Comme nous l’avions déjà rapporté, après les fortes pluies du 5 octobre, la capitale et ses environs étaient dans un état catastrophique. Des quartiers comme Bourdon, Canapé- Vert, Carrefour-Feuilles et Martissant respiraient la désolation, avec des tonnes de boue et d’alluvions accumulées partout sur la chaussée. Le spectacle était donc tout aussi pénible à regarder que durant le sinistre. Il fallait de plus évaluer les dégâts, essayer de retrouver les disparus, ramasser les cadavres et venir en aide à leurs proches, sans compter des dizaines de sinistrés dont les cahutes ont été emportées par les eaux, etc. Le Premier ministre, dès le lendemain se rendait sur les lieux où les dégâts avaient été les plus importants et apportait son soutien aux parents des défunts. Dès le lundi 6 octobre aussi, les services du ministère des Travaux publics et du Centre national des équipements se mettaient à l’oeuvre pour déblayer les rues autant que possible.
Le Premier ministre Neptune a déploré encore une fois de plus les constructions anarchiques, y compris maisonnettes et résidences luxueuses qui sont érigées sur les flancs des mornes, qui provoquent avec le déboisement des inondations et des glissements de terrain: «Cette catastrophe que nous observons à Carrefour-feuilles et à Bourdon est la conséquence des constructions anarchiques qui s’établissent sur des pentes fragiles…» a dit Yvon Neptune qui a annoncé l’adoption prochaine de mesures drastiques visant à apporter des pistes de solution à ces problèmes environnementaux. La Direction départementale de l’Ouest (DDO) de la Police nationale a annoncé la mise sur pied d’une «Coalition inter-commissariat pour la région métropolitaine» dans le but de venir en aide aux victimes; un organisme dirigé par l’inspecteur général Roody Berthonieux qui aura à travailler de concert avec certaines structures de l’Etat, telles que le CNE, l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH) et la Croix-Rouge.
Évidemment ce sont là de bonnes initiatives, mais qui ne sauraient servir que de dépannage et de mesures d’urgence, car le problème reste entier et il ne date pas d’aujourd’hui, comme sans doute voudrait le faire croire le directeur de la Fondation Espoir Hans Tippenhauer qui déclarait: «Je ne sais pas comment on va aborder la question… Cependant en termes de responsabilité publique il y a lieu de parler de dédommagement. Car il revient à l`État de vérifier les constructions à travers le pays. De toutes façons dans toutes les communes, les citoyens paient leur impôt locatif et justement cette taxe doit être utilisée pour protéger ces derniers… En outre l`État doit s`assurer que les constructions soient établies suivant les normes… Vous payez cet impôt, alors l`État se doit de vous dédommager.» Tippenhauer n’a pas tout faux, car évidemment l’État doit établir des normes, mais ce qu’il oublie de dire, c’est que cette situation date de bien avant le gouvernement Lavalas, et ne peut se régler sans l’apport de tous les citoyens et surtout de ceux qui attendent, qui souhaitent même qu’un malheur survienne pour s’en prendre au gouvernement. Peut-on demander au gouvernement actuel qui même s’il le voulait n’aurait pas les moyens de «réparer» une capitale dont la décrépitude a commencé il y a plus d’un demi-siècle. Qu’il nous suffise de jeter un coup d’oeil sur un petit ouvrage où sont compilés des articles de l’architecte Albert Mangonès décédé il y a environ deux ans, qui dans les années 50 déjà lançait un cri d’alarme sur les conséquences de cette urbanisation anarchique. Rien n’a été fait depuis lors, même à l’époque où le prix du café à la hausse engraissait grands dons et bourgeois. Citons au hasard de cette publication ce que disait déjà dans une de ses chroniques M. Mangonès en octobre 1955: «Les faits sont là qui crient le danger que comporte l’avenir de cette ville: (…) Des quartiers nouveaux éclatant aux entournures; un congestionnement suffocant de l`espace; (…) le taudis à côté de la maison au luxe insolent… (…) Car il n`y a aucune règle empêchant M. Machin de morceler un grand terrain en huit ou dix lots à revendre; ou d`y construire lui-même avec fougue une douzaine de «cailles modernes» à louer… (…) Le cas de «Port-au-Prince 1955» n`est pas singulier dans l`histoire des villes, au risque de chagriner les tenants de la thèse de la «spécificité» inéluctable des problèmes haïtiens, il faut dire que la crise de croissance de cette capitale, son développement anarchique, l`euphorie à courte vue d`une société mercantile et spéculant fiévreusement sur les valeurs immobilières, la quasi-consécration du mythe de l`expression du bien-être de tous par l`importance des profits financiers de quelques uns, sont des lieux communs de la course au chaos urbain…» (chroniques parues dans la revue Reflets d’Haïti, au cours des années 1955 et 1956 et rassemblées dans l’ouvrage En toute Urbanité, Édit. Mémoire, 2001). Nous n’en finirions pas de le citer. Pour le moment revenons à M. Tippenhauer qui semble s’en remettre subitement à l’État, alors que par ailleurs il prône les privatisations et condamne l’État-providence»! Pense-t-il vraiment que les dédommagements et l’utilisation de son «impôt locatif» vont pouvoir corriger la situation? Il faudra beaucoup plus que cela pour obtenir une simple amélioration et surtout il faudra que le malheur de tous ne soit pas l’occasion pour une bande de dangereux abrutis d’essayer de se faire du «capital» politique.