cette dernière ne drainant pas les masses qui, elles, n’ont aucun intérêt à renverser un gouvernement qu’elles venaient de porter démocratiquement au pouvoir, et la Convergence n’ayant au bout du compte que ses parrains pour l’appuyer, la «communauté internationale» a donc eu recours à un vieux scénario éprouvé, qui avait déjà fait ses preuves ailleurs auparavant: la «société civile»!
En effet sous le vague concept de «société civile», on peut tout regrouper: l’intellectuel «progressiste» qui pourra après coup et à loisir, le ventre plein, «parler culture» au peuple qu’il aura à peine fini d’aider à faire égorger; des étudiants qui, loin de combattre comme partout dans le monde les assauts du néolibéralisme contre l’Éducation, réclament plutôt sans trop savoir pourquoi le départ du régime qui justement constitue leur rempart contre l’offensive néolibérale; et au sommet, régissant cette piétaille, on retrouve naturellement les putschistes d’hier, les agents mandatés de l’impérialisme, de la «communauté internationale», qui pour faire avaler cette alliance contre-nature, anti-nationale et anti-populaire, ont concocté ce «Groupe des 184 organisations de la société civile». Tout le monde y aurait sa place dans ce dépotoir, du moins avant le partage du butin, avant le renversement escompté du gouvernement constitutionnel, c’est la «sainte alliance» en attendant que l’impérialisme et ses laquais ramassent toute la mise.
Cette situation que le peuple haïtien est en train de vivre aujourd’hui même nous ramène ainsi par exemple au Congo, lors du renversement au tout début des années soixante du regretté Patrice Lumumba, et encore tout récemment, toujours dans ce même pays africain, lorsqu’il s’est agi pour l’impérialisme de renverser Kabila. C’est cette «société civile» qu’on «mobilisait», qu’on mettait sur pied, comme nous le rappellait le texte suivant paru en février 1999 dans le journal belge Solidaire.
Cette «société civile» qui renversa Lumumba
Le concept de «société civile» a été forgé par les idéologues de l’impérialisme. Développer une «société civile» sous l’influence et le contrôle de l’Occident est essentiel pour donner une base de masse aux régimes néocoloniaux. L’impérialisme américain dépense aujourd’hui des centaines de milliers de dollars pour aider ses agents dans la «société civile» congolaise à lancer une offensive politique contre Kabila.
Le livre de Philip Agee, «Journal d’un agent secret», explique comment, dans les années soixante déjà, la CIA infiltrait les syndicats, les associations d’étudiants, la presse pour y développer des courants favorables à la politique américaine. Dans le renversement du gouvernement Lumumba en septembre 1960, le rôle déterminant a été joué par l’Église catholique et monseigneur Malula, par la presse «libre» (comme Le Courrier d’Afrique), par la Jeunesse de l’Abako, par la Confédération des Syndicats Chrétiens, par des partis «démocratiques» genre MNC-Kalongi: toutes ces forces ont mobilisé certaines fractions des masses populaires à l’appui des complots américains.
À cette époque, on ne parlait pas encore de «société civile». Mais ce sont des expériences pareilles que les idéologues de l’impérialisme ont systématisées dans leur concept de «société civile». Ce concept veut faire oublier les données essentielles qui marquent la réalité de l’Afrique: la domination impérialiste et l’existence de classes sociales «indigènes» liées à l’impérialisme. La notion mystificatrice de «société civile» s’oppose à celle de «front populaire anti-impérialiste».
La «société civile» actuelle au Congo regroupe les successeurs des formations réactionnaires qui ont renversé Lumumba. Mais les puissances impérialistes s’efforcent d’y faire entrer aussi des organisations populaires authentiques. Le but est de gagner certains des dirigeants pour qu’ils orientent leurs organisations dans un sens favorable à l’Occident.
Aux militants honnêtes de la société civile, on aimerait dire: «Vous pouvez avoir toutes sortes de critiques à faire au gouvernement Kabila, aussi longtemps que vous les exprimez au sein du camp nationaliste et patriotique, au sein du front populaire anti-impérialiste dont Kabila est aujourd`hui le dirigeant. Vos critiques peuvent être justifiées si elles se placent dans un cadre anti-agression, anti-impérialiste. Mais toutes vos critiques deviennent fausses, si vous les exprimez au sein du front anti-nationaliste dirigé par les impérialistes américains et français, front que ces gens appellent «société civile». Si vous exprimez vos critiques sur base d`une plate-forme pro-impérialiste, elles sont toutes dirigées contre les intérêts nationaux vitaux du Congo.»
(Solidaire No 6, 10-02-99)